Les théologiens du Parti

Les théologiens du Parti

Le 22 janvier dernier, à la Semaine de la pensée marxiste, Lucien Sève, théologien de choc du Parti communiste français, fait huer le nom de Konrad Lorenz par des centaines de jeunes marxistes, et dénonce le dernier livre du Prix Nobel de médecine : Les huit péchés capitaux de notre civilisation.

Un ouvrage blasphématoire qui ose contester le dogme de l’Égalité. Bien entendu, tout ce que la gauche compte de docteurs en utopie fait chorus avec le Parti. Dans Combat, Elisabeth Badinter s’indigne : « Ce livre est une pierre apportée à l’édifice du vieux fascisme ». Dans L’Express, Pierre Thuillier reproche à Konrad Lorenz de sombrer dans un « scientisme brutal », avant de s’interroger : « L’observation des oies et des rats donne-t-elle une compétence particulière pour interpréter l’histoire des hommes ? ».

Pour les théologiens marxistes, orthodoxes ou dissidents, membres du Parti ou causeurs de salon, l’éthologie est une hérésie. Une hérésie qui ignore les sacro-saints rapports de production et prétend expliquer que l’homme est héritier d’une interminable lignée d’ancêtres animaux dont il conserve les réflexes et les instincts.

Depuis longtemps, pour avoir affirmé que l’homme était partie intégrante du règne animal, Lorenz avait été mis à l’index. En juin 1971, la revue Études soviétiques avait publié un article véhément pour reprocher aux éthologues, notamment au futur Prix Nobel et à Robert Ardrey, de « chercher le secret de l’agressivité dans les gènes ». L’auteur de cette épître, un certain Guennadi Guerassimov, écrivait : « C’est l’impérialisme qui cherche à transformer l’homme en bête. Il se sert de tous les moyens de propagande, y compris de la pseudo-éthologie, pour habituer l’homme à la violence qui ne dérive nullement de sa nature ».

Pour prononcer l’excommunication définitive du mécréant, les prélats du Parti ne pouvaient trouver de meilleur inquisiteur que Lucien Sève. Ce petit professeur de philosophie s’était illustré en octobre 1963 par un article de trente pages publié dans une revue du P. C. F. : L’école et la nation. Titre significatif : « Les dons n’existent pas » ! « La diversité des aptitudes intellectuelles, écrivait notre théologien, n’est pas du tout la conséquence fatale de la diversité des données biologiques (…) Ce sont les conditions sociales qui décident de tout ». En d’autres termes : ce n’est pas l’hérédité, mais la société qui est responsable des inégalités existant entre les hommes. Dans un milieu adéquat, tous les hommes peuvent devenir des génies. Vérité révélée, bien avant Karl Marx, par Jean-Jacques Rousseau. Vérité solennellement réaffirmée, à la Semaine de la pensée marxiste, tant par Lucien Sève que par un autre théologien du Parti, Pierre Juquin.

Cependant, les églises marxistes ne pouvaient pas ne pas chercher une justification scientifique à leur dogme. Soit il fallait nier l’unité organique du corps et de l’esprit et expliquer que l’hérédité ne s’applique qu’au corps. Soit il fallait travestir les lois de Mendel. En 1934, le Saint-Siège moscovite opta pour la seconde solution et trouva en la personne de Lyssenko son Saint Thomas d’Aquin. Celui qui allait concilier la foi et la raison.

En affirmant l’hérédité des caractères acquis, Lyssenko cherchait à démontrer que la modification brutale du milieu pouvait entraîner une dislocation de la structure des organismes, et que ceux-ci pouvaient se dégager des contraintes héréditaires. Réuni en concile le 26 août 1948, le présidium de l’Académie des sciences d’URSS déclara le lyssenkisme « vrai parce que fondé sur le matérialisme dialectique ». Les inquisiteurs staliniens entreprirent la chasse aux chercheurs soviétiques récalcitrants et firent fermer les laboratoires de génétique qui n’acceptaient pas le nouvel article de foi. Ce n’est que vers 1964 que les bûchers s’éteignirent.

Depuis, le nom de Lyssenko a été prudemment retiré du calendrier liturgique. Les années sombres de la biologie soviétique ont été oubliées : le camarade René Nozeran, professeur de biologie à Paris XI, ose déclarer à la Semaine de la pensée marxiste, que la science a plus de chances de s’épanouir dans les pays socialistes que dans les pays capitalistes. Certes, ce n’est pas Vavilov, l’ancien président de l’Institut de génétique de Moscou, mort dans un camp de concentration en Sibérie, en 1943, qui le démentira !

Il est vrai qu’aujourd’hui, l’Union soviétique a su prendre quelques accommodements avec le ciel. Les biologistes russes ont repris leurs travaux, tandis que, dans les pays capitalistes, les docteurs de la loi du Parti veillent sur la pureté du dogme. Puisque Lyssenko a échoué, ils adoptent la position des métaphysiciens : celle qui consiste à nier l’unité du corps et de l’esprit, à considérer l’homme, non comme un singe évolué, mais comme un ange déchu.

Louis Aragon qui avait dirigé en 1948 un numéro spécial de la revue Europe pour chanter la gloire de Lyssenko, sera-t-il remobilisé par Georges Marchais pour jeter l’anathème sur Konrad Lorenz ? L’ancien chantre de Joseph Staline pourrait ainsi rendre un ultime service au Parti auquel, depuis toujours, il a donné son talent et sa servilité.

Marqués à tout jamais par le stalinisme, les communistes ont gardé l’habitude de considérer qu’il y a deux sciences. Une science bourgeoise qui est fausse, et une science marxiste qui est vraie. L’éthologie ne peut être qu’une discipline bourgeoise. Voire fasciste.

Aux sciences biologiques qui reposent sur la méthode expérimentale, nos théologiens préfèrent les « sciences humaines », moins réfractaires au matérialisme dialectique. Ces « sciences humaines » qui, comme l’écrivait Georges Suffert dans Le Point, « sont le jardin des délices de la pensée pré-scientifique. On soupçonne l’existence des lois. Mais le manque de méthodes, de références et de termes de comparaison permet de dire n’importe quoi. C’est donc la terre de prédilection des marxistes. Ils s’y meuvent à plaisir, y clament leur foi comme de nouveaux calotins ».

Jean-Claude Valla, Éléments n°3, 1973.