Luttons contre la manipulation mentale

Luttons contre la manipulation mentale

Le 22 juin 2000, les députés français ont adopté un projet de loi visant à lutter contre les « groupements à caractère sectaire ». Le texte crée le délit de « manipulation mentale », défini comme le fait « au sein d’un groupement qui poursuit des activités ayant pour but ou pour effet de créer ou d’exploiter la dépendance psychologique des personnes qui participent à ces activités, d’exercer sur l’une d’entre elles des pressions graves et réitérées ou d’utiliser des techniques propres à altérer son jugement afin de la conduire, contre son gré ou non, à un acte ou à une abstention qui lui est gravement préjudiciable ».

Conscient de la gravité de cette manipulation des esprits, nous souhaitons attirer ici l’attention du législateur et du juge sur un cas particulier. À la sortie des écoles, nous avons constaté qu’un grand nombre d’élèves arborent sur leurs chaussures, sur leur maillot, sur leur survêtement et parfois même en pendentif ou en tatouage un étrange sigle, qui représente une sorte de virgule horizontale ou une vague. Enfants et adolescents semblent saisis du désir irrépressible de se copier les uns les autres, et ce rite étrange donne parfois lieu à des bagarres très violentes visant à « dépouiller » les plus faibles de ces attributs. Les élèves comparent même entre eux différentes sortes de chaussures de sport, qu’ils semblent considérer comme des êtres vivants et qu’ils affublent de noms tout à fait incompréhensibles à la plupart de leurs parents et professeurs. Ce mystérieux langage secret leur fait parfois oublier les comportements les plus élémentaires de la vie en société.

Intrigués, nous avons mené une enquête. Nous avons été effarés de constater que la télévision française diffuse, aux heures de grande écoute ainsi que dans les plages horaires réservées aux plus jeunes, des publicités exhibant la fameuse petite virgule. Le caractère répétitif de ces spots publicitaires et le rythme trépidant des images forment assurément une grave manipulation des esprits les plus influençables. D’autant que de grands sportifs et de grands artistes, apparemment membres de cette secte, lui prêtent complaisamment leur image séductrice. Les panneaux publicitaires de nos rues et avenues sont régulièrement couverts d’affiches représentant le même sigle. Nous avons aussi découvert que d’immenses temples urbains – nommés Go Sport, Décathlon, Intersport, etc. –, situés à la périphérie de nos villes dans des zones commerciales anonymes, attirent en masse les jeunes et les moins jeunes. Ces foules manipulées semblent littéralement hypnotisées par la fameuse virgule et, lorsqu’un nouveau modèle apparaît, elles sont prêtes à se battre pour l’acquérir à un prix à ce point élevé qu’il ne peut que ruiner les bourses des plus démunis, déchaîner les envies et provoquer toutes sortes de nuisances sociales.

Cette secte est à ce point puissante qu’elle a déjà envahi tous les continents, bien que son siège soit aux États-Unis. Elle dispose de plusieurs centaines de salariés uniquement chargés de mener de grandes campagnes mondiales de manipulation mentale, dans lesquelles sont investies des sommes colossales. On dit même qu’elle réduit en esclavage des enfants du Tiers-monde pour produire ces étranges objets frappés de son sigle. Cette secte s’appelle « Nike », mot qui ne veut rien dire et qui constitue à lui tout seul une manipulation.

Si ce délit de manipulation mentale venait donc à être intégré dans le droit positif, il est facile d’imaginer qu’un grand nombre de parents d’élèves se constitueront partie civile pour faire condamner cette secte et l’interdire définitivement du territoire français. Dans cette hypothèse, l’association GRECE, qui a toujours eu à cœur de libérer les esprits des manipulations, superstitions, mensonges, désinformations et dogmes, ne manquera pas de mettre à leur disposition ses avocats.

Charles Champetier, 2000