La grande prostituée

La grande prostituée

À rebrousse-poil et à rebrousse-idée de ce que nous corne ou nous susurre l’utopisme intellectuel régnant, j’affirme tout tranquille que la décadence est parfaitement mariable avec le progrès scientifique et que ça n’est pas parce que nos sociétés greffent des cœurs, vont dans la lune, passent le mur du son et alignent des prix Nobel en rangs d’oignons qu’elles sont en ascension et en santé. Euclide, Archimède, Théophraste, Hipparque, Hérophile, cent autres montèrent au firmament de la science comme s’engloutissaient Athènes et la puissance grecque…

Les parts du gâteau
Les dieux meurent et leurs anciennes créatures s’efforcent de déposer derrière elles une crotte – un livre – grâce à quoi elles laisseraient trace dans la mémoire poreuse des hommes. Sur le cadavre divin, l’intellectuel pullule et sa vanité s’engraisse et se ballonne de ce qu’il détruit. Gros de mauvaise graisse, le teint hâve, l’œil cerné, il détruit, dévore, digère et pète un livre. L’article de journal n’y suffit plus ; de temps en temps, il fait plus large bouse.

Il y a quelque chose de profondément ridicule entre le ton des ouvrages produits par notre « intelligence » et la vanité dont leurs auteurs sont gonflés comme d’importantes grenouilles. Regardez-les : ils proposent leur photo dans les journaux et aux vitrines des librairies, apparaissent à la télévision, proclament leurs chiffres de tirage dans de vastes placards publicitaires, surveillent en louchant la courbe de leurs ventes et hument délicieusement les fumets de gloire qui montent à leur narines pincées. Romanciers, philosophes, essayistes, journalistes saisis par le prurit d’écrire un livre (et le désir de ne pas mourir), les voici tous se disputant les parts du gâteau que la renommée cuit hebdomadairement et annuellement dans les fourneaux à la mode. Contestataires, décadents, révolutionnaires, gourous des subversions, ils s’accordent à cracher sur une Société dont ils sont les produits exquis, mais n’en guignent pas moins, du coin de l’œil, les médailles de notoriété ou de petite gloire que cette étrange marâtre pique sur leur poitrine, et n’en acceptent pas moins l’or dont elle emplit leurs escarcelles. En attendant l’Utopie et en gémissant sur les misères de ce monde, pourquoi ne pas jouer sa vie sur deux tableaux ? Les idées sur « passe » et le quotidien de la vie sur « manque ». On gagne à tous les coups.

Le terrorisme culturel
Ces propos n’auraient qualité que de polémique si ces intellectuels ne faisaient régner une véritable terreur qui, de proche en proche, de zone en zone, a gagné comme une lèpre toutes les media (presse, radio, télévision, cinéma) qui modèlent et conditionnent l’esprit contemporain. Ils constituent en outre une caste internationale dont les membres, dans toutes les métropoles d’Occident, occupent les avant-postes qui commandent gorges et défilés d’où il est facile de mitrailler et de terroriser culturellement le troupeau. Je n’aime pas cette race. Je l’accuse de trafic d’Utopie dont elle vend les amulettes étalées sur les tapis de la démocratie. Et, comme tout bon trafiquant, lorsque le chaland a le dos tourné, elle compte furtivement les billets que lui a rapportés son affaire. Oui, tout se vend, dans nos sociétés : même l’égalitarisme et sa prédication. Rien, sous le soleil, n’étant tout-à-fait nouveau, n’oublions pas que l’Église en son temps monnayait les indulgences qui ouvraient la porte du Ciel.

Hurler avec les loups
Il faut être de bonne trempe – et sachez que je m’en admire parfois – pour résister aux œuvres et aux pompes de la décadence. Pour, chaque jour, écoper son esquif au lieu de laisser l’eau du siècle l’envahir. Qu’il serait facile, ô Dieu, de hurler avec les loups et de pousser le cri le plus rauque de la meute. On nous accorderait du talent. On louerait nos livres. Le troupeau nous ouvrirait ses rangs et nous embuerait de sa chaleur. Des amitiés nous seraient données. Nous parlerions la langue la plus répandue au lieu de blatérer, perché sur notre roc, notre sabir étrange. Nous serions admirés, fêtés, reçus – et même nous gagnerions beaucoup d’argent puisque la bourgeoisie, aujourd’hui achète à prix d’or les crachats dont ses enfants ou ses bâtards la souillent. Ses sens fatigués ont besoin des coups qui la meurtrissent. Encore ! Et encore ! À défaut de pouvoir aimer l’autre et de lui donner part égale du plaisir que nous recevons de lui, vautrons-nous à ses pieds afin qu’il nous fouette et nous frappe. Au fond de l’abjection, au plus bas de l’humiliation, notre cri de douleur, notre spasme étranglé ressemblera peut-être au râle du grand bonheur. Grâce à notre or – symbole de merde selon le bon docteur de la famille Sigmund Freud – nous paierons les prostituées. Elles ne manquent pas. Nous leur achèterons les plus belles bottes et les fouets les plus luisants. Lorsqu’une société, un peuple, un empire ou une race est près de glisser au tombeau, il est saisi de cette fureur masochiste, de cette haine rongeuse de soi, de ce mépris de son être même. Et il appelle la mort comme si celle-ci possédait le secret de l’ultime volupté. De même le drogué accepte de s’injecter l’overdose qui le foudroiera, et regarde l’aiguille conductrice du philtre de mort s’enfoncer dans la veine. De même, dans la famille au cercle brisé, le père humilié se met à quatre pattes et n’ose même plus lever son regard vers le fils qui le roue de coups.

Telle est pourtant la situation, en Occident, de nos intellectuels de gauche gauchisants. Ils frappent à perdre souffle mais le Père offre ses reins à la bastonnade. Et il paie ! Décidément, c’est une rude tâche que d’être sadique avec de pareils clients !…

Jean Cau, Éléments n°3, 1973.