La privatisation du monde

La privatisation du monde

Dans la dernière livraison du Nouvel Observateur (31 août 2000), Michel Houellebecq publie un extrait de La privatisation du monde, texte-manifeste dont la totalité doit paraître cet automne dans la revue L’Atelier du roman. Il s’agit d’un soutien au dernier roman de Frédéric Beigbeder, 99 francs, qui a valu à son auteur d’être licencié de la boîte de pub pour laquelle il travaillait et dont il dévoile les méthodes totalitaires de décervelage. Mais l’essentiel ne réside peut-être pas dans cette solidarité de circonstance entre un vrai et un faux mondains.

Comme Maurice G. Dantec dans son récent Théâtre des opérations (et ainsi que le laissait pressentir la lecture des Particules élémentaires), Michel Houellebecq tire en effet prétexte de l’« affaire Beigbeder » pour redéfinir la littérature engagée : un programme de survie au sein du « monde réel » façonné de part en part par les flux virtuels du capitalisme de la troisième espèce. Dans le cadre de cette « véritable lutte à mort » (selon ses termes), Houellebecq énonce ses cibles et explique ses méthodes de la manière suivante : « Il y a peu de points communs entre Jean-Marie Le Pen, l’Espace du Possible, les Chiennes de Garde (organisation à laquelle appartient, je signale le fait pour sa cocasserie, l’irrésistible Mgr Gaillot), la Licra, la famille Godard et Danone ; mais je sais que je considère dorénavant tous ces gens, indistinctement et au prix d’un amalgame rapide mais juste, comme des ennemis ; et que je me ferai une joie, à l’avenir, de les insulter, de les diffamer, de les calomnier, de porter publiquement atteinte à leur réputation, de leur infliger dans la mesure de mes moyens des dommages matériels ou moraux irréversibles. Eux, et leurs semblables ».

Et pour ceux qui n’auraient pas bien saisi la portée de cette renversante mise en équivalence des figures médiatiquement imposées du Bien, du Mal et du Vide, Houellebecq prend soin d’ajouter : « L’issue de ce conflit est incertaine. Il est vraisemblable que les éditeurs (comme, d’un autre point de vue, les producteurs de films) constitueront le maillon faible de la chaîne ; on peut difficilement leur en vouloir, compte tenu de l’existence en France de dispositions aussi évidemment scélérates que les lois Évin et Gayssot, compte tenu aussi de l’état effarant de la jurisprudence dans ce pays ».

Encore faut-il aussi que Michel Houellebecq lui-même et ceux qui le suivront (avant leurs éventuels éditeurs ou producteurs) ne soient pas les « maillons faibles » du dispositif de résistance qui commence à se mettre silencieusement en place. L’avenir proche nous dira s’il s’agissait là d’une vaine provocation de rentrée ou d’une vraie déclaration de guerre. Dans ce dernier cas, notre propre mobilisation sera bien sûr indispensable à la pleine réussite de l’insurrection.

Charles Champetier, 2000