À l’ouest de l’Occident

À l’ouest de l’Occident

Une cloche tinte. Les collines vert émeraude piquetées de maisons blanches naissent de la brume de mer : au vent du petit matin, vous entrez en rade de Cork. Le port a été fondé par les Danois au Xe siècle. Cent douze mille habitants. Cinq cent pubs.

Ne buvez qu’une pinte de stout à l’Oyster Tavern, dans Saint-Patrick street, et prenez la route de l’ouest. Devant vous s’ouvre l’Irlande, l’entrelacs des petites routes sinueuses et le moutonnement de la lande. Découvrez l’extrême Occident.

Tous les chemins celtiques se valent, et le hasard est dieu. Par Skibbereen, Glengariff et Killarney, vous êtes en trois heures dans le Dingle gaélique, sévère et sauvage. Une route de 150 km fait le tour de la presqu’île par Ballyferriter (où les Anglais massacrèrent les Espagnols en 1580) et l’oratoire de Gallarus (le plus vieux d’Europe), vers la passe de Connor. Halte au flanc de la montagne, où les béliers galopent dans les bruyères. La baie de Tralee miroite à vos pieds. Des écharpes de brouillard glissent dans un silence de cristal au-dessus des tourbières.

Descendez vers la ville. Septembre commence : l’hôtel-relais à la Dickens est bondé des fumoirs au bar, et la foule encombre la grand’rue. Des bouffées de violon s’échappent de tous les pubs. C’est la fête de la Rose de Tralee, qui chaque année rassemble des Irlandais essaimés sur les cinq continents. La guinness crémeuse n’a rien à voir avec celle du Harry’s Bar. Vous ne quitterez pas le comptoir sans connaître la généalogie complète de vos voisins, bavards fascinants et incompréhensibles : le bushmill ambré vous aura rendu polyglotte mieux qu’une Pentecôte. Le lendemain, vous roulez vers le nord.

On mord à l’Irlande : on ne la visite pas. Les programmes de vacances s’évanouissent devant les croix celtiques d’un cimetière oublié, sous les effluves de la lande nue. Ou devant le football brutal et improvisé d’une bande de gamins roux, dans les rues basses de Galway. L’Eire est une féerie imprévisible dont les boucles vous ramènent sur vos pas.

Tourner en rond dans les comtés de Clare et de Galway : le plus irlandais des itinéraires. Aer Lingua propose d’excellents forfaits avion-auto. Après Shannon-airport, filez sur Ennis et n’oubliez pas que si l’Irlande roule à gauche, les Irlandais roulent à droite. Ou ailleurs.

Ennis est biscornue et passablement délabrée, avec une étonnante collection de chômeurs ataviques aux tronches barbares, la casquette enfoncée, les poings dans les poches du manteau râpé et le regard transparent. C’est la capitale du Clare : le comté tire son nom d’un baron normand établi là au XIIe siècle. Cas fréquent dans ce melting pot du nord-ouest européen. Plein occident, la L 52 vous mène aux rocs de Spanish Point où l’Invincible Armada perdit des galions en 1588. Par beau temps, de ravissantes nonnettes y prennent des bains de mer. Les plus belles filles au couvent, les costauds au séminaire : c’est une coutume archaïque. Une Église sans frein détourne ainsi la vitalité et l’imagination prodigieuse de son peuple.

À quelques miles au sud de Spanish Point, on boit sur l’Atlantique à l’enseigne du Léon. Ce fut le nom d’un chalutier breton venu s’échouer quatre siècles après les Espagnols. Sa cloche est au faîte de la chapelle, derrière le pub. En piété celte.

Remontez la côte jusqu’à Lahinch. Le soir, certains pubs sont furieusement animés dès la nuit close. Le soleil se couche plus tôt que les Irlandais, que vous prenez dans vos phares à quatre heures du matin, poussant dans les côtes de noirs vélocipèdes. Toute la nuit du samedi, le fiddle, l’accordéon, la flûte et la cornemuse (uileann pipe) entraînent vieillards édentés et jeunes filles aux yeux verts dans d’étourdissantes danses rythmées par les buveurs à coups de pence sur les tables. Vigueur de la musique ancestrale : on ne compte plus les groupes qui se produisent le soir dans toutes les tavernes d’Irlande.

Au nord de Lahinch, les falaises de Moher. Parmi les plus hautes d’Europe. Allez-y le matin, quand la brume ensevelit à leur pied l’océan. Vous traverserez des pâturages balayés par le foggy dew, que vrillent les hurlements d’invisibles mouettes. Marche dangereuse, surplombant le grondement des vagues : dans l’espace diaphane, des formes fantomatiques font oublier l’abîme ouvert. Vous avez rendez-vous avec les fées d’Irlande, y compris celle de la mort, la Banshee.

Vers le nord toujours. L’angoisse vous attend dans le Burden, sommet du comté de Clare. Des collines de pierre, gigantesques et grises. Des ruines grandioses comme celles de Killinaboy, avec sa tour de jais, fine et aiguë. Des sentiers qui ne mènent nulle part. D’immenses châteaux normands ravagés par mille ans de guerre. Des paysans sans terre, au regard fou, qui vous parlent de la Holy Virgin et des famines dans un anglais mêlé de gaélique. Cette beauté vous obsèdera. Quelques pintes savourées sur le petit port de Ballyvaughan, à la frontière du comté de Galway, ne l’apaiseront pas. Le soir seulement, dans une guest house (de préférence à tout hôtel), la nuit irlandaise vous portera ses bienfaits.

La route de Galway passe par Oranmore, dont les filles gardent une vertu farouche célébrée par une chanson qui vexe les yankees : « Il lui a fait de l’œil, et comme tu le penses, elle se fâcha aussitôt Elle lui a griffé le nez et déchiré ses vêtements dans le village d’Oranmore ».

Galway n’a plus que vingt mille habitants. Mais elle donne sur la plus belle baie d’Irlande. C’est la dernière image que gardaient les émigrants en partance pour les Amériques. Dans le Minnesota et le Wyoming, elle conserve un prestige grandi par les générations.

Vous entrez au cœur d’Erin. L’admirable paysage du Connemara évoque à la fois la Norvège et la Bretagne : de rares maisons au toit de chaume, blanchies à la chaux, chauffées à la tourbe, avec des portes peintes en rouge, en vert ou en bleu, frileusement nichées au creux des collines rasées par le vent – et les moutons – ou posées dans l’enchevêtrement de rochers où l’océan n’en finit pas de s’introduire. Site immobile. Insondable. Il faut poser les guides. Errer et laisser parler ses rêves. Sans manquer le ravissant port de Roundstone où le cinéaste américain John Huston, Irlandais d’adoption, a tourné les plus belles séquences de son dernier film : Le piège. Ni Clifden, trop touristique mais capable de renouveler votre garde-robe. Ni le minuscule port de Cleggan, qui offre une vision océanique exaltante.

Revenez dans les terres. La meilleure route passe à Renvyle, où Michel Déon situe un passage de son Taxi mauve, et longe le loch Killary : ce fjord aux eaux noires délimite le Connemara et le Mayo. Le choix s’offre : ou vous montez encore vers le nord, ou vous redescendez vers Galway par les deux grands lacs Mask et Corrib.

Si vous ne séjournez qu’une huitaine en Irlande, prenez la seconde hypothèse. À Cong, entre les deux lacs, vous reconnaîtrez le décor de L’Homme tranquille tourné par Sean O’Fearna avec Marion Morrison, plus connus l’un et l’autre sous le nom de John Ford et John Wayne. Dormez sur les rives du Lough Corrib, et parcourez-le en barque à la tombée du jour. Cette infinie quiétude vous ôtera l’envie de revenir à Shannon.

Alors, prenez à Dublin l’avion du retour. Pour traverser l’Irlande d’est en ouest, il faut trois heures de route. Plus deux jours à Dublin, quintessence de l’île.

Traversez Maam Cross en saluant la chaumière natale de Patrick Pearse, prophète et martyr du nationalisme gaélique. Puis Tuam, Roscommon et Athlone. Faites un crochet par Clonmacnoise : la Prairie du fils de Nos est un haut lieu deux fois rasé par les Anglais (en 1552 et sous les Roundheads de Cromwell). Les plus belles croix celtiques d’Europe sont là, ouvragées de figures qu’un chrétien puriste reconnaîtrait mal. Vous aurez le même frisson à Clonfert, dix kilomètres plus au sud, avec ce chef d’œuvre de l’art roman insulaire. Et à Iris Cealtra. L’île sainte, au milieu de lough Derg, que vous atteindrez à la rame en louant (pour rien) une barque à Mountshannon. Une île boisée, semée de vestiges immémoriaux, dans un silence séculaire.

Vers l’est, continuez par Mullingar et Kells, dont vient un livre enluminé du VIIIe siècle jalousement conservé au Trinity College de Dublin. Vous entrez dans la vallée de la Boyne, doublement réputée : en 1690, les troupes de Guillaume d’Orange y ont défait celles de Jacques II Stuart, contraignant à l’exil européen les partisans de l’ancienne alliance. Et les universitaires de Dublin mettent à jour, sur les sites de Knowth, de Dowth et de Newgrange, d’étonnants complexes archéologiques : sur des tumuli préceltiques s’étagent chambres mortuaires et fortifications, qui témoignent de la symbiose tribale des premiers Irlandais.

Par Drogheda, où l’on voit le crâne momifié d’un évêque-primat décapité, coupé en quatre et brûlé à Londres, vous gagnez Dublin. Chez Mulligan, derrière les docks, vous verrez la table où Joyce écrivit en partie ses Gens de Dublin, et vous vous livrerez à la comparaison exhaustive des bières. Après quoi vous partirez à la conquête, sur les deux rives de la Liffey, de la plus déconcertante des capitales. « Le lundi de Pâques 1916, à midi dans la cité de Dublin, O’Connell street était encombrée de gens en congé. Ils arpentaient les trottoirs de la grande artère dans les deux sens, à partir du monument de Parnell érigé à l’extrémité nord du pont qui enjambe la Liffey du côté sud… ».

Les premières lignes d’Insurrection, écrit en 1921 par Liam O’Flaherty, évoquent le coup de main de Patrick Pearse et de ses camarades. Cinq ans de guerre devaient s’ensuivre. Le souvenir hante encore Dublin, mais subtilement. Malgré tout, le mythe de Londres s’exerce sur la vie courante.

Sauf la nuit : les exhibitions underground de la jeunesse anglaise n’ont pas de place à Dublin. Le guide Julliard reconnaît lui-même : « Il y a trop longtemps que l’originalité est pour le Dublinois une seconde nature, et il n’a pas besoin de déguisement ou de drogue pour la manifester. La parole lui suffit. C’est sa meilleure distraction, et c’est en fonction d’elle que s’organisent ses plaisirs ».

Dublin est la seule capitale du monde occidental où ne clignotent pas les néons racoleurs dès le crépuscule. Par contre, mille pubs fraternels servent de centres nerveux à la vie artistique, intellectuelle et politique de la ville. Du Stag’s Head au Long Hall, de Guineys à Bailey, avec crochet par les Ballad Clubs où jouent des professionnels de la « pop-folk » irlandaise. Si les Dubliners ou les Wolfe Tones sont à l’affiche, ne les ratez pas. Mais si vous cherchez l’authenticité, trouvez un Singing pub d’amateurs. Allez de notre part chez O’Donoghue’s, 15 Merrion Row.

Finnegan et Wake, Éléments n°6, 1974.