Arnold Gehlen

Arnold Gehlen

« Dans mes travaux, vous trouverez beaucoup d’idées qui viennent de Gehlen, en particulier tout ce qui concerne la Weltoffenheit, l’“ouverture au monde”, qui est l’un des traits distinctifs de l’homme par rapport aux animaux (…) En discutant ensemble, nous nous sommes mutuellement beaucoup appris (…) Gehlen est vraiment un découvreur ».

Gehlen le découvreur, ainsi que le qualifiait le professeur Konrad Lorenz dans l’entretien qu’il accordait il y a deux ans à Nouvelle École (n°25-26), est décédé subitement le 30 janvier dernier dans une clinique d’Hambourg où il avait été hospitalisé deux mois auparavant.

Le plus célèbre des philosophes allemands contemporains venait de fêter son 72e anniversaire. Il naquit en effet le 29 janvier 1904 à Leipzig, où il effectua ses études secondaires. D’abord élève du philosophe Max Scheler à l’université de Cologne, il passe avec succès son doctorat d’État de philosophie en 1930, à l’âge de 26 ans ! – à l’université de Leipzig. Sa thèse qui porte sur L’esprit réel et irréel, commence par cette phrase : « La philosophie est la science qui s’efforce de saisir le caractère élémentaire de la réalité ». Ce programme introduit à toute une œuvre centrée sur l’anthropologie philosophique et une doctrine des institutions.

Les premiers travaux d’Arnold Gehlen traitent de l’idéalisme allemand et de Fichte en particulier. De cette période, au cours de laquelle Gehlen obtient la chaire de philosophie de l’université de Leipzig, trois titres sont à retenir : Theorie der Willensfreiheit (Berlin, 1933 ; deuxième édition sous le titre Theorie der Willensfreiheit und fruhe philosophische Schriften, Neuwied, 1965) ; Der Staat und die Philosophie (Leipzig, 1935) et Deutschtum und Christentum bei Fichte (Berlin, 1935). En 1940 parait, à Berlin, son ouvrage capital, Der Mensch. Seine Natur und seine Stellung in der Welt que le philosophe n’a cessé de retravailler et qui ne compte pas moins de dix rééditions (la dernière en date est celle de 1974 à Francfort, Athenaion éd.). Ce traité sur L’homme. Sa nature et sa position dans le monde, a pour point de départ la constatation d’une différence de nature entre l’homme et l’animal. Si pour Nietzsche l’homme est biologiquement un « être sans assurance », Gehlen précise : un être à qui il manque quelque chose, l’environnement, la sécurité, l’instinct de préservation. Ce « déficit biologique » représente en même temps une « ouverture au monde » qui doit être régularisée par la culture et les institutions.

Le grand sociologue allemand, Helmut Schelsky – avec lequel Arnold Gehlen avait publié un manuel de Soziologie (Dusseldorf, 1957 ; 7e édition, 1968) – a pu comparer le livre Der Mensch à celui d’Alexis Carrel, en lui accordant tout autant d’importance pour l’histoire des idées du XXe siècle qu’à l’œuvre de Sigmund Freud.

De fait, Arnold Gehlen pouvait écrire dans un travail ultérieur, Anthropologische Forschang (Hambourg 1961, Rohwohlt éd. ; 10e édition : id., 1974) : « Je représente un point de vue totalement opposé à celui du XVIIIe siècle. Il nous faut maintenant un anti-Rousseau, un philosophe du pessimisme et du sérieux de la vie. Pour Rousseau le retour à la nature signifie que la culture aliène l’homme, bon et juste par essence. En fait, il est prouvé aujourd’hui que l’état de nature chez l’homme, c’est le chaos. La culture, c’est ce qu’il y a d’improbable, de non-donné : le droit, les mœurs, la discipline, l’hégémonie de l’éthique ».

Ce qui l’amena à lancer le célèbre appel : Zuruck zur Kultur ! (« Retour à la culture ! »). Ainsi, à l’opposé des thèses rousseauistes de gauche (que l’on pense au phénomène hippie des « communes vertes », et, plus globalement, au courant socialiste rejetant les institutions considérées comme aliénantes), mais aussi de droite (voir, par exemple, les extrémistes du courant « volkisch » rêvant avec nostalgie à un âge d’or rural et pacifique dont l’État aurait été absent), Arnold Gehlen soutient que l’homme ne pourra échapper à la retombée dans le chaos originel que par l’action éducative – en même temps que contraignante – exercée par des institutions bien assises.

Cette doctrine va en faire le maître à penser du courant néo-conservateur allemand en pleine renaissance depuis 1969. La parution la même année de son seul ouvrage vraiment politique, Moral und Hypermoral, eine pluralistische Ethik (Francfort ; 2e édition, id., 1970) confirme ce caractère non conformiste de la position de Gehlen dans un pays nivelé par la « rééducation » américaine.

Aussi, bien qu’il reçoive en 1971 le Prix-Konrad-Adenauer, les autorités universitaires de la République fédérale le tiendront relativement à l’écart. La seule nomination professorale qu’il recevra en trente ans sera celle de la chaire de philosophie de… l’université technique d’Aix-la-Chapelle. Comme l’a dit l’un de ses plus éminents collègues, voilà qui n’est pas à l’honneur de l’Allemagne libérale. La mode intellectuelle, il est vrai, n’allait pas dans le sens de Gehlen, mais plutôt dans celui des néo-marxistes de l’école de Francfort, qui accaparèrent toutes les places fortes de la philosophie allemande en l’espace de vingt ans. C’est d’ailleurs avec le représentant le plus en vue de cette école, Theodor Adorno, que Gehlen entamera une longue et fameuse polémique dans les années 1960.

À l’inverse, pour les marxistes-léninistes orthodoxes, Arnold Gehlen sera considéré comme un interlocuteur de premier ordre, respecté, voire même approuvé sur certains points. Ainsi le philosophe marxiste de Berlin-est, Wolfgang Harich, entretiendra-t-il une correspondance de plusieurs années avec Gehlen, et fera son éloge dans un quotidien de Francfort, quelques jours après sa mort.

Ne faisant pas de concessions aux modes du temps, critique à l’égard de ses contemporains, mais fraternel envers ses cadets, Arnold Gehlen domina son époque d’une stature que l’on a pu comparer, au physique comme au moral, à celle d’un officier prussien.

François Dirksen, Éléments n°14-15, 1976.