Les émeutes dans les banlieues françaises

Les émeutes dans les banlieues françaises

Entretien paru dans le quotidien hongrois Magyar Nemzet (Budapest).

Magyar Nemzet :
Pourquoi ces incidents ont-ils éclaté justement en France, et pas ailleurs en Europe ?

Alain de Benoist :
Probablement parce que la situation y était plus explosive qu’ailleurs. La classe politique française, de gauche comme de droite, n’a jamais su contrôler l’immigration ni créer les conditions d’une intégration convenable des immigrés. Du fait d’une urbanisation « sauvage », elle a laissé s’installer plus de 600 « zones de non-droit », c’est-à-dire des quartiers-ghettos dans lesquels le courrier n’est plus distribué, où les services d’urgence, les médecins et les pompiers ne pénètrent plus, où la police ne se risque que lourdement armée. Ces quartiers se sont transformés en autant de « contre-sociétés » qui ne connaissent que la loi de la jungle, l’« économie souterraine » et les trafics de toute sorte. Il y règne, surtout chez les jeunes, une haine incandescente vis-à-vis de tout ce qui représente les pouvoirs publics, les institutions ou l’État.

Une autre raison tient aux particularités du modèle français d’intégration, qui a largement subi l’influence de l’esprit jacobin. L’intégration est conçue comme une assimilation purement individuelle. Les appartenances culturelles, linguistiques, religieuses, etc. sont rejetées dans la sphère privée et ne peuvent pas acquérir de « visibilité » dans la vie publique. Ce modèle a fonctionné dans le passé avec des vagues d’immigration d’ampleur plus limitée, à une époque où existaient des institutions (école, armée, etc.) qui permettaient aux immigrés de s’intégrer. Il ne fonctionne plus aujourd’hui avec des immigrés arrivés massivement dans un laps de temps très court, et dont la distance culturelle est plus grande par rapport à la population d’accueil.

Magyar Nemzet :
Leurs motifs sont-ils de type racial-religieux ou d’ordre économique ?

Alain de Benoist :
Contrairement à ce que l’on a pu dire, les motivations religieuses sont faibles. Les autorités musulmanes ont d’ailleurs lancé constamment des appels au calme et même publié une fatwah condamnant les émeutiers. Ce sont plutôt des émeutes ethniques ayant une forte dimension économique et sociale. La violence à laquelle on assiste actuellement est à la fois un cri de haine, mais aussi de désespoir, de la part de jeunes immigrés qui sont presque tous au chômage, en situation d’échec scolaire, et qui constatent qu’ils n’ont aucune place dans une société où la pauvreté globale ne cesse de progresser, tandis que les grandes sociétés industrielles voient régulièrement augmenter leurs bénéfices. L’apartheid ethnique se double d’un apartheid social. Pour ces jeunes révoltés, livrés dès l’enfance à la délinquance et à la rue, il n’y a tout simplement pas d’avenir : une vie normale leur apparaît comme un rêve inaccessible. C’est ce qui explique la dimension purement nihiliste des émeutes. Les émeutiers n’ont pas de revendications à faire valoir. Ils veulent seulement exprimer leur colère. Ils brûlent leurs propres écoles, leurs propres hôpitaux, les voitures de leurs proches. C’est une sorte de politique de la terre brûlée.

Magyar Nemzet :
Certains pensent que tout cela peut contrarier les ambitions présidentielles de Sarkozy, ou au moins causer des changements profonds au sein de la droite. Qui est-ce qui peut profiter politiquement de la situation actuelle ?

Alain de Benoist :
Il y a certainement beaucoup de choses qui peuvent contrarier les ambitions présidentielles de Sarkozy, mais je ne pense pas que ce soit le cas du soulèvement des banlieues. L’actuel ministre de l’Intérieur a certes provoqué la colère des jeunes immigrés en proclamant de façon assez provocatrice son intention de « nettoyer la racaille », mais ces déclarations ont été plutôt bien perçues par la majorité des Français, qui lui sont au moins reconnaissants d’« aller sur le terrain », ce que les ministres font rarement. Cela dit, personne ne profite politiquement de la situation actuelle, même pas l’extrême droite. C’est bien plutôt toute la classe politique qui se retrouve décrédibilisée. Les Français savent très bien que les principaux responsables ne sont pas les émeutiers, mais ceux qui ont laissé s’installer une situation qu’apparemment plus personne n’est capable de maîtriser, en entretenant l’idée que les problèmes de l’immigration relèvent d’un simple traitement « technique » ou qu’on peut acheter la paix civile avec des subventions.

Magyar Nemzet :
Dans la presse postcommuniste hongroise, certains commentateurs soulignent volontiers la « responsabilité de l’extrême droite », et vont même jusqu’à parler d’une « intifada ». Qu’est-ce qu’en pensent les Français ?

Alain de Benoist :
L’extrême droite a constamment critiqué l’immigration, généralement dans une optique assez simpliste et démagogique, mais ce n’est pas elle qui a créé le problème. La xénophobie va aujourd’hui très au-delà de l’extrême droite, et contribue indéniablement à envenimer la situation. En même temps, la majorité des Français savent très bien que les immigrés qui sont aujourd’hui en France, et qui ont pour la plupart acquis la nationalité française, ne repartiront pas. Pratiquement plus personne n’imagine qu’il soit seulement possible de les « renvoyer chez eux ». Quant à l’« intifada », on ne peut exclure que certains jeunes émeutiers se donnent actuellement l’illusion de « jouer aux Palestiniens ». Mais Paris n’est pas la bande de Gaza. Et, contrairement à l’armée israélienne, la police française ne pratique pas d’« assassinats ciblés » ! Cet aspect-là est tout-à-fait secondaire.

Magyar Nemzet :
En Europe, il y a beaucoup de gens qui font un parallèle entre les événements de 1968 et la situation actuelle. S’agit-il de phénomènes similaires ?

Alain de Benoist :
Absolument pas. La révolte de Mai 68 a été un grand psychodrame, à l’occasion duquel une jeune génération qui s’ennuyait a cherché à provoquer une mutation de la société dans une optique à la fois hédoniste, « révolutionnariste » et même surréaliste. Ce fut avant tout une révolution verbale, avec un arrière-plan idéologique très fort. Il n’y a aucune dimension idéologique dans les émeutes actuelles. En Mai 68, on contestait la société de consommation ou la « société du spectacle », et l’on voulait « mettre l’imagination au pouvoir ». Les jeunes émeutiers des banlieues ne proclament que leur colère de ne pas pouvoir consommer autant qu’ils le voudraient. Les acteurs sociaux, enfin, ne sont évidemment pas les mêmes. En Mai 68, la révolte est partie de l’Université. Ceux qui brûlent aujourd’hui des voitures sont issus de l’immigration. Ils forment une masse non intégrable, mais pleine de vitalité physique, qui n’a que haine et mépris pour une société vieillissante qui n’est plus capable de les associer au moindre grand dessein politique.

Magyar Nemzet :
Dans votre Manifeste d’il y a quelques années, vous avez proposé une politique d’immigration restrictive. Après ces événements, vous confirmez cette proposition ?

Alain de Benoist :
Il m’est d’autant plus facile de la confirmer qu’à de très rares exceptions près, tous les partis politiques sont aujourd’hui favorables à une politique d’immigration restrictive. Chacun sait bien qu’aucun pays ne peut « accueillir toute la misère du monde ». Le problème est qu’il ne suffit pas de vouloir limiter l’immigration pour y parvenir. La globalisation libérale a rendu les frontières poreuses. Aucun pays du monde ne peut vivre aujourd’hui à l’abri d’un réseau de barbelés. Cela signifie aussi que les frontières ne garantissent plus la préservation ou le maintien d’une quelconque identité nationale. Une politique restrictive implique plutôt une coopération soutenue avec les pays d’origine et une révision des dispositions législatives ou sociales qui constituent un « appel d’air » favorisant l’immigration. Concernant les immigrés qui sont déjà là, la reconnaissance dans la vie publique des différentes communautés existantes me semble indispensable. Une approche réaliste du problème de l’immigration implique de rejeter à la fois le moralisme de gauche et la xénophobie de droite. C’est une voie étroite que personne n’a jamais vraiment su emprunter jusqu’ici.

Magyar Nemzet, 12 novembre 2005.

Sur le même sujet voir « La France brûle-t-elle ? », par Alain de Benoist