Les jeudis de la vie

Les jeudis de la vie

En couverture, « 1900-2000 : Paris, les images d’un siècle » et le célébrissime baiser volé aux amoureux par Doisneau. Rien que de très normal : nous sommes entre Parisiens, le siècle s’achève, les fêtes approchent, l’immobilier a déjà été traité la semaine dernière et toutes les études de marketing démontrent que les photos les plus connues sont aussi celles qui vendent le plus de papier, par une sorte d’auto-entraînement de la consommation de masse vers son niveau naturel de conformité partagée.

Le cahier photos sur Paris, miraculeusement épargné par la publicité qui truffe le Nouvel Observateur, mérite d’être vu. Car le siècle s’y résume. Il commence par l’éventrement progressiste d’un Paris déjà géométrisé par Haussmann, pour cause de perfectionnement technologique (le bon métropolitain) financé par un millionnaire belge (le baron Empain). Il s’achève par deux rassemblements d’Homo festivus : la foule bigarrée des Champs-Élysées saluant le Führer de la France non moisie, Zineddine Zidane, et les passants égarés versant une obole funéraire au vilain pilier qui emporta Lady Diana, la « princesse du peuple » et spectaculaire oxymore. Entre ces deux non-événements, des faits sans importance et des visages déjà lointains.

Avec la chronique de Françoise Giroud commencent les choses sérieuses et graves. Ici, nous admirons une lutte secrète qui tenaille le Nouvel Observateur depuis fort longtemps : Giroud tente d’aligner hebdomadairement des banalités plus banales que celles de Jean Daniel, généralement posées quelques pages plus loin, mais hélas absentes de cette livraison. Les concurrents montrent l’un comme l’autre une telle maîtrise dans l’art de l’enfilage de perles de synthèse qu’il est à ce jour impossible de les départager. Sans fausse galanterie, Giroud mérite peut-être la palme. Cette semaine, survoltée par l’absence du plus vieux qu’elle, elle se dépasse : de l’Europe, « il faudrait au moins que les hommes qui la portent le fassent avec une flamme si possible communicative » ; de l’élection américaine, « les prévisions qui fleurissent sur l’avenir paraissent hasardeuses » ; de Chirac, « on oublie quelle bête de guerre il est » ; de la littérature, « décembre oblige, Bernard Pivot nous a menés à travers ce qu’il appelle des livres de plaisir ».

Un scoop en pages politiques : Séguin est « déçu de la repentance ». Le mage d’Épinal espérait mieux. Une suggestion bérégovoyenne : le suicide en rase-campagne municipale.

En réalité, cette repentance est « grotesque », tranche Laurent Joffrin, récemment nommé commissaire politique de la respectable rédaction du Nouvel Observateur. Son article sur la corruption est, comme de juste, un modèle de vertu citoyenne. En ouverture, on nous propose comme solution à la crise « le droit, mais débarrassé du cirque médiatico-judiciaire ». De même que la subversion artistique crie à la censure lorsqu’elle perd la plus petite subvention étatique, le journaliste citoyen met ainsi en garde contre les dérapages médiatiques qu’il est par ailleurs payé à ne pas contrôler. Le remède proposé par Joffrin est simple : il faut accélérer les procédures. « Personne ne peut croire qu’il faille plus d’une décennie pour juger d’une affaire de corruption et que pendant ce temps extravagant on soit contraint d’employer la méthode du pilori médiatique en lieu et place du Code pénal ». Notez l’aveu machinal du lyncheur salarié (Mitterrand disait plus simplement : du chien) : « on », c’est-à-dire les honnêtes journalistes destinés à de plus nobles tâches, est « contraint », par le sens impérieux de la dénonciation citoyenne, bien sûr, de « clouer au pilori » les suspects pour la seule raison que nous ne pouvons cracher sur les coupables. Un peu plus loin encore : « Condamnée à violer le secret de l’instruction, la presse devient le champ de bataille des parties ». Mais enfin, en l’état de notre droit, le viol du secret de l’instruction est un délit et la prose du citoyen Joffrin une incitation à l’acte délictueux. Pour pallier la corruption médiatique, il serait peut-être temps de traduire notre modèle réduit de Saint-Just en justice (et vite encore, pour ne pas laisser à ses confrères le temps de le clouer au pilori)

Nous passons au cran supérieur avec la chronique de Jacques Julliard, qui forme avec celle de BHL dans Le Point et celle de Sollers dans Le Journal du Dimanche l’un des trois piliers de la sagesse intellectuelle en France et l’une des trois merveilles du monde selon Saint-Germain-des-Prés. Cette semaine, Julliard descend Debray. Depuis l’agression américaine contre la Yougoslavie, dite « guerre du Kosovo » dans les manuels d’histoire citoyenne, c’est devenu le sport préféré de Juju. Un peu comme ces missiles moraux, chirurgicaux et néanmoins radio-actifs qui frappaient jadis les convois de réfugiés albanais, les journalistes de la télévision serbe et les espions chinois, Juju tire sur les ambulances et les corbillards, avec la férocité joyeuse du soudard à qui les pouvoirs en place pardonnent tout pourvu que ses exactions maintiennent l’ordre par la terreur et la docilité par la peur. Juju n’ayant strictement aucun argument à opposer au dernier essai de Debray, il revient sur l’indigestion que provoquent encore chez lui les fameuses pizzas de Pristina que le médiologue avait eu la très mauvaise idée de vouloir goûter de près. « Même si tout n’était pas faux dans le reportage de Régis Debray, la façon dont il fut effectué, son indifférence face aux victimes kosovares, sa myopie sur les enjeux, son retentissement médiatique, tout cela fit de lui un allié de poids pour Milosevic. On aurait compris qu’au lendemain de cette équipée et de l’élimination de Milosevic par le peuple serbe Régis Debray fit le point, dressât le bilan. Mais non : il préfère s’en prendre aux intellectuels. Je trouve cette diversion misérable ». Et encore : « Venons-en à l’essentiel. Derrière cette phobie de l’intelligentsia, cette haine du progrès, cette aversion pour la politique des droits de l’homme, que se cache-t-il ? Mais la droite, bien sûr ! ». Venons-en à l’essentiel à notre tour : derrière un chroniqueur qui hurlait aux massacres de masse quasi-génocidaires et n’a jamais voulu reconnaître leur totale inexistence, qui applaudissait plus que tout autre aux bombes humanitaires de l’OTAN lorsque cette organisation a sonné le rappel de ses chiens de garde et qui oriente de la sorte sa sensibilité à la souffrance sur le seul guidage laser des missiles américains, qui pleure le réfugié lorsqu’il est albanais mais s’en contrefout s’il est serbe (700 000 dans une RFY ruinée), qui transforme ses contradicteurs en « alliés objectifs » de tyran pour s’épargner la peine de les contredire tout en se donnant la joie de salir leur réputation, derrière un tel chroniqueur, donc, que se cache-t-il ? Une petite salope, bien sûr. Qui, après avoir falsifié l’histoire en direct, se pique encore de défendre son « honneur d’historien contre les falsifications ».

Interlude : dans les pages économiques, on apprend de l’envoyé spécial de Nouvel Observateur à Las Vegas que des milliardaires « australiens, coréens ou japonais » sont prêts à y claquer « 20 voire 40 millions de francs en un séjour sans sourciller ». Un conseil, d’économie justement : pas la peine de payer un envoyé spécial pour ramener ce genre de scoop.

Dans les pages livres, un formidable dossier sur « la cuisine littéraire » à l’occasion de la réédition du dictionnaire de cuisine d’Alexandre Dumas. Le problème, c’est que j’ai lu ce même dossier quelques minutes auparavant, dans les pages littéraires du Figaro. Et que je le lirai sans doute de nouveau dans Le Point, L’Express ou le Fig-Mag. Face au flot toujours plus abondant des parutions, nos journalistes-lecteurs ont ainsi un flair infaillible pour parler tous des mêmes livres dans les mêmes termes, certains sujets (cuisine, voyage, grands classiques, etc.) offrant bien sûr des terrains de prédilection à ce surprenant consensus, dont seul les mauvais esprits pourraient imaginer qu’il est le fruit d’une tacite complicité chez nos prescripteurs de culture générale et générique. D’ailleurs, je n’ai pas perdu mon argent, car le « téléphone rouge » des mêmes pages livres m’apprend que « la cinéaste Nadine Trintignant publiera, en février, son premier roman chez Stock. Combien d’enfants est l’histoire d’une amitié née en 1942 entre une jeune Juive polonaise et une jeune Allemande ». Avec un sujet aussi original en ces temps d’amnésie permanente, aussi courageux en ces temps d’esprits encore fraîchement lepénisés, je subodore que ce premier roman recevra le meilleur accueil et deviendra peut-être même un film citoyen. Toujours à propos de film et toujours dans ce précieux « téléphone rouge » (pourquoi téléphone et pourquoi rouge, au fait ? Sans doute un souvenir de guerre froide de papy Daniel), je découvre que le jeune écrivain Yann Moix (prononcer Moâ) met son numéro de portable dans ses pubs, « est un fan de Donald Duck et prépare un long-métrage sur un individu qui se prend pour Claude François ». Comme on le voit, le petit maître Beigbeder a désormais de petits disciples.

Chaque semaine, le Nouvel Observateur n’a pas grand chose à dire, mais il a beaucoup de publicités à caser. Aussi a-t-il pris l’initiative de se dédoubler en offrant à son lectorat bourgeois-bohême quoique libéral-libertaire un copieux supplément qui parle de tout et de rien (surtout de rien) dans le domaine des arts et du spectacle. Cette semaine, cela commence fort bien avec Muriel Robin dans le nouveau film de Mehdi Charef, Marie-Line. Marie-Line est « chef d’une équipe de nettoyage de nuit vendue au Front National pour cause de chômage chronique qui, au fil des jours, bascule du côté des exclus, des sans-papiers ». Décidément, le cinéma de l’âge Klapisch-Denis est bien l’avant-garde de la résistance morale au fascisme. Défendre les sans-papiers et critiquer Le Pen, en effet, ce n’est pas comme, mettons, s’attaquer aux processus de fusion chez UGC, Universal et autres : cela demande du courage physique, de l’indépendance financière, de l’originalité d’esprit. Tout ce dont le couple Charef-Robin ne manque visiblement pas. Encore ont-ils édulcoré leur acte de bravoure afin de ne pas être accusés de caricature par une presse dont on ne sait que trop combien elle est dominée par les préjugés d’extrême droite : « Dans la vie de tous les jours, les petits chefs sont pire que dans le film », assure Charef. On veut bien le croire : on lui donnerait même le Nouvel Observateur sans confession.

Si notre cinéma national s’adonne au réalisme moral, la radio publique se convertit quant à elle au réalisme économique. Sous le titre spirituel et original de « Radio plurielle », Jean-Marie Cavada décrit la mutation de Radio France : « On a adapté l’offre publique au marché et on le fait savoir. Nous sommes passés d’une maison administrée qui fabriquait de la radio à un bouquet de services qui diffusent sur les antennes classiques ou les supports nouveaux (Net, téléphonie Wap) une gamme de produits complémentaires. Ces produits, ce sont nos marques ». Par exemple, France Musiques s’écrit désormais avec un « s », « signe fort » d’une ouverture aux « nouveaux publics » à l’âge des « médias interactifs ». Un peu moins de concertos brandebourgeois de Bach, un peu plus de concerts strasbourgeois de rap : une seule société plurielle, une seule radio plurielle, une seule idéologie plurielle, en somme.

L’idéologie, il en est justement question dans la dernière chronique de la dernière page du dernier supplément, signée par Jean-Claude Guillebaud. « Idéologie invisible », en l’occurrence, dont JCG, commentant élogieusement Ramonet, dessine ainsi le mécanisme : « Ce qui se déploie invisiblement dans l’espace journalistique, culturel et “communicationnel”, c’est un corpus de valeurs, de représentations, de métaphores que chacun prend aujourd’hui pour argent comptant. À toutes les étapes de la transmission, les mots passent de bouche en bouche, d’antenne en antenne ou d’écran en écran sans être questionnés, soupçonnés, examinés. Ainsi se construisent des récitatifs, dont le propre n’est pas d’être “vrais” mais de servir un dessein ou une puissance, en anesthésiant l’esprit critique, allié naturel de la liberté ». Au moins, Guillebaud sait de quoi il parle.

Charles Champetier, 2000