Sartre 20 ans après

Sartre 20 ans après

Voici 20 ans disparaissait Sartre. Il existe au moins deux bonnes raisons de ne pas fêter cet anniversaire. La première : Sartre est aussi laid que Socrate. La seconde : il fut un bien plus médiocre philosophe. Quiconque relit aujourd’hui « L’être et le néant » ou la « Critique de la raison dialectique » se condamne à ingurgiter une bouillie indigeste, où l’on discerne parfois quelques resucées finaudes des inspirateurs allemands, de Hegel à Heidegger en passant par Marx et Husserl.

Au moins l’hommage rétrospectif à l’agité du bocal offre-t-il quelques raccourcis saisissants des changements d’époque. Ainsi, Libérationpublie (ce samedi 15 avril 2000) un fac-similé de son numéro spécial paru en 1980 à l’occasion de la mort de Sartre. Il faut y lire l’hommage de Bernard Kouchner (« Ces erreurs qui nous rendaient si proches… », p. 40), et notamment ce passage : « On sait les erreurs, maintenant plus claires avec le recul, ou certaines évidentes dès que prononcées. Stalinisme, compagnonnage avec les communistes au pire moment, l’URSS, Cuba, l’apologie de la violence qu’il jugeait alors plus qu’indispensable, le maoïsme français… Nous les connaissons bien ces erreurs… Ce furent les nôtres. Peu d’entre nous qui n’aient, au moins, partagé l’une d’elles. Quel juge dérisoire voudrait en dresser le bilan et, tout confit de cet esprit de sérieux que Sartre ironisait si bien, distribuer ici l’absolution, là la condamnation ». La messe était déjà dite en 1980 : le clergé aux portes du pouvoir médiatique entendait rester maître des confessions et des contritions.

Dernier détail : la publication de Libération n’est pas exactement un fac-similé. Quatre pages supplémentaires ont été intégrées afin d’accueillir une publicité de l’Union financière de France – « la banque qui donne envie de devenir capitaliste », créée « en mai 1968 » – où l’on peut contempler un Mao souriant affublé d’un haut-de-forme « 200 familles ». Ainsi va le monde : toujours juchés sur un tas de cadavres, Kouchner et ses camarades, communauté en parfaite fusion avec les amplificateurs médiatiques et les spéculateurs capitalistiques, distribuent avec esprit de sérieux les absolutions et les condamnations propres à rassurer la morale inquiète des petits actionnaires.