Comprendre le bombardement de New-York

Comprendre le bombardement de New-York

GRECE :
Comment vous est venue l’idée de ce livre ?

Jacques Marlaud :
Il va sans dire que c’est l’événement du 11 septembre qui en a été l’impulsion principale. Il ne s’agit pas, on l’a compris, d’un accident, même grave, d’une banale riposte dans la guéguerre entre les États-Unis et leurs adversaires arabo-musulmans, mais d’un défi majeur lancé à l’Occident au cœur même de sa citadelle américaine. Les deux ou trois cents marines tués à Beyrouth, l’attaque de l’USS Cole, celle des ambassades américaines à Dar Es-Salaam et Nairobi, etc. indiquaient une recrudescence et une montée en puissance (et en efficacité) de la lutte armée contre les forces américaines dans le monde depuis quelques années, mais la pulvérisation des Twin Towers combinée au bombardement du Pentagone excède, tant par l’audace de sa conception que par son impact symbolique, tout ce que les scenarios les plus échevelés d’une Amérique paranoïaque ont pu imaginer dans le genre.

J’ai commencé à écrire un article le lendemain de la catastrophe. Il était un peu long. Un éditeur lyonnais m’a proposé d’en faire un petit livre. Nous avons lutté contre la montre pour en sortir quelques exemplaires à l’occasion du salon du livre en Rhône-Alpes, à Lyon, les 26 et 27 octobre 2001. Pari tenu.

GRECE :
Les étals des libraires sont déjà pleins d’ouvrages sur ou autour de cette question que les médias ont examinée sous toutes les coutures. Qu’apporte un livre de plus ?

Jacques Marlaud :
C’est vrai, nous avons déjà l’impression d’une saturation. La catastrophe nous a été tellement montrée « en boucle » que l’on sent que le public a envie de parler d’autre chose. Aujourd’hui, même la riposte américaine, les bombardements massifs sur l’Afghanistan, ne font plus recette. Le sport, l’économie, le social, la bourse et toute sorte de non- ou de micro événements sont revenus sur le devant de la scène. C’est la réaction « distractive » de notre société hypermédiatisée qui, comme le montrent bien Christopher Lasch et Jean Baudrillard entre autres, escamote la signification de l’événement, d’abord en amplifiant sa dimension spectaculaire, assénée jusqu’à l’écœurement, puis en l’évinçant de l’actualité alors que ses conséquences ont à peine commencé de se faire sentir et que nous avons tout à gagner à en faire un sujet d’étude et de méditation, dégagé de son emballage d’émotions et de propagandes.

En ce qui concerne les ouvrages sur ce sujet en librairie actuellement, on peut les ranger en deux catégories : les études antérieures à l’événement sur le terrorisme, l’Afghanistan, l’Islam, (dont celles de Roland Jacquard, Alexandre del Valle ou Richard Labévière) qui connaissent un regain d’intérêt et apportent quelques informations intéressantes, notamment sur la complicité de longue date entre les États-Unis et certaines branches du terrorisme islamique. On trouve aussi des ouvrages de journalistes écrits juste après dans un style de récit micro historique agrémenté de quelques réflexions superficielles. J’ai cherché, quant à moi, à poser les questions de fond, d’abord en déconstruisant les montages médiatiques et politiques de l’événement, puis en débusquant les enjeux géopolitiques occultés par la démagogie ambiante ; enfin en remontant jusqu’à la source – biblique, prométhéenne et sadique – de la violence totalitaire contemporaine qui suscite sans cesse de nouveaux épouvantails à exorciser, de nouveaux ennemis absolus à éradiquer, de nouvelles catastrophes humanitaires à secourir afin d’étendre indéfiniment le champ d’action de son activisme de l’urgence, de ses interventions « chirurgicales » tous azimuts, de sa contre-violence à l’échelle de la planète. Le plus grave est que cette globalisation de la violence et de la contre-violence occidentiste (pour reprendre l’expression d’Alexandre Zinoviev) atteint tout le monde, les ennemis désignés du moment tout comme, et peut-être plus encore, les peuples que nous sommes censés secourir ou protéger, y compris nous-mêmes. Pour nous en convaincre, pensons aux multiples contrôles, aux censures de toutes sortes que l’on nous inflige sous prétexte de combattre le terrorisme.

GRECE :
Vous insistez particulièrement sur la dimension « économiste » de la violence contemporaine ?

Jacques Marlaud :
L’idéo-économie, la religion libérale est le véritable fondement des guerres menées par l’Occident américanocentré contre les États et les peuples rétifs. La morale des Droits de l’homme n’en est que le prétexte. La Libye, l’Iran, l’Irak, la Serbie, l’Afghanistan, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Europe… ne sont agréés en tant que partenaires de l’Occident que dans la mesure où ils s’intègrent au système économique et politique mondial dont l’état-major est à Washington et dont les directives, édictées par le G8, sont appliquées par la Banque Mondiale, le Fond Monétaire International, l’OTAN et l’ONU entre autres. S’ils sortent du rang, des sanctions terribles les frappent plus durement que les bombes, comme l’Irak en fait l’expérience en ce moment, après l’Iran, la Libye, le Soudan et la Serbie ou comme Cuba, la Corée du Nord et tout récemment, le Pakistan. Les adversaires de la mondialisation qui ont fait bruyamment parler d’eux à Seattle, Prague, Stockholm et Gênes, ne font qu’une toute petite partie du chemin critique en se contentant d’exiger une modeste taxe sur les mouvements de capitaux, que le système leur accordera sans douleur pour lui-même et sans grand effet pour les exclus de l’économie-monde. C’est au cœur de l’idéoéconomie qu’il faut frapper, non pas comme ce fou de Ben Laden, qui en lui soufflant une ou deux tours, la rend plus agressive, redonne une légitimité à sa politique sécuritaire et à ses industries de l’armement. Non, il faut contester le nouvel esclavage productiviste et consommateur qui fait de l’homme essentiellement un être de besoins et marginalise tout autre désir ou aspiration. Les vrais exclus de l’économie-monde, plus que ceux qui en attendent une obole et désirent s’intégrer au système, sont tous ceux qui vivent selon d’autres lois, d’autres valeurs ou principes et à qui l’on refuse ce droit à la différence, à l’autonomie au sens grec du mot : auto nomos.

GRECE :
De la géopolitique à une contestation radicale de la modernité, l’extrapolation n’est-elle pas un peu risquée ?

Jacques Marlaud :
Non, elle est nécessaire si nous ne voulons pas nous laisser enfermer dans l’engrenage de violences et de contre-violences dont cette société de la « défonce » a besoin pour survivre. Au commencement était la violence du commandement biblique qui a donné la terre et ses êtres à l’homme pour la dominer et l’exploiter à sa guise. Nous en voyons l’aboutissement avec nos marées noires récurrentes, nos empoisonnements de l’air, de l’eau et du sang, nous le voyons à Tchernobyl, à Bhopal, à Toulouse ou sous le tunnel du Gothard. La hauteur même des Twin Towers exerçait une terrible domination sur le paysage environnant. Les bombes vivantes lancées contre elles ont relevé magistralement ce défi, un peu comme David répondit à Goliath, ou comme aujourd’hui les chars israéliens dans les villes palestiniennes appellent l’Intifada. La grande question pour nous, et notamment pour les Européens qui jouent les sempiternels supplétifs de l’empire américain, consiste à nous demander combien de temps nous accepterons d’être pris en otage à ce jeu de l’arrogance dominatrice et de sa contestation armée. Ce petit jeu arrange d’ailleurs bien MM. Bush et Ben Laden dont la cote de popularité a monté en flèche chez leurs coreligionnaires respectifs. Quand l’un se regarde dans le miroir, il voit l’autre, comme le montre la photo truquée d’un Bush barbu et enturbanné qui a fait le tour du petit monde Internet.

GRECE :
Les islamistes radicaux ne sont pas pour vous les ennemis principaux des Européens comme l’affirment, entre autres, Alexandre del Valle et Guillaume Faye ?

Jacques Marlaud :
Non. Les islamistes, pas plus d’ailleurs que les Américains, ne sont des ennemis de l’Europe en tant que tels. L’ennemi, c’est le dispositif international qui nous enchaîne à l’Occident américanocentré. C’est notre propre couardise, notre absence de volonté politique, notre carence en hommes d’État. C’est surtout notre incapacité à repenser de fond en comble notre vision du monde, à la dégager de l’idéoéconomie calviniste qui inspire le prosélytisme occidentiste et attise ses guerres. Les islamistes radicaux, certes, peuvent devenir à tout moment des ennemis très dangereux des Européens, mais ils ne le seront, éventuellement, que de façon dérivée, instrumentalisée par le dispositif occidentiste. L’ennemi réel de l’Europe est avant tout la superpuissance américaine qui occupe son territoire avec un réseau de bases militaires, qui divise les Européens entre eux, fait échec à leur autonomie défensive, exacerbe les guerres civiles sur leur sol, colonise leur culture, leur mode de vie, leur économie au point de leur ravir leur identité propre. L’hégémonie américaine en Europe, et non les Américains ou les islamistes, voilà ce contre quoi il faut nous battre avec acharnement, voilà notre guerre de libération véritable, le grand dessein par lequel nous renaîtrons ou faute duquel nous périrons dans le nouveau désordre international dont l’épicentre est, depuis longtemps déjà, à Washington.

S’il fallait l’exprimer en quelques mots, dans cet ouvrage, je fais passer le message suivant : ni anti-islamisme ni anti-américanisme mais halte à l’occidentisme ! Ne nous laissons pas prendre au piège du mauvais western que nous jouent Bush, Ben Laden, les Talibans et les fanatiques du Bible & business. Ayons le courage de devenir ce que nous sommes : de bons Européens.

2001.