La grande braderie de la télévision

La grande braderie de la télévision

Marx disait que les travailleurs n’ont rien d’autre à perdre que leurs chaînes. Les Français risquent fort de perdre les leurs. C’est évidemment des chaînes de télévision que nous voulons parler, et plus particulièrement de la décision prise par la nouvelle majorité de privatiser TF1. Cette décision n’est pas une surprise. Elle n’en laisse pas moins songeur. Il y a quelque curiosité, en effet, à voir la droite se prononcer pour la privatisation de la télévision, alors qu’avant 1981 elle en tenait fermement pour le secteur public et déclarait « illégales » les émissions de radio privées. Il est vrai qu’il n’est pas moins ridicule de voir la gauche, après avoir installé Berlusconi à la tête de la « Cinq », militer aujourd’hui pour la « défense du secteur public ». Cette double inconséquence, en dit long sur le caractère de la politique politicienne-et sur la toute-puissance des idées reçues.

Pour les milieux libéraux, la privatisation est affaire de principe. On connaît la chanson. La gestion publique est forcément désastreuse. Elle méconnaît les exigences de la « rentabilité ». Elle crée un climat de sécurité artificielle, qui empêche les « lois du marché » de fonctionner et la « main invisible » censée régir la dialectique de l’offre et de la demande de jouer librement. Tout n’est certes pas faux dans ce refrain. À ceci près que le marché n’est pas la forme naturelle de l’échange ; qu’il ne fonctionne que lorsqu’il existe une autorité politique capable de l’instituer ; et que la « main invisible », version laïque de la Providence revue par Adam Smith, est un mythe sans consistance ni réalité. À ceci près, surtout, qu’il y a lieu de se demander si le critère de la rentabilité marchande et du calcul rationnel est le seul à prendre en compte. Surtout dans le domaine culturel.

L’argument libéral selon lequel « la libre concurrence » permet automatiquement de sélectionner les « meilleurs produits » est dans le domaine de la culture particulièrement fallacieux. La concurrence tend à sélectionner ce qui correspond au goût du plus grand nombre, celui-ci étant largement façonné par les propagandes publicitaires et dépendant de la puissance et de la stratégie qui caractérisent les firmes. La concurrence, en fait, permet à certains de vendre plus que d’autres : elle dégage les meilleurs vendeurs, pas nécessairement les meilleurs produits vendus. Transformer un « plus » en un « mieux » est du reste bien souvent abusif. Dire que le penchant qui attire le plus est forcément le « meilleur » revient, très clairement, à faire dépendre la qualité de la quantité. Dans cette aperception, les jeux des vingt heures sont nécessairement « mieux » que les programmes culturels, puisqu’ils drainent un plus grand nombre de spectateurs. Le problème est le même dans tous les secteurs culturels : un livre de Dumézil ou de Nietzsche se vendra toujours moins bien qu’une biographie de Coluche ou un « non-livre » de Michel Drucker. Si l’on veut s’en tenir aux seuls critères du marché, il faut toucher le plus grand nombre. Pour toucher le plus grand nombre, il faut descendre de plus en plus bas.

La « rentabilisation » est certes une nécessité. Mais ce n’est qu’une nécessité parmi d’autres. Nous ne sommes ni pour l’État gestionnaire ni pour les nationalisations. Cela ne signifie pas pour autant que tout doive être mis au compte du privé. Pour les libéraux, la collectivité n’est jamais qu’une somme d’individus : les notions de « politique économique », d’« intérêt national », de « secteur public », sont dépourvues de sens. Or, s’il est un domaine où ces notions prennent leur pleine portée, c’est bien celui de la culture et de l’information.

La télévision n’a pas qu’un rôle éducatif et culturel à jouer. Elle a aussi un rôle distractif et informatif. La qualité doit jouer sur tous ces plans. Le secteur public est loin d’être parfait. Il n’en reste pas moins un fait incontestable : dans le monde entier, lorsque des chaînes publiques coexistent avec des chaînes commerciales, les secondes sont toujours les plus médiocres ; nulle part, elles ne sont plus objectives ni de meilleure qualité (on ajoutera que la privatisation de la production, qui n’est pas une mauvaise chose, n’implique nullement celle de la diffusion). En France, la multiplication des radios privées a surtout été – à quelques exceptions près – la multiplication de la bêtise, de la sottise et de la vulgarité. L’expérience de la « Cinq » et de la « Six », survenue depuis, est allée dans le même sens. En Italie, la prolifération des télévisions privées a tué le cinéma. Il y a à cela une logique évidente. C’est la logique de la marchandise. La privatisation de la télévision a les plus grandes chances d’assujettir entièrement la culture et l’information à la logique de la marchandise. Perspective particulièrement redoutable à une époque où, de surcroît, les réseaux mondiaux d’information sont en passe d’être contrôlés par les satellites étrangers. Les autorités auraient pu se soucier en priorité de cette « guerre des images ». Elles ont préféré favoriser les intérêts privés et satisfaire aux dogmes. On est en droit d’être inquiet.

Robert de Herte, Éléments n°59, 1986.