Lettre ouverte aux mal votants

Lettre ouverte aux mal votants

Chers concitoyens protestataires et abstentionnistes, écœurés, indécis ou volontaristes, courageux ou paresseux, provocateurs, révolutionnaires, populistes ou tout simplement indifférents vis-à-vis de la grande machine à légitimer le pouvoir soi-disant républicain de la nouvelle classe médiocratique,

Chers concitoyens, sachez d’abord que nous ne sommes pas quantité négligeable puisque si l’on additionne nos suffrages du premier tour de la présidentielle 2002, inscrits ou non, exprimés ou non, blancs, nuls ou « extrémistes » de gauche ou de droite (c’est-à-dire hors du conformisme béat cultivé par le consensus politico-médiatique) nous sommes largement majoritaires avec 55,2 % ou près de 24 des 43 millions d’électeurs potentiels !

Certains nous dirons qu’on ne peut additionner toutes ces différences et ces indifférences. Nous leur répliquons qu’en ce cas leurs propres divergences, leurs querelles d’Allemands, leur vote « barrage », leurs négligences, leurs démissions, leurs forfaitures et leurs mensonges ne sauraient, ensemble, constituer un « pacte républicain » uni et crédible pour diriger le pays. D’ailleurs, nous sommes prêts à parier un million d’euros qu’ils vont se chamailler de plus belle lors de très prochaines échéances électorales !

C’est donc une minorité qui nous fait la morale par la bouche d’« autorités » ecclésiastiques, universitaires, politiques, économiques, culturelles, sportives et médiatiques qui ne s’embarrassent guère de leur devoir de réserve et n’ont même pas la pudeur de laisser les électeurs, pourtant censés être des adultes responsables, assumer dans la sérénité leur choix ou leur abstention comme le prévoit la règle démocratique. Cette minorité dominante tremble à l’idée de perdre une parcelle de son pouvoir, de ses budgets, de ses subventions, de ses positions acquises et peu méritées, de ses sphères d’influence indue au travers d’une myriade d’associations sans assise populaire, ne subsistant que grâce aux aumônes fiscales. Cette minorité d’opportunistes, jouant avec le feu, encourage les protestations bruyantes de lycéens qui naguère (sous Devaquet, Jospin, Fillon, Allègre… sans remonter jusqu’à la fièvre de Mai 68) la vouaient aux gémonies.

Ils avaient tout préparé. Ils avaient pris les mêmes pour recommencer le scénario de la droite (goitre) contre, tout contre la gauche (drauche). Gigi et Mimi s’étant retirés de mauvais gré, poussés par l’âge et la maladie, Chichi et Jojo ont endossé à leur tour les vieux habits du couple mal apparié destiné à une cohabitation malaisée au sommet. Mais ne voilà-t-il pas qu’un provocateur, un empêcheur de voter en rond leur a volé le spectacle en tenant un langage direct et vigoureux sur les sujets qui préoccupent les chaumières mais qu’il est de bon ton d’éviter dans les dîners en ville des réseaux de pouvoir, à savoir :

L’immigration maffieuse et massive d’origine non-européenne, qui donne aux populations autochtones un légitime sentiment d’aliénation progressive dans leurs propres pays d’Europe. La ghettoïsation apparemment irréversible de secteurs entiers de nos villes, à forte population allogène, condamnés à rester des « zones » de droit restreint où fleurissent la petite délinquance, les trafics en tout genre et la révolte endémique qu’aucune « politique de la ville » n’est parvenue à endiguer. (Notons que les immigrés sont les premières victimes de cette situation.)
La criminalité, qui a certes toujours existé, mais dont l’ampleur croissante, abondamment médiatisée, souvent vécue au quotidien dans certains mauvais quartiers, a de quoi inquiéter les plus placides. La dénatalité et la détresse des familles nombreuses dans une société hyper individualiste que l’on ne parvient pas à masquer en nous disant que c’est encore pire chez nos voisins.
La pérennisation du chômage de longue durée que les mesurettes sociales, le redéploiement des horaires de travail et la précarisation des nouveaux « emplois » aux normes mondialisées ne résolvent pas, au contraire. La rançon prélevée par le « racket fiscal », l’une des plus lourdes du monde, qui alimente bon nombre de gaspillages et de trafics d’influence, comme le constate régulièrement la Cour des Comptes.
Le déclin incontestable de notre système éducatif fondé sur l’égalitarisme du collège unique et de la Faculté fourre-tout, son illettrisme, son intellectualisme abstrait, son mépris de l’intelligence, son dégoût des métiers techniques et manuels.
L’américanisation croissante de nos mœurs culturelles (cinéma, télévision, musiques, loisirs, malbouffe, fringues, art contemporain…) qui fait de la dysneylandisation des esprits un danger autrement plus redoutable que sa soi-disant « lepénisation ».
En politique internationale l’alignement systématique sur la diplomatie agressive des États-Unis, leur ingérence militaire inacceptable dans les affaires européennes, leur soutien inconditionnel à l’État criminel d’Israël, leur humiliation constante des peuples arabes (l’Irak) ou européens (la Serbie) qui ne sont pas à leur botte (comme le sont les pétromonarchies).

Les événements internationaux depuis la chute du communisme n’ont fait que confirmer le déclin réel de l’influence française dans le monde. Rabougrissement qui n’a pas été compensé par la montée en puissance attendue de l’Europe face à l’hégémonie irresponsable de l’« État voyou » yankee, vivier de tous les terrorismes. La bureaucratie sans âme et sans volonté politique de l’Union européenne absorbe sans contrepartie satisfaisante les transferts de souveraineté que lui consentent les États membres et prive ses peuples de leur légitime pouvoir de décision. Si le poids amoindri de la France dans le monde limite forcément ses prétentions diplomatiques et guerrières, celui de l’Europe, sempiternel troisième couteau des États-Unis, est encore plus dérisoire. Plus généralement, l’arrogance des pouvoirs coupés de leurs peuples, l’absence de démocratie directe, de concertation véritable, de référendums d’initiative populaire sur les enjeux et les choix décisifs ont marginalisé la politique, légitimé les attitudes de dépolitisation active dont l’abstention et le vote protestataire sont les principales manifestations.

Ce ne sont là que les aspects les plus criants d’une évolution ressentie par une large moitié des électeurs comme une atteinte physique et morale, intellectuelle et spirituelle à leur personne, à leurs biens, à leur communauté populaire et à son histoire, au sens de la vie et de la liberté tel qu’ils l’on hérité de leurs ancêtres depuis des millénaires, bien avant la Révolution française (qui a construit, rappelons-le avec de nombreux historiens, le socle de tous les totalitarismes contemporains). Mais rares sont ceux qui acceptent d’assumer ce bilan d’une implosion généralisée et du désespoir qu’elle suscite au sein des couches populaires. La classe parlante et mieux-disante, les médias, les politiciens et les artistes de la cléricature officielle préfèrent cultiver l’évasion, la distraction, l’escamotage et le détournement des enjeux véritables. Nos princes veillent à ce que l’Homo festivus qu’ils façonnent et cultivent, réputé pour sa docilité, soit abondamment pourvu en spectacles successifs, de fêtes de la musique en coupes du monde, de Rave parties en soirées télé « rigolotes ». Les élections, telles qu’elles sont conçues par nos gouvernements affaiblis, soumis à des impératifs et des pressions qu’ils ne maîtrisent pas, ne doivent être qu’un spectacle de plus, un petit rite fonctionnel permettant de vérifier le degré de soumission du bon peuple, d’obtenir son blanc-seing pour bien des médiocrités et des ignominies commises en son nom.

Et que se passe-t-il lorsque ces élections ne tournent pas comme prévu, lorsque le spectacle du pseudo débat ne s’achève pas par la nomination aux fonctions régaliennes de l’un ou l’autre des opposants agréés, lorsqu’un trouble-fête s’interpose en demi-finale comme ce 21 Avril 2002 ? On nous offre un surcroît de spectacle permettant une fois de plus d’escamoter les vrais enjeux ! On refuse de faire amende honorable, de revenir à soi, à la réalité, à la politique. On refuse d’écouter – et surtout d’entendre – les soucis et les révoltes, de lancer une grande conférence nationale réunissant tous les partis, institutions et forces représentatifs autour d’objectifs susceptibles de rassembler un peuple en détresse en donnant à chacun son dû (définition de la justice). On préfère se mettre à crier au loup à grand renfort de sermons, d’incantations et de manifestations. L’atmosphère d’excitation, l’urgence factice ainsi suscitée permet de restreindre le débat à un affrontement imaginaire entre le fascisme ou le racisme (le parti du Mal) et les « valeurs de la République » (le parti du Bien). Ce faisant, on poursuit le dialogue de sourds qui a engendré les révoltes qu’on déplore, on s’enlise dans les divisions stériles – drauche-goitre – qui ont plongé le pays dans la crise actuelle, on ne fait rien pour remédier à l’implosion du sens commun, à l’érosion des principes fondateurs d’une authentique république : ceux de la démocratie participative. Pas étonnant, donc, si d’une élection à l’autre, les mêmes causes provoquent les mêmes effets. Pas surprenant si la France et l’Europe (qui joue à se faire peur de la même façon face à la montée des partis populistes, des Flandres à l’Italie, du Danemark à l’Autriche) se mettent de plus en plus hors jeu des grandes décisions internationales, laissant à d’autres (les pouvoirs économiques transnationaux et quelques États forts comme les USA, Israël, la Russie, la Chine, le Japon) le soin d’ériger par-dessus leur tête, les structures et les priorités du nouvel ordre mondial.

Face à tant d’impéritie, d’impotence et de tromperie, la mal-votance, quelle que soit sa forme ou son contenu, acquiert le statut d’une résistance contre notre abaissement, notre exploitation politique, alors que les bien-votants, contents de leur sort, élisent leurs geôliers. Comme l’écrivait si joliment Octave Mirbeau en 1888 : « Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des révolutions pour conquérir ce droit ».

On aura compris que, comme Mirbeau, contre le système, je penche pour l’abstention systématique, l’incivisme électoral. La politique qui ne mérite pas son nom se passe de toute façon de mon assentiment ou de mon dissentiment. À quoi bon lui faire croire (et surtout, me donner l’illusion à moi-même) que je peux l’influencer ? En bon Européen conscient de son héritage, désireux de le transmettre et soucieux de « grande politique » (comme l’entendait Nietzsche) je préfère cultiver le mépris de ces vociférations racoleuses et haineuses. Les jours de vote, je m’en vais à la pêche, comme le recommande Mirbeau. Une pêche littéraire et artistique pour puiser dans la beauté et la noblesse radieuses de notre plus lointain patrimoine culturel l’inspiration qui élève l’âme et lui donne la force d’affronter les épreuves, les ennemis – et non des moindres, les médiocres – avec sérénité.

À quand un grand parti de pêcheurs, celui des mal-votants contre celui des motivés ? Nous serions sûrs, en tout cas, de ne jamais perdre une élection.

Jacques Marlaud (2002)