La politique retrouvée

La politique retrouvée

La politique est une donnée fondamentale de l’existence humaine, un élément constitutif de toute société ce qui revient à dire qu’il ne peut y avoir d’humanité véritable en dehors d’elle. La politique existe, inéluctablement, d’abord parce que l’homme est un être social-historique aux aspirations contradictoires, ensuite parce que la marche des sociétés n’est pas arrêtée par avance, mais au contraire toujours indéterminée. Elle émerge pleinement, comme catégorie autonome, dès qu’au sein d’une société donnée les systèmes de parenté deviennent insuffisants à régler les conflits et à déterminer les objectifs communs. Elle constitue à la fois une pratique et un champ.

En tant que pratique, on peut la définir comme l’art de la décision en vue du bien commun. Elle est un art en effet, et non pas une science, parce qu’elle implique la pluralité des choix et que ses objectifs dépendent de situations concrètes toujours changeantes. Cet art exige la prudence dans la détermination des moyens et des buts, car la politique ne peut créer que des équilibres provisoires. Il exige aussi la décision, car la délibération ne suffit pas à elle seule à engager l’action. Tout espace commun implique en outre la pluralité des agents, de leurs aspirations ou de leurs points de vue (le « polythéisme des valeurs »), et donc la nécessité d’une instance capable de trancher entre ces aspirations et ces points de vue. Quant au bien commun, qui n’est évidemment pas la somme des biens ou des intérêts particuliers, il peut s’appréhender lui-même comme ce qui manque à chaque individu pris séparément.

En tant que champ, la politique désigne la dimension publique du social. Elle a donc pour présupposé la distinction du public et du privé. (La soumission du public au privé est la marque des régimes libéraux, l’arraisonnement du privé par le public celle des régimes totalitaires). Par opposition au privé, qui correspond à la sphère (familiale, domestique, économique) de la nécessité, elle représente la sphère de la liberté. Elle est un vecteur privilégié d’accès et d’usage de la liberté, un vecteur de réalisation de l’excellence de soi.

Le champ politique est un espace de réciprocité, où les hommes ne se rencontrent pas en tant que personnes privées, mais s’apparaissent mutuellement en tant que citoyens pour agir et décider en commun. Le politique tient son rôle fondateur de ce qu’il organise les communautés humaines en les faisant tenir ensemble. Il institutionnalise le lien social, il fonde la co-appartenance, le vouloir vivre-ensemble (la philia). Il est le lieu d’un face-à-face où se règlent les affaires communes. À la société, le politique « ne dicte pas sa manière d’être, il la fait être » (Marcel Gauchet). Althusius définissait très justement la politique comme l’« art d’associer » (consociandi). À la fois modalité d’existence collective et forme spécifique de l’action, la politique, en se fondant sur un lien commun, devient elle-même le lieu du commun.

La politique ne se réduit donc pas à l’organisation des pouvoirs ou à la capacité de « désigner l’ennemi », et moins encore à un simple système d’obéissance et de commandement. Le politique n’est pas l’étatique. L’erreur du pouvoir étatique est de croire que, dans la mesure où il la représente, il est en quelque sorte la société. Il n’en est rien. Ce n’est pas le pouvoir qui détermine les formes sociales et les valeurs culturelles, mais c’est à l’inverse la codification des valeurs culturelles et des formes sociales qui détermine les systèmes de pouvoir. La négation de la condition ontologique de pluralité entraîne une valorisation sans limite de l’unité, qui fait violence au social et s’achève en appel à la tyrannie. Tel est le fond de tous les schémas hérités de l’absolutisme romain.

En Europe, la politique apparaît en Grèce en même temps que la démocratie. Mieux, elle apparaît en tant que démocratie. Ce n’est pas un hasard. Si l’on admet que la participation à la vie publique est le meilleur moyen pour l’homme de s’accomplir lui-même et d’exercer sa liberté, ainsi que l’affirme toute une tradition allant d’Aristote jusqu’à Hannah Arendt, alors il faut aussi reconnaître que la démocratie n’est pas « le moins mauvais des systèmes politiques », comme le disent dédaigneusement ceux qui n’y voient qu’un moindre mal, mais bel et bien le meilleur – et même peut-être le seul qui puisse être regardé comme véritablement politique ; dans la mesure où il est aussi le seul dont le principe repose sur la participation du plus grand nombre aux affaires publiques. Par essence, la démocratie est donc d’abord participative, et non pas représentative. La démocratie participative est l’une des formes de la réciprocité généralisée. Elle est à la politique ce que le don cérémoniel est à la sociologie, un mode de reconnaissance mutuelle à l’intérieur d’une communauté donnée. Au sein de cette communauté, elle réalise ce que l’ancien droit des gens réalisait par rapport à la guerre : limiter l’hostilité. Elle permet de régler pacifiquement les conflits, de trancher entre les compétiteurs sans les criminaliser ni les anéantir. À l’inverse, toute forme de despotisme, dans la mesure où il se ramène à un simple jeu de pouvoir, trahit l’esprit du politique, puisqu’il repose sur une confiscation.

Nous n’assistons pas aujourd’hui à la fin du politique, mais à la fin d’une forme politique caractéristique d’une modernité elle-même en voie d’achèvement. À l’épuisement d’un modèle d’autorité surplombante, où la décision était concentrée entre les mains du pouvoir d’en-haut. À la faillite d’une démocratie devenue exclusivement représentative par le biais du parlementarisme libéral, et qui ne représente plus rien. À la faillite d’élites autoproclamées dont l’expérience historique a maintes fois montré qu’elles n’étaient ni plus capables ni moins faillibles que les masses qu’elles prétendaient éclairer.

Paul Valéry disait plaisamment que la politique résidait dans l’art d’empêcher les gens de prendre part aux affaires qui les concernent. Faire de la politique aujourd’hui consiste à faire en sorte que les citoyens décident le plus possible par eux-mêmes de ce qui les concerne. Le premier sujet de la démocratie, il ne faut jamais cesser de le rappeler, c’est le peuple. Le point de départ de la politique démocratique, c’est le pouvoir instituant du peuple. La souveraineté démocratique n’est pas la souveraineté nationale, mais la souveraineté populaire. La politique est aujourd’hui appelée à renaître à partir de la base. Cela exige de surmonter la dichotomie artificielle entre l’État et la « société civile » pour restituer, dans toute sa riche diversité, la dimension politique du social. La politique à partir de la base implique la souveraineté partagée, le principe de subsidiarité, le respect des corps intermédiaires et des libertés fondamentales, l’établissement à chaque niveau d’un équilibre entre délibération et décision. Avoir présent à l’esprit le modèle grec plutôt que le modèle romain. À l’image de la pyramide, substituer celle du labyrinthe.

Robert de Herte, Éléments n°105, 2002.