Histoire d’O, un conte de mauvaises fées

Histoire d’O, un conte de mauvaises fées

Lorsque Jean-Jacques Pauvert, en 1954, pris le « risque » de publier Histoire d’O, il ne se compromettait qu’à moitié. À l’époque, les littérateurs détenaient toujours le monopole des choses du sexe. Depuis cinquante ans les freudiens avaient persuadé les humains qu’ils faisaient l’amour avec leur tête, et les subtils méandres de la psychologie la plus alambiquée tenaient lieu de réflexion sexologique. Il est vrai que Kinsley, pataud et maladroit, avait mis dans une ornière entomologique les premières études scientifiques sur le comportement sexuel, et servait de tête de turc favorite aux intellectuels sophistiqués qui peuplent les salons des beaux quartiers. Cette intelligenstia parisienne s’est auto-érigée en juge universel des valeurs, et les paradoxes qu’elle cultive sont des diktats sans appel.

Quand Histoire d’O se répandit dans les chaumières du XVIe, le fin du fin de l’érotisme super-luxe s’exprimait par les ouvrages du regretté Georges Bataille. Tenant Sade pour le prophète de la sexualité moderne, le bibliothécaire d’Orléans essayait de faire passer pour vérités révélées les lugubres fantasmes nécrophiliques qui lui servaient de cinéma cochon. On ne jouit bien que dans l’angoisse, pas d’érection sans transgression, l’érotisme conduit au caveau, etc. Madame Pauline Réage, était dans le ton. De soumission en soumission, son héroïne s’enfonçait dans la négation de soi-même et disparaissait à la fin du roman comme crèvent les bulles de savon.

Serait-on méchant qu’on comparerait Histoire d’O à La garçonne : même scandale « anodin » car dans le vent du conformisme, même attrait pour les scènes érotiques non « gazées », mêle succès commercial : ce fut le grand livre de masturbation des bidasses de la guerre d’Algérie, des centaines de kilos de l’ouvrage traversèrent la Méditerranée avant de se retrouver dans les petites librairies qui durent leur fortune à proximité d’une caserne. Mais ce serait oublier le style de la romancière, hautain, glacial, d’une objectivité de Code civil qui aurait séduit Stendhal.

C’est ce style qui fait avaler l’histoire. Car il s’agit tout bonnement d’une « chronique psycho-pathologique ». Dans une préface d’une mauvaise foi exemplaire, Jean Paulhan traitait d’avance de sot qui oserait parler de masochisme. Dussè-je être ce sot, je maintiens le diagnostic : mademoiselle O fait partie de ces malades heureusement fort rares qui confondent le plaisir sexuel et la douleur, l’égalitarisme du couple et la soumission enthousiaste. Un tel dérangement des structures intellectuelles réalise le tableau clinique du masochisme confirmé, et la lectrice « normale » (pouah !) se sentait assez peu concernée par ces flagellations, ces cachots, ces épilations, ces stigmates corporels tout juste bons à émoustiller les mystiques chrétiens (dont Bataille raffolait). Quant au lecteur moyen, il ne se reconnaissait guère dans les héros masculins : ce n’est pas ainsi qu’on « se sert » d’une femme, serait-on le despote le moins inquiet de bons rapports entre les sexes. O est manifestement aussi « toquée », dans un autre genre, que la princesse de Clèves ou Anna Karénine, et son histoire n’est qu’un conte de mauvaises fées.

C’est dans cet esprit qu’on aurait pu faire un film d’Histoire d’O. En rendant le spectateur peu à peu angoissé, complice dans l’abandon à autrui, enfoncé malgré lui dans une dé-réalité crédible. Le propre de l’art est justement de faire croire au faux-semblant, de faire participer à la réalité de l’autre, serait-elle la plus excentrique. Rien de cela dans le film qu’on nous propose. L’actrice est superbe, bien vivante, avec des angles de mâchoire bien volontaires : rien de la mollesse languide, de la lenteur de gestes qu’on imagine à O. Les scènes érotiques sont d’une invraisemblance criante : il semble suffire à ces messieurs d’entrouvrir leur braguette pour pénétrer ex abrupto, d’une érection conquérante, dans le vagin et surtout dans le rectum (sec !) des demoiselles présentes – à croire que le réalisateur a voulu être sûr que son film serait projeté dans les salles paroissiales des provinces catholiques de l’Ouest1. Et surtout quelle trahison de l’atmosphère du roman : alors qu’O perd progressivement le contact avec le soleil, avec la vie réelle, le film nous la montre bien à l’aise dans son travail, menant des dialogues comiques avec une copine d’esclavage dans un bistrot breton, et même marquant à son tour sir Stephen ; c’est grotesque. À peine si, à deux reprises, on sent un peu des miasmes vénéneux du roman troubler l’écran : lorsque ses possesseurs manipulent O comme un objet devant les domestiques. C’est tout. Car lorsque O dit « je t’aime » à Sir Stephen qui vient le la faire fouetter, tout le monde se met à rigoler. Excellent signe de bonne santé. Ce n’est pas demain que le BHV proposera de monter, pour pas cher et à crédit, une « pièce de fouettage » à la portée de toutes les bourses.

Gérard Zwang, Éléments n°12, 1975.

1. Le Dernier tango à Paris est tout aussi sot et prétentieux qu’Histoire d’O, mais au moins le beurre n’a pas été oublié dans l’onction du périprocte.