La géographie secrète de l’œuvre sculptée d’Olivier Carré

La géographie secrète de l’œuvre sculptée d’Olivier Carré

Une opiniâtreté alchimique
Olivier Carré avait l’âme cyclopéenne. C’est-à-dire qu’il puisait son inspiration dans les mythes du plus mystérieux passé de l’Europe, mais aussi qu’il les projetait dans les futurs intersidéraux, tels des vaisseaux de pierre. Dans ses peintures, il donnait forme à une vision d’Empire, avec des moyens qui ne devaient rien à la modernité, bien au contraire : son art avait l’opiniâtreté alchimique des maîtres du gothique international, sans jamais sacrifier d’ailleurs à la pure virtuosité technique. Tué sur l’autel de la vitesse sur une route de France en août 1994, à quarante ans, il a notamment laissé d’extraordinaires portraits futuristes de ses amis, par exemple celui de Grégory Pons qui a eu la pudeur de ne pas le citer dans son article. Il avait aussi tâté de la musique, version « rock », avec son ami Jack Marchal, signant à la fin des années 70 un curieux et assez terrible album intitulé Science sans conscience. Outre ses travaux de statuaire évoqués par Grégory Pons, Olivier Carré fut aussi un très grand illustrateur, qui renouvela le portrait de presse pour Valeurs actuelles et le Spectacle du Monde, et signa de somptueuses couvertures pour la revue Éléments : celle sur le thème du Travailleur (hiver 1981, n° 40), en référence à Jünger, est restée dans toutes les mémoires.

Grégory Pons nous présente ici un bref hommage à ce travail méconnu.

Des Têtes qui nous reviennent…
Dans l’éclat bleuté des projecteurs électriques qui nimbent le port du Louvre au passage de chaque bateau-mouche sept formes ovoïdes – une tête mère et ses six enfants, soigneusement disposés – s’offrent aux regards troubles des touristes qui admirent les quais de la Seine, près du Pont des Arts. Sept têtes de béton, délavées par les pluies parisiennes, incrustées dans les pierres de taille qui soutiennent le quai du Louvre depuis l’Ancien régime. Mais s’agit-il véritablement de têtes ?

Gênantes à force de mutité indifférente, inquiétantes par l’éternité qui s’attache à leur inexpressivité minérale, elles sont aussi peu humaines que l’« alien » mis en images par Giber ou que certains personnages qui ont inspiré Philippe Druillet. Elles semblent aussi peu se soucier des hommes que les envoyés des ténébreuses puissances extérieures détectées par Lovecraft et racontées par Arthur Machen. Sentinelles avancées de forteresses où « même la mort peut mourir », messagères de fulgurantes conjurations transhistoriques, fragments dévoilés d’une mémoire architectonique qui n’échappe au temps lui-même que pour mieux recoloniser notre espace, ces têtes de béton patiné témoignent du haut degré d’incandescence artistique – et de densité intérieure – atteint par le jeune peintre, sculpteur et architecte Olivier Carré, peu avant sa mort, a la fin de l’été 1994.

Sur les hauts lieux de l’imaginaire Grand-Européen
Il n’est, à Paris, aucun ensemble plus parvulescien que ce groupe de têtes venues de nulle part, « sauvagement » imposées à la toute-puissance culturelle de l’idéologie dominante et désormais partie intégrante et intouchable du patrimoine historique mondial, puisque cette portion des rives de la Seine a été classée par l’Unesco…

Avec ces figurations proto sinon posthumaines, sans le vouloir mais tout en le sachant très bien, Olivier Carré renouait avec une très ancienne tradition indo-européenne : le culte des têtes, si prégnant dans les cultures celtiques de l’Ouest, comme le démontrent les étonnants vestiges retrouvés sur le site français d’Entremont. Culte archétypique qu’il prolongeait de rites clandestins, comme ces séances de pose nocturnes qu’il organisait, perceuse portable en bandoulière et bacs de ciment-colle à la main, en compagnie d’amateurs chaque fois différents, mais soigneusement choisis pour se trouver en phase avec le lieu et le thème de l’exercice : ceux qui ont eu la chance d’y participer ne les oublieront jamais.

Olivier Carré – disparu alors qu’il abordait à peine un cycle de rare maturité esthétique et technique – avait l’ambition de ponctuer de ces têtes de nombreux hauts lieux de l’imaginaire grand-européen. C’était déjà chose faite face à Manhattan – il avait évidemment lu Raymond Abellio – et sur différents blockhaus rescapés du Mur de l’Atlantique, où les concrétions et l’érosion marines ont fini par donner aux têtes de Carré un aspect immémorial et désormais aussi mystérieux que les fortifications autrefois bétonnées par l’Organisation Todt. Des têtes ont été posées en Scandinavie, en Grèce (près d’une célèbre source) ou en Italie, sur les marches des sites qu’aimait Frédéric II de Hohenstaufen. À Paris, d’autres têtes surveillent la tour Eiffel, près de l’avenue de Suffren, ou le Père-Lachaise, comme pour conjurer les débordements magiques qui s’y trament dans le désordre des brumes matinales. Une tête géante veille également dans les méandres souterrains du quartier d’affaires de la Défense, haut lieu de l’ésotérisme contemporain, avec ses tours aux noms astrologiques, ses passerelles alchimiques, ses monuments symboliques, son labyrinthe aussi peu naturel que fortement initiatique et sa situation providentielle sur le fameux axe royal de l’architecture parisienne : arrachée par les autorités quelques minutes avant que le ciment-colle ne la rende définitivement solidaire de la dalle centrale, cette tête, posée clandestinement aux premières heures d’une aube glaciale, attend toujours la levée de l’interdit qui la frappe aux portes du plus magnifique des temples maçonniques de cette fin de siècle.

Deux autres indices pour les amateurs de connexions parallèles : le parc Monceau et Cergy-Pontoise. Olivier Carré – qui appréciait les « romans » de Jean Parvulesco, ainsi d’ailleurs que sa poésie de « fauconnier » – s’était intéressé, quelques mois avant sa mort, à la curieuse architecture symbolique du fameux parc parisien, ainsi qu’aux irrésistibles résonances mystiques qui s’attachent, pour ceux qui savent lire, à la trame architecturale de quelques « villes nouvelles ». Il n’est pas impossible qu’il ait pu y opérer un de ces raids nocturnes qu’il affectionnait.

Ils sont encore féconds, les moules qui ont servi de matrices à ces têtes monumentales…
Dans ce jeu de piste impérial, on pourrait encore citer – nous n’en sommes encore qu’à la phase de jalonnement continental, avant la nécessaire clarification finale – l’apposition de têtes dans un discret mais décisif cimetière de province, sur les remparts d’une forteresse centre-européenne ou au milieu d’un amas de rochers qui domine le Razès des anciens rois wisigoths. Mais les temps ne sont cependant pas encore mûrs pour tout révéler de ces très anciens quoique très actuels secrets.

Reste le plan occulte du quadrillage ultime qu’envisageait l’artiste : seulement dévoilé à une petite poignée d’initiés, qui entendent bien continuer clandestinement cette mission d’acupuncture métapolitique sur les méridiens cachés de la Grande Europe, ce maillage – ésotérique au sens premier du terme – prévoit de baliser les falaises tourmentées d’Héligoland aussi bien que les roches qui surplombent une clairière de la Forêt-Noire bien connue des lecteurs de Parvulesco ou de Claude Rank. Une expédition pourrait bien se monter en direction d’une certaine montagne sacrée du Tibet – celle dont il faut faire le tour et qui avait suscité l’intérêt de quelques chercheurs allemands dans les années trente –, à moins que les porteurs de la tête n’embarquent un de leurs blocs de béton et leurs bidons de ciment-colle (la formule reste ultra-secrète) à bord d’un cargo qui les emmènerait vers la Patagonie, dernier royaume libre et inexpugnable. Il est également question d’une pose sous-marine, peut-être du côté de l’Atlantide, au large de Santorin, ou de l’inclusion d’une tête au cœur d’un des chênes sacrés de la forêt des Carnutes : dépôt votif de « visages » qui ne rient jamais, à l’usage des futures générations. Car ils sont encore féconds, les moules qui ont servi de matrices à ces têtes monumentales. Et les formules qui permettent de rendre le béton et les ciments-colles indestructibles ont survécu à la catastrophe esthétique que fut la disparition d’Olivier Carré, un des artistes européens les plus prometteurs de cette fin de siècle.

Nourri de Castaneda aussi bien que de Jünger, amateur de malts d’Islay autant que de THC, tantôt maître flamand (on l’a vu composer et lier lui-même ses pigments, pour que ses toiles, qu’il ne cessait de reprendre, durent mille ans), tantôt terroriste de l’art conceptuel (une de ses œuvres, vendue à Drouot en pleine folie spéculative sur le contemporain, représentait un vigoureux coup de pied au cul infligé au petit bonhomme de Keith Haring !), illustrateur génial et architecte visionnaire, toujours curieux mais jamais satisfait, Olivier Carré a voulu, avec ses pinceaux et son béton armé, recomposer sous nos yeux la carte d’une Europe qui reste à conquérir.

Grégory Pons, 2000

Voir aussi les autres textes de l’hommage à Olivier Carré :
« Olivier Carré habitait la foudre », par JF. Gautier
« Voici venir l’ère du portrait », O. Carré interrogé par G. Faye
« Carré parmi nous », par Wulfgar