Le polar français a-t-il encore une âme ?

Le polar français a-t-il encore une âme ?

Éléments :
Depuis la génération des Jean-Patrick Manchette et des ADG, quelles ont été, selon vous, les tendances les plus significatives du polar français ?

Jean-Pierre Deloux :
Manchette1 et ADG2 ont chacun, à leur manière, contribué au renouvellement du polar français, par-delà leurs options politiques. Encore qu’il y aurait beaucoup à dire à ce propos, et sur les relations courtoises qu’entretenaient les deux hommes. Le premier le fit avec insolence, brio, ironie : il cassa les règles du jeu, ouvrit le polar à la politique et traita cette dernière avec la plus totale dérision, tout en révolutionnant le genre. Quand on voit, aujourd’hui, où en sont arrivés la politique et les politiciens, à quel niveau d’abjection et de corruption, on ne peut que mesurer l’instinct prémonitoire de l’« ermite parisien du polar ». Avant tout le monde, il mesura la décadence d’un pays, sa déchéance intellectuelle et morale et entrevit que la déréliction ne se terminerait pas dans la tragédie grandiose de la mort d’une civilisation, mais dans l’érosion de l’ignominie quotidienne, dissimulée par les masques obscènes de ses bouffons.

ADG, provincial et insulaire, choisit lui aussi la démystification du genre, la charge et l’« hénaurme », voire le rabelaisien, et fit également preuve d’un pessimisme prémonitoire. L’un et l’autre seront imités, mais rarement égalés pour le meilleur de leur production. Au-delà du polar, Manchette développa une thématique personnelle, naturellement pessimiste, traitée d’une manière behaviouriste. Si cette vision et ce regard ne sont pas nouveaux, il n’en laisse pas moins aussi une œuvre marquée par une forme aussi élégante et lointaine qu’efficace et précise, à la mesure hautaine de son autodestruction.

Cela dit, d’autres auteurs toujours en activité méritent d’être cités, car leur démarche a permis au polar des trois dernières décennies du siècle dernier de se renouveler. Ainsi, Francis Ryck3 avec ses romans d’espionnage existentiels et métaphysiques ; Pierre Siniac4, qui charge sur les brisées de Céline en cuirassier provocateur hachant menu tous nos travers ; Pierre Magnan5, ami de Giono, admirable styliste, dont la hauteur de vue est celle du Ventoux où il se plaît à fixer sur le papier les tragédies colportées par le vent. Hugues Pagan6, ancien prof de philo et policier, Templier du polar, poursuit une œuvre originale à l’écriture éblouissante en nous plongeant au plus noir de notre société, sur un tempo digne de Miles Davis et de Thelonious Monk.

Bien sûr, il y a d’autres écrivains et non des moindres : Marc Villard7, qui s’illustre dans la nouvelle désenchantée et déjantée ; Tonino Benacquista8, dont l’écriture vagabonde les villes, la nuit ; Jean-Bernard Pouy9, à l’humour corrosif et à la logique paradoxale ; Patrick Raynal10, qui dirige la Série Noire tout en ciselant parfois de sombres et nostalgiques bijoux ; Pascal Dessaint11, qui, écorché vif, arpente les rues glauques, ou Cédric Fabre qui, dès son premier livre, La Commune des Minots12, a imposé son univers cruel, tendre et révolté, sans oublier Pascal Garnier13, parmi les « nouveaux » talents, et, bien sûr, parmi les anciens, le vétéran Georges J. Arnaud14, plus que jamais sur la brèche avec ses 400 volumes, suivi par son jeune rival faisant déjà figure pour certains d’auteur-culte, Serge Brussolo15.

Éléments :
Y a-t-il une fatalité à l’« extrême gauchisation » du polar français, dont témoigne une collection comme « Le Poulpe » ?

Jean-Pierre Deloux :
Le polar français, depuis son renouveau post-soixante-huitard, s’écrit de la main gauche ; celle dit-on du cœur. Aujourd’hui, on peut mesurer le chemin parcouru. Nous avons affaire à un mépris généralisé à l’égard de la politique : on ne dupe pas impunément les gens pendant cinquante ans, pour ne pas dire plus. Depuis l’avènement d’un prétendu pharaon socialiste par arrivisme et opportunisme, venu de la droite la plus traditionalistement ringarde, les Français ont pu mesurer la corruption quasi généralisée des politiciens de tout bord et de l’institution politique.

Aussi les beaux jours de l’ultra-gauche sont-ils finis. Aujourd’hui, penser en groupe est révolu. Chacun pour soi face à la loi de la jungle semble être le mot d’ordre emprunté aux libéraux. En réalité, l’individu se retrouve et se voit obligé de créer lui-même son système de valeurs. Fini le prêt à penser… Cela n’est pas forcément négatif. Au contraire. Cela débouche naturellement sur des idéaux libertaires, voire l’anarchisme, à gauche. À droite, l’équivalent serait la figure de l’Anarque chère à Jünger. Les clivages politiques finiront par s’estomper pour donner des partis inodores et sans saveur (républicains ou démocrates aux États-Unis, etc). Le politique n’est plus l’aulne de référence de l’écriture.

L’échec individuel du Poulpe, expérience davantage « chinoise » collectiviste que gauchiste, le prouve. Même si le total des livres vendus donne l’impression d’une réussite. Le succès est médiatique grâce aux talents de marketing de Jean-Bernard Pouy, à l’apport de la quasi-totalité des auteurs de polar qui ont répondu « présent », plus par solidarité corporatiste que par conviction politique ou littéraire. Il était de bon ton de s’afficher chez Baleine, comme il eût été de bon ton de signer tel ou tel manifeste. Le procédé est le même. Par contre, l’ensemble prouve que seuls les auteurs professionnels surent, et encore, tirer leur épingle du jeu. Sur plus de deux cents titres, il n’y eut pas un seul auteur nouveau, une seule révélation, pour se détacher du peloton. À croire que l’on court mieux le ventre vide que rempli de pieds de porc à la Sainte-Menehould…

Cela prouve que l’écriture ne s’improvise pas ; que l’on ne peut remplacer un chirurgien par un agriculteur (ou vice versa), ce qu’avait déjà prouvé l’idiosyncrasie des Gardes Rouges ; et surtout que l’avenir n’est pas au roman mal écrit, comme put le croire l’auteur féminin de Baise-moi et de quelques autres daubes prétendument salées et mitonnées dans les latrines, qui finit par confondre « peep show » et cinéma, après s’être avancée en littérature sous le masque passe-partout du polar. Le public ne fut pas nombreux et encore moins dupe ; par contre les médias honorèrent la nouvelle Miss Poubelle d’un soir16.

L’alternative au roman mal écrit, mal pensé, à la littérature de consommation, c’est le livre porté comme un enfant, né dans la douleur et le travail, voire la solitude et le dénuement. Les artistes qui pratiquent l’art pour l’art, cela existe encore. Les artistes maudits qui crèvent de leur art et pour lui, cela existe toujours. À preuve, Alexandre Mathis et les trois millions de signes de révolte, de douleur, de beauté et d’amour de Maryan Lamour dans le béton17, que quelques critiques et écrivains tiennent pour un chef-d’œuvre. Qui l’a lu ? Qui l’a vu en librairie ? À croire que ce livre qui méritait cent fois le Goncourt est l’objet d’une conspiration visant à le néantiser, car dangereux pour tous ceux qui estiment que l’édition appartient à une caste et que l’écriture est un droit régalien conféré par quelques mondains profileurs de serial writers.

À l’inverse de Mathis, Maurice G. Dantec, qui fit une apparition météorique avec son second roman, Les racines du Mal18, et connut un joli succès avec Hollywood Babies19, reconnu par tous, sent aujourd’hui le soufre parce qu’il dit ce qu’il pense. Et que sa pensée ne s’inscrit pas dans le politiquement correct. Alors, prudents, les médias s’écartent du pestiféré avant que quelques-uns de ses pairs en écriture policière, nostalgiques du Goulag, des rideaux de fer ou de bambou, sectateurs du pote Pol et des momies moscovites, ne lui fassent son procès. Ici, on est loin du gauchisme : on nage avec ces petits-messieurs dans les flots de sang du stalinisme.

L’alternative au polar conformiste et à la pensée officielle, c’est la création personnelle et la liberté de chacun, qui se refuse à empiéter sur celle de l’autre et à céder d’un pouce sur la sienne.

Éléments :
Existe-t-il un polar régionaliste ?

Jean-Pierre Deloux :
Bien sûr, et le « régionalisme », rural ou urbain, aura été, à cet égard, la force du roman noir américain, depuis Dashiell Hammett (San Francisco), Raymond Chandler (Los Angeles) ou Charles Williams (la Louisianne), jusqu’à Isaac Sidel/Charyn (New York).

En France, nous avons assisté à un retour du polar de terroir (le mot est à la mode !) qui se conjugue, non pas en littérature régionaliste, mais en polar touristique. Pour touristes de bananes, aurait dit Simenon. C’est bien là le drame, le décalage entre le pays réel vu par un grand écrivain, tel Pierre Pelot, dont on vient de rééditer le chef-d’œuvre, Natural Killer (Rivages), et le département superficiel, administratif, au parcours touristique imposé. C’est Philippe Randa qui lança la mode du polar touristico-géographique, il y a quelques années. L’idée, pas plus mauvaise qu’une autre, fut maladroitement reprise par des éditeurs de province (par ailleurs excellents), qui y virent le moyen de bénéficier de la mode polar. Hélas, le résultat n’est pas plus à la hauteur chez Cheminements ou Terres de Brumes.

Par contre, parmi les vieux de la vieille, il y a les Bretons Jaouen20 et Coatmeur21, tout comme il y eut le très regretté Izzo22 pour Marseille et, désormais, Dell Pappas23, et bien d’autres jeunes amateurs de cagoles. Citons de nouveau Georges J. Arnaud24, dont les petites patries sont aussi bien les Cévennes que le Roussillon, le Gard que l’Hérault, Toulon que Leucate, Lyon que Paris, et, bien sûr, le Haut-Provençal Pierre Magnan25, que l’on peut tenir pour l’un des dix meilleurs écrivains français actuels. Et aussi Alain Demouzon26, qui n’a pas fini de nous étonner.

N’oublions pas pour autant ces provinciaux qui firent de Paris un ou dix villages comme le Gardois Michel Lebrun27, le Montpelliérain Léo Malet28, le Leucatois André Héléna29. Leur force à tous, c’est leur façon de voir ou de ressentir, que ce soit la glèbe ou le pavé, le ruisseau courant ou le caniveau stagnant. Le sens de l’observation, et le mot pour exprimer la sensation, font toute la différence entre ce qui est le terroir et ce qui est piège à touristes mondialistes. Il en va de même pour le polar historique, qui ne renouvelle pas l’intrigue, mais la toile de fond. Sans doute son échec est-il dû au fait que ses auteurs sont des universitaires et non des écrivains, comme ce fut le cas pour la collection « Le Gibet ».

Éléments :
Peut-on dire que les meilleurs auteurs actuels illustrent le malaise de la société (française en particulier et occidentale en général) ?

Jean-Pierre Deloux :
Le malaise est dans l’écriture même, dans le style chez Mathis qui recrée un monde reflet de son imaginaire, mais vision et perception de l’essence du réel. En cela il est très proche du méta-roman de Jean Parvulesco30, qui va au-delà du miroir et des apparences. Chez Dantec, le malaise est perceptible sur le plan thématique et conceptuel, même si les lignes de fractures du récit sont autant de signaux de périls et d’intersignes mortels. Démarche allégorique élaborée déjà présente chez Manchette au niveau global. Aux États-Unis, la redécouverte de l’histoire contemporaine, la relecture de secrets politiques illisibles et indicibles par tout autre font d’Ellroy31 à la fois un historien et un prophète de la déchéance à venir de la Grande Prostituée américaine.

Éléments :
Le polar est-il encore un genre populaire ?

Jean-Pierre Deloux :
Le polar fut en effet un genre populaire. Dans les années cinquante, les gens lisaient dans le train ou les autres transports en commun, d’où le qualificatif de « littérature de gare » et l’invention du livre de poche. Aujourd’hui, s’ils lisent, c’est une revue de télé. Parachevant ainsi l’abrutissement de cette dernière, qui débouche sur une culture-TV, beaucoup plus réelle pour ses sectateurs que la réalité vécue. Face à cette acculturation, le livre – et le polar – existe toujours. Mais c’est devenu un divertissement cher, comparable au prix d’une place de cinéma.

Le polar est-il lu uniquement par des intellectuels ? Non, heureusement, ou malheureusement. Pour cela, il faudrait qu’il y ait des intellectuels en France. Il y a bien longtemps qu’ils ont choisi le travail manuel. Les intellos médiatiques relèvent, eux, pour la plupart, de la bouffonnerie ou de la cuistrerie. Il suffit de lire les rubriques livres ou de se brancher sur France-Cul. Dans le désert inculturé, seules deux radios émergent : Radio Libertaire et Radio Courtoisie, car anticonformistes et libres de toute attache. Ce que devrait d’ailleurs être tout bon polar qui se respecte : c’est la liberté du genre (forme et expression) qui fait qu’un polar est bon, outre le regard et le style de l’auteur. Par contre, il est évident qu’il est écrit pour le pire par des intellos et prétendus tels.

Éléments :
D’un point de vue strictement littéraire, reste-il encore aujourd’hui des auteurs de la qualité et de la dimension des grands anciens, tels Léo Malet ou André Héléna ?

Jean-Pierre Deloux :
De moins en moins, les derniers en date étant déjà des quinquagénaires, comme Pagan, Mathis, Demouzon, ou un quadragénaire comme Dantec. Quant à la relève, elle s’appellera, entre autres, Cédric Fabre, Pascal Garnier, Pascal Dessaint. Ce sera une question d’exigence artistique et de nécessité économique.

Éléments :
Est-ce que la notion de « genre policier » a encore un sens ?

Jean-Pierre Deloux :
Le mot « polar » est une appellation marketing qui, finalement, ne veut plus rien dire, ou qui entretient la confusion. Il y eut bien, il y a peu, un polar de Julia Kristeva ! Sans doute Sollers lui avait-il soufflé le mot de passe… La littérature « blanche », à part la référence à la prestigieuse couverture de chez Gallimard, ne veut plus rien dire non plus. Son apparence virginale, son côté « bien propre sur elle », peuvent dissimuler les pires immondices. Et après l’abbé Prévost, Sade, Balzac, Flaubert, Proust et Céline, il faut avoir un sacré toupet pour se lancer dans le roman… Cela dit, le roman « noir », lui, nous invite à pénétrer le côté caché des choses, la face obscure. En quoi il relève de l’introspection, de la poésie, de la grande traque : à cet égard, il a encore de belles pages blanches à noircir, devant lui !

Éléments n°100, 2001.

Jean-Pierre Deloux est rédacteur en chef de la revue Polar. Il dirige plusieurs collections policières ou ésotériques chez divers éditeurs, notamment Rivages et e-dite. Jean-Pierre Deloux est également l’auteur d’un remarquable Dashiell Hammett (Le Rocher) et, tout récemment, de Vacher l’éventreur (e-dite).

1. Série Noire et Rivages/Écrits noirs.

2. Série Noire.

3. Série Noire, Le Cabinet Noir et Denoël.

4. Série Noire, Rivages/Noir et Rivages/Thriller.

5. Folio et Denoël.

6. Rivages/Noir et Rivages/Thriller.

7. Série Noire et Rivages/Noir.

8. Série Noire et Rivages/Noir.

9. Série Noire et Baleine.

10. Albin Michel.

11. Rivages/Noir.

12. Série Noire.

13. Fleuve Noir.

14. Fleuve Noir.

15. Le Masque.

16. Jean-Pierre Deloux fait ici allusion à un épisode de La nuit de Saint-Germain-des-Prés de Léo Malet. (Ndlr)

17. Éditions IDEES/Encrage (diffusion par Les Belles Lettres).

18. Série Noire.

19. La Noire.

20. Denoël.

21. Albin Michel.

22. Série Noire.

23. Éditions Jigal.

24. Fleuve Noir.

25. Denoël.

26. Flammarion.

27. Rivages/Noir.

28. Fleuve Noir.

29. Éditions e-dite.

30. Guy Trédaniel et Jean Curutchet.

31. Rivages/Noir et Rivages/Thriller.