La condition féminine

La condition féminine

S’il était conséquent avec lui-même, un certain féminisme moderne se confondrait avec la défense de l’Occident. Car c’est au sein de la culture européenne, et de celle-là seulement, que la femme a de tous temps été considérée comme une personne, et non comme un objet. Une simple comparaison de l’Europe préchrétienne et du Proche-Orient ancien (laissons ici de côté la question des cultures d’Afrique noire et d’Asie, qui ne nous concernent qu’indirectement) fait apparaître le fait comme évident.

« Dans l’ensemble de l’histoire d’Israël, écrit M. Jean-Marie Aubert, la femme n’a jamais joui d’une grande liberté » (Femme. Antiféminisme et christianisme, Cerf-Desclée, 1975). Plus précisément, la dévalorisation sociale de la femme fait partie intégrante d’une superstructure religieuse. L’idée d’une déesse, protectrice de la cité ou chasseresse, comme la Diane ou la Minerve des Romains, est impensable dans la perspective hébraïque. La circoncision, mutilation opérée en signe d’alliance avec Jahvé, est réservée à l’homme. La femme est ainsi rejetée en marge des croyants. Mariée, elle est considérée comme un obstacle à la prière de son époux. Les synagogues prévoient la séparation rigoureuse des hommes et des femmes. « En fait, précise M. Aubert, les femmes ne comptent pas dans la synagogue » (op. cit.) : le minyan, ou quorum de dix personnes nécessaire à la célébration d’un office, doit être exclusivement masculin.

G. Leipoldt (Die Frau in der antiben Welt und im Urchristentum, Leipzig, 1954) signale que la langue hébraïque ne connait pas de féminin pour les mots « juste », « pieux » et « saint ». Dans le dialecte akkadien, la flexion qui indique le féminin s’applique à tout ce qui est inférieur. On cite également cet enseignement rabbinique, selon lequel Dieu doit être loué tous les jours en ces termes : « Sois loué pour ne pas m’avoir fait païen ! Soit loué pour ne pas m’avoir fait femme ! Soit loué pour ne pas m’avoir fait ignorant ! ».

Cette incapacité religieuse et sociale de la femme se traduit par toute une série d’interdits rituels, qui aboutissent à la claustration progressive de la femme. Le mari est le propriétaire (Baol), le maître absolu de son épouse. Celle-ci est son esclave, sa chose, son objet. Le divorce se ramène à la répudiation, dont seul le mari peut prendre l’initiative ; selon l’école rabbinique de Hillel, la répudiation peut être pratiquée pour n’importe quel motif, à commencer par la découverte par le mari d’une femme qui lui plaît mieux. Chez les Hébreux, comme chez les Assyriens, règne la pratique du lévirat : la veuve d’un ménage resté sans enfants « passe » automatiquement au frère du mari défunt. La pratique de la prostitution sacrée n’est pas non plus inconnue. Il y avait des prostituées sacrées dans l’ancien temple de Jérusalem, ainsi qu’à Babylone ; on les appelait qédhêshah.

Quoique proclamant, à partir d’une vérité révélée, l’égale dignité de tous les êtres humains – et inaugurant ainsi, sous l’angle spiritualiste, le cycle égalitaire dont nous vivons aujourd’hui l’aboutissement et la matérialisation –, le christianisme ne pouvait que reprendre la tradition anti-féminine liée à ses origines. Ce qui ne l’empêcha pas, dans un premier temps, de séduire surtout les femmes et les esclaves (au IIIe siècle, l’importance numérique des femmes chrétiennes, par rapport à celui des convertis masculins, créa de tels problèmes que le pape Callixte autorisa les patriciennes à épouser des esclaves plutôt que des hommes de leur rang qui fussent restés fidèles à la foi de leurs pères).

À l’hostilité chrétienne à la femme qui procède du judaïsme, s’ajoute une hostilité vis-à-vis de toutes les choses de la chair, de caractère plus probablement gnostique. (À beaucoup d’égards, le christianisme apparaît comme un gnosticisme successivement rejudaïsé et déjudaïsé). L’attitude de Paul, considérant le mariage comme un pis-aller (« Celui qui marie sa fille fait bien, mais celui que ne la marie pas fait mieux », 1 Cor. 7, 38) et déclarant que « l’affection de la chair, c’est la mort », est complètement étrangère au judaïsme traditionnel. Par contre, Paul rejoint les rabbins quand il recommande aux époux de se séparer pour prier (1 Cor. 7, 5).

Cet enseignement, tiré des écoles rabbiniques, s’accompagnait chez Paul d’une morale moins simple, moins manichéenne, puisée à la culture grecque, en particulier à celle des stoïciens. Or, en Grèce, comme dans l’ensemble des peuples indo-européens, la femme participait à la vie culturelle et souvent à la vie politique ; de plus, par le mariage toujours monogamique, la femme se trouvait associée à son mari et intéressée à l’avenir de son foyer. Aussi s’adressant à un public hellénisé, Paul reconnaissait-il aux femmes le droit de prier publiquement et celui de prophétiser. Mieux, il admettait le ministère des femmes comme une chose normale.

Pour lui, la distinction des sexes devait être surmontée : « Il n’y a ni homme ni femme » (Galates, 3, 28). Ce qui le conduisit à mettre entre parenthèses toute vie sexuelle et à prôner la virginité comme véritable libération de la femme.

La défense de la famille, pratiquée ultérieurement par le christianisme, découle de cette façon abstraite d’envisager la femme, par le biais du mépris de la chair, de l’exaltation maladive de la virginité, de la supériorité sans cesse proclamée de la vierge stérile sur la maîtresse du foyer. En sorte, comme l’écrit M. Aubert, que le christianisme, lorsqu’il a rehaussé la dignité de la femme, ne l’a fait qu’« au prix d’une sévère ségrégation et d’une marginalisation » (op. cit.).

Par la suite, il y eut évidemment des compromis – ne serait-ce que parce que le christianisme, « au moment où il se répandait dans le monde païen gréco-romain, se trouvait dans un milieu culturel où la condition de la femme était autrement favorable que dans le monde juif » (J. M. Aubert). De ce fait, l’esprit européen, imprégnant la foi nouvelle, la colora de façon telle qu’elle dut admettre nombre d’éléments d’une plus ancienne tradition. Ainsi naquit l’« Occident chrétien ». Mais en dépit de cette influence de la culture païenne, le mépris de la femme reste constant chez les Pères de l’Église.

Demeurée à cet égard dans la dépendance du judaïsme tardif, l’Église reproche essentiellement à la femme d’avoir été la cause du péché originel. La femme, quoi qu’elle fasse, reste « fille d’Ève ». Elle descend de celle par qui l’humanité déchut. Elle sera donc décrite comme incapable de résister à la tentation du Malin, comme un danger guettant l’homme avec la complicité du Serpent – bref, comme une créature dont on doit limiter la liberté, que l’on doit placer en tutelle et traiter éternellement en mineure.

Selon la Genèse, Ève procède en quelque sorte d’Adam. Certains théologiens diront qu’elle n’a été créée à l’image de Dieu que par procuration. Considérée comme le siège et le symbole de la sexualité, la femme est l’objet d’une haine méprisante, qui dissimule souvent une panique pathologique devant le second sexe (cf. Wolfgang Lederer, Gynophobia ou la peur des femmes, Payot, 1970). En même temps, la vieille idée juive de la « pureté rituelle » survit dans l’Église jusqu’en plein Moyen-Âge : certains pénitentiels interdisent à la femme qui a ses règles d’entrer à l’église ou de communier. Parallèlement, le mariage continue de n’être décrit que comme un remède pour ne pas « brûler ». Pendant des siècles, théologiens et confesseurs n’admettront l’acte sexuel, même pratiqué dans une union légale, qu’assorti de la ferme intention d’avoir un enfant. Enfin le culte de Marie, prenant parfois le relais de celui d’Isis, permet d’idéaliser une femme irréelle et de jeter ainsi les bases de l’alternative : vierge-et-martyre (mère-et-sainte en version minorée) ou prostituée tentatrice.

Les Pères de l’Église se donnent un mot d’ordre : tota mulier in utero. Pour Augustin, la femme est « un cloaque » ; pour Origène, elle est « la clé du péché »; pour saint-Jérôme, « le chemin de l’iniquité ». Tertullien écrit : « Femme, tu devrais toujours porter le deuil, être couverte de haillons et abîmée dans la pénitence, afin de racheter la faute d’avoir perdu le genre humain. Femme, tu es la porte du diable. C’est toi qui a touché à l’arbre de Satan et qui, la première, a violé la loi divine » (De cultu feminarum). Clément d’Alexandrie ajoute : « Toutes les femmes devraient mourir de honte à la pensée d’être des femmes ».

Saint-Jérôme maudit la maternité, « cette tuméfaction de l’utérus ». Saint Ambroise, évêque de Milan, compare même le mariage à la prostitution. Jean Chysostome, plus désabusé, écrit : « La femme est une punition à laquelle on ne peut échapper, un mal nécessaire, une tentation naturelle, une calamité désirable, un danger domestique, un péché délectable, une plaie de la nature sous le masque de la beauté ».

Toute cette étrange conception de la féminité se retrouve dans le célèbre décret de Gratien, publié au XIIe siècle. Chez Thomas, comme chez Augustin, seul l’homme a été fait à la ressemblance de Dieu ; la femme est mise d’emblée dans la catégorie des êtres humains déficients, comme les enfants et les fous. En 1563, le concile de Trente déclare : « Quiconque prétend que le mariage est supérieur à la virginité et au célibat sera excommunié ». D’où le mot de Nietzsche : « Le christianisme a empoisonné Eros. Il n’en est pas mort, mais il est devenu vicieux ».

Dans la perspective chrétienne, si l’homme reste le dominus, la femme, qui était la domina, redevient l’ancilla. Et ce n’est pas sans raison que Mme Benoîte Groult, voici quelques mois, taxait de « monstrueuse » l’« étroitesse de la religion catholique lorsqu’il s’agit de justifier l’oppression féminine » (L’Express, 10 mars 1975).

Déesses et héroïnes
La société indo-européenne, dont procèdent les cultures européennes actuelles, est fondée sur un système de type patriarcal. Les liens de parenté dominants, qui permettent et transmettent les identifications, sont les liens de parenté masculine. La famille est soumise à l’autorité du père (pater, pita, Vater, etc.), de même que le système social (et le système religieux qui en constitue la projection) a pour clé de voûte une autorité et un pouvoir de type paternel. Le panthéon indo-européen donne la place principale au dieu-père : Zeus-Pater, Jupiter, Varuna, Odhinn, etc. Et cette conception patriarcale est encore confortée par la division tripartie qui forme la structure de base de l’« idéologie » indo-européenne, la fonction souveraine (politico-juridique) étant assimilée au père, la seconde l’étant aux fils (élément guerrier), la troisième à l’ensemble du peuple, aux femmes et aux enfants. C’est là un fait bien connu, que personne ne conteste, et qui constitue le système de notre culture – à tel point que même la grammaire des langues européennes consacre le primat du « genre masculin ».

Et pourtant, c’est aussi ce système patriarcal indo-européen, lorsqu’on le ramène à ce qu’il a de plus authentique, qui a donné à la femme une place privilégiée dans l’histoire. Contradiction ? Nullement. C’est parce qu’en Europe, les valeurs viriles et proprement célestes ou solaires forment la clé de voûte d’une société complète, que les femmes y ont été « admises » et honorées. C’est parce qu’une conception inégalitaire du monde est nécessairement fondée sur la reconnaissance de la diversité, que l’autre sexe a toujours été considéré en Europe comme un enrichissement – et non comme une malédiction, cause d’une faute originelle. C’est parce que la tradition religieuse et théologique indo-européenne repose sur l’honneur, et non sur le péché, que les choses de la chair ont pu être considérées à mi-chemin des excès constituant les antithèses relatives d’un même système : la débauche et le tabou – comme l’une des données naturelles, et donc fastes de la vie.

Tandis qu’en Assyrie, les femmes devaient se prostituer rituellement au moins une fois dans leur vie, les Grecs honoraient la belle Hélène, la tumultueuse Phèdre, la fidèle Pénélope, sans oublier Sappho la poétesse et même l’acariâtre Xanthippe et la courtisane Aspasie. Innombrables sont les déesses indo-européennes, comme innombrables sont les héroïnes dont l’histoire de l’Europe a retenu les noms, depuis les épopées homériques jusqu’aux sagas scandinaves.

Que ce soit à Sparte, à Athènes, à Rome, chez les Indo-Aryens, les Celtes ou les Germains, la femme est pleinement intégrée dans les structures socio-économiques, culturelles et politiques. Elle participe à tous les actes de la vie publique. Elle seconde son mari à la guerre. Elle exerce ses droits par des procédures de justice. Elle a sa place dans les jeux du stade, comme devant les autels où l’on honore les dieux. En Irlande, les femmes exercent des fonctions religieuses, politiques et même militaires. Chez les Cimbres et les Goths, il n’est pas rare qu’elles prennent part au combat.

« La mère de famille jouissait déjà à Rome d’une considération réelle, remarque M. Louis Bridel. Mais chez les anciens Germains, c’est la femme qui était honorée et l’on peut dire que la notion de féminité (Weiblichkeit) est entrée dans le monde avec eux » (La femme et le droit. Étude historique sur la condition de la femme. Paris-Lausanne, 1884). Tacite écrit, dans sa Germanie : Inesse quin etiam sanctum aliquid et prouidam putant : nec aut consilia eurum aspernantur, aut responsa negligant ; « ils (les Germains) vont jusqu’à croire qu’il y a dans (les femmes) quelque chose de prophétique et de saint : ils ne méprisent pas leurs conseils, ils écoutent leurs prédictions ».

À Rome, la femme peut posséder des terres ou des biens. Elle peut hériter. La fille, dans l’héritage, a une part égale à celle des garçons : comme ses frères, elle est copropriétaire du patrimoine familial. Au début de la République, elle peut aussi témoigner et assigner en justice. Chez les Germains, la fille majeure jouit également de la libre administration de ses biens. Mariée, elle peut, sans l’autorisation de son époux, s’engager et contracter dans les limites des besoins du foyer. Si l’union vient à se dissoudre, elle reprend ses biens propres. De même, chez les Francs, si la communauté conjugale est dissoute, l’épouse retrouve la pleine jouissance de sa dot. Chez les Vikings, la femme peut hériter, non seulement de son mari, mais encore de ses enfants et même de ses gendres.

Le plus souvent, filles et garçons se choisissent librement – en accord avec les lois de la cité et les antiques traditions. La veuve retourne dans sa famille et se remarie à son gré. L’union étant librement consentie, la fidélité mutuelle en forme la pierre angulaire. La liberté sexuelle s’exerce de façon responsable : avec pudeur et gravité. On admet une grande liberté de mœurs avant le mariage, car l’union doit se faire à bon escient. Mais ensuite, une fidélité totale est la règle. L’adultère peut être mis à mort. Il n’est pas tant coupable d’avoir commis l’acte sexuel avec un tiers (c’est là chose de peu d’importance) que d’avoir failli à la parole donnée – ce qui ne se rachète pas (il est beau le geste de la Gauloise Chininara jetant aux pieds de son mari la tête du centurion qui l’avait violée, parce que, rapporte Plutarque, elle ne pouvait concevoir d’avoir appartenu à deux hommes vivants).

Les attributions sont naturellement partagées. Au père reviennent les fonctions civiques et militaires, ainsi que la responsabilité du culte domestique ; à la femme, l’autorité sur la famille et l’administration du foyer : tâche considérable quand le foyer comprend une domesticité nombreuse et des parents éloignés. Chez les Grecs, le jour du mariage, la maîtresse de maison se voit remettre un trousseau de clés, insigne de son pouvoir et de son autorité. On retrouve cette coutume chez les Celtes irlandais – comme en témoigne L’exil des fils d’Uisnech – ainsi qu’en Scandinavie, ce qui atteste son ancienneté. Chez les Germains, dit Tacite, « la famille n’existe et ne subsiste que par la femme » ; elle est la mère, l’économe, la gardienne, l’associée : vitae laborumque socia.

L’esprit indo-européen des origines s’étant mieux conservé dans le Nord de l’Europe, resté plus longtemps préservé des mélanges de cultures, on retrouve aujourd’hui une nette différence entre la place occupée par la femme dans les pays de tradition celto-germanique et dans les pays latino-méditerranéens. D’où cette « coupure », soulignée par tous les observateurs, entre les peuples chez lesquels la différence sexuelle est vécue naturellement, parce qu’elle est perçue comme un facteur de complémentarité et d’harmonie, et ceux qui, en ce domaine, ne cessent d’osciller entre l’adoration sublimée d’un idéal imaginaire et le rejet méprisant au nom d’une virilité qui ne cherche à s’affirmer perpétuellement que parce qu’elle doute d’elle-même. D’où l’ambiguïté des mots d’ordre de « libération de la femme », qui, au Nord et au Sud de l’Europe, ont nécessairement une signification différente. D’où également beaucoup d’amertume et de désillusions1.

Il est à la mode aujourd’hui de vanter l’Occitanie des troubadours et son « féminisme » un tant soit peu décadent. On peut toutefois s’interroger sur son exemplarité en lisant ces vers de Raimbaut d’Orange : « Si vous voulez conquérir les femmes,
Quand vous estimez qu’elles vous font honneur,
Si elles vous répondent mal ou peu
Mettez-vous à les menacer ;
Si elles font plus mauvaise réponse encore,
Donnez-leur du poing dans les naseaux.
Si elles sont dures, soyez durs.
Plus de mal leur ferez, plus aurez de repos ».

La thèse du matriarcat primitif a connu son heure de gloire au siècle dernier, notamment avec Friedrich Engels (L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884) et Bachofen (Das Muterrecht, 1861). Depuis, elle a été durement critiquée, y compris par certains idéologues féministes. Simone de Beauvoir, dans Le deuxième sexe, la qualifie de « mythe ». C’est également l’avis de la plupart des ethnologues, à l’exception peut-être d’Elizabeth Gould Davis (The First Sex, G. P. Putnam & Sons, New York, 1971).

Cela ne veut pas dire, pour ce qui nous concerne, qu’il n’y a jamais eu de matriarcat pré-indo-européen. Mais on s’est aperçu que, pas plus que le patriarcat n’impliquait le mépris ou la déchéance de la femme, le sens social du matriarcat ne relevait nécessairement d’une autre forme de domination. De même, le culte rendu à une déesse-mère ne suffit à conclure à l’existence d’un matriarcat : l’idéalisation de la Femme peut aller de pair avec le rabaissement des femmes.

Il n’en reste pas moins que ce thème continue de séduire les adeptes d’un néo-féminisme purement égalitaire, dans la mesure où il leur laisse entrevoir – ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse – un état social antérieur à ce « putsch mâle » que fut la révolution néolithique et l’avènement de la société patriarcale indoeuropéenne.

Plusieurs auteurs semblent avoir ainsi compris, par une logique qui leur est propre, que la remise en cause radicale, non pas seulement de la tradition judéo-chrétienne enkystée dans l’histoire de l’Europe, mais bien des structures sociofamiliales traditionnelles, voire de toute répartition des rôles sociaux masculin/féminin, implique la négation absolue de la totalité de l’histoire européenne, et le retour à l’état social qui existait avant (avant le péché originel et l’aliénation par la division du travail, avant le début de l’histoire) – vers l’âge d’or du « communisme primitif « ou du jardin d’Eden. Car la cause structurale de tout ce qu’ils dénoncent, c’est l’existence même de la culture historique européenne, en sorte que, le seul moyen d’empêcher les effets étant de supprimer la cause, une certaine contestation est nécessairement conduite à revendiquer la fin de cette culture et la sortie de l’histoire, conditions nécessaires à la restitution de l’âge d’or antérieur.

Telle est l’opinion soutenue récemment par M. Ernest Borneman, dans un gros livre intitulé Das Patriarchat. Ursprang und Zukanft unseres Gesellschaftssystems (S. Fischer, Frankfurt/M., 1975). Se réclamant d’Engels et de Bachofen et aussi de Robert Briffault (The Mothers. The Matriarchat Theory of Social Origins, London, 1927 et 1959 ; New York, 1931), M. Borneman constate que l’avènement de la culture indo-européenne, sur la base d’une idéologie tripartie impliquant le patriarcat, a mis fin à un état social qu’il définit comme une culture « féminine », non dans le sens d’une domination des hommes par les femmes, mais dans le sens d’un primat des valeurs féminines de sécurité, d’« amour » universel et d’égalitarisme – primat dont le système de parenté matriarcal aurait été le garant. Il en déduit que le retour à une dialectique sexuelle égalitaire est impossible aussi longtemps que la culture européenne continuera d’être elle-même.

À divers titres, on retrouve le même point de vue dans les essais d’Ashley Montagu (The Natural Superiority of Women, Collier-Macmillan, New York, 1968 et 1974), de Françoise d’Eaubonne (Les femmes avant le patriarcat, Payot, 1976) et de Paula Webster (« Matriarchy : A Vision of Power », in Raynda R. Reiter, éd., Toward an Anthropology of Women, Monthly Review Press, New York, 1975), selon qui la théorie du matriarcat primitif est une « vision fructueuse », même si elle est sans fondements empiriques ou théoriques réels.

Que le matriarcat primitif soit ou non une vue de l’esprit, il est important d’observer l’aboutissement, dans le cas précis du néo-féminisme, d’un processus idéologique à l’œuvre dans bien d’autres secteurs et qui ne vise à rien moins qu’à abolir les « millénaires européens » en vue d’une régression de la société au stade prénéolithique.

Joël Lecrozet, Éléments n°14-15, 1976.

1. On trouvera plus de détails sur la condition féminine et son histoire dans les deux articles suivants, parus dans Nouvelle École : Jean-Claude Bardet, « La condition féminine dans l’Antiquité et au Moyen-Âge », in Nouvelle École n°11, janvier-février 1970, pp. 17-49 ; et Alain de Benoist, « Les mutilations sexuelles », in Nouvelle École n°8, avril-mai 1969, pp. 27-72. Ce dernier titre a été longuement cité par le Dr. Gérard Zwang (La fonction érotique, Laffont, 1972), puis par Mme Benoîte Groult (Ainsi soit-elle, Grasset, 1975), avant d’être repris par Le Quotidien des femmes (18 novembre 1975).