Je vous cherche Jacques Julliard

Je vous cherche Jacques Julliard

Dans le Nouvel Observateur paru ce 20 avril 2000, Jacques Julliard pique une grosse colère contre les anciens adversaires de la ratonnade antiserbe orchestrée par l’OTAN (« Si l’on nous cherche, on nous trouvera »). Il ne s’en prend pas seulement à Régis Debray (cf. notre précédent communiqué), mais aussi à Jean-François Kahn (pour le dernier Marianne), à Élisabeth Lévy (pour son article dans Le Débat), aux « vieux grincheux poujadistes », à l’« extrême droite facho », à la « vieille engeance antilibérale », à la « droite bien-pensante » (sic !) – bref, à tous ceux qui, après avoir eu le courage de critiquer l’agression américaine dans un climat orageux de dénonciation calomnieuse des déviants (« munichois », « cyniques insensibles », « rouge-brun », etc.), ont aujourd’hui le culot de persister dans leur hérésie en rappelant les exagérations, extrapolations, outrances et délires des journalistes otanophiles.

Contre ses supposés « procureurs » – le mot fait sourire sous la plume de celui qui fut l’un des plus virulents donneurs de leçons au printemps 1999. Jacques Julliard utilise une méthode très singulière. Pour mettre en défaut Élisabeth Lévy, qui reproche aux médias d’avoir prêté au régime de Milosevic des « actions génocidaires », le chroniqueur du Nouvel Obs a ainsi demandé à sa collaboratrice Ariane Singer de rechercher le mot « génocide » dans Le Monde, Le Figaro et Libération. Or, il apparaît que le terme ne fut jamais employé par les journalistes, si ce n’est entre guillemets pour rapporter des propos de politiciens ou de militaires « en corrigeant aussitôt par les résultats beaucoup plus nuancés de leurs propres investigations sur place ». Moralité : Lévy est une affabulatrice et l’honneur de la profession est sauf. Jacques Julliard prend visiblement ses interlocuteurs pour des cons (mais il le fait avec une telle sincérité qu’il lui sera pardonné).

Primo, les journalistes n’ont pas « corrigé aussitôt » les accusations génocidaires de Clinton, Blair ou Chirac. Le Monde du 25 mars 1999, par exemple, publie de larges extraits du discours où Clinton a évoqué la notion de « génocide » (mot utilisé entre guillemets par la rédaction dans un sous-titre). Dans le commentaire du journaliste Patrice de Beer, on ne trouve strictement aucune relativisation du terme : nous sommes pourtant au début du conflit, et c’est le moment où jamais, pour un journal aussi influent que Le Monde, d’en appeler solennellement à la plus élémentaire prudence quant à la qualification des faits en temps de guerre. Il en ira de même pour toutes les allocutions télévisées de Jacques Chirac, dont les allusions aux « heures les plus sombres de notre histoire » et à la « barbarie de sinistre mémoire » ne furent jamais assorties, dans les trois quotidiens cités par Julliard, d’une critique journalistique de l’usage des métaphores trop lourdement chargées de sens. Quant à la pétition de 350 intellectuels juifs américains qui répudiaient l’usage du terme « génocide », elle ne fut jamais publiée par la presse française, qui en avait pourtant été informée par le Collectif Non à la guerre. Car ces intellectuels juifs doutaient également du bien-fondé de l’agression…

Secundo, tout sophiste sait que l’emploi du conditionnel allusif ou de l’évocation insinuante provoque des effets identiques, voire plus efficaces encore, que l’affirmation péremptoire. Un modèle du genre, Bernard-Henri Lévy dans Le Point (3 avril 1999) : « Assistons-nous, au Kosovo, à un début de “génocide” ? Je n’en sais rien. Nul n’en sait rien. Et il faut manier ce mot avec la plus extrême prudence. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que l’on voit s’opérer, sur fond de massacres, de crimes de guerre à grande échelle, peut-être de crimes contre l’humanité, une déportation de populations comme on en avait rarement connue dans l’histoire moderne des despotismes ». Le lecteur de bon sens et de bonne foi conclut qu’il y a très probablement un génocide en cours au Kosovo, quand bien même un léger doute subsiste sur son ampleur ou sur le choix sémantique de sa qualification.

Tertio, chacun sait que l’on peut évoquer la chose sans utiliser le mot. Lorsqu’un Le Pen dénonce « le puissant lobby de l’étranger qui veut mettre à bas les nations chrétiennes », on comprend qu’il désigne les Juifs par périphrase. Le 13 mai 1999, Jacques Julliard écrivait dans le Nouvel Observateur (13-19 mai 1999) : « Au Kosovo, c’est à un véritable massacre sélectif que nous assistons. “Assistons” est le mot, hélas, puisque nous en sommes réduits à recueillir les témoignages des réfugiés, une fois passé la frontière. Mais ces témoignages sont trop nombreux, trop précis pour être mis en doute. Les Serbes laissent survivre la grande majorité des femmes, des vieillards et des enfants. Quant aux hommes, ils se cachent dans les forêts ou sont exécutés. Il s’agit tout simplement d’annihiler un peuple pour au moins une génération ». Bien sûr, le mot « génocide » n’est pas employé. Mais enfin, le « massacre sélectif » dont le résultat est d’« annihiler un peuple pour au moins une génération » y ressemble quand même beaucoup. Comme y ressemble la « terreur froidement planifiée », la « déportation militarisée […] insupportable, intolérable, imprescriptible » évoquée dans un éditorial par Serge July (Libération, 21 avril 1999).

Pour comprendre l’attitude de Julliard, il faut en revenir aux faits que sa colère maladroite voudrait non pas dissimuler, mais minimiser. À ce jour, le TPI fait état de 2108 cadavres retrouvés au Kosovo, toutes ethnies et toutes causes de décès confondues. Disons-le nettement : ce sont 2108 cadavres de trop, quelles que soient leurs origines. Mais ce n’est pas faire œuvre d’« hypercriticisme » que de constater combien nous sommes loin du compte annoncé par certains médias, loin du bilan attendu pour les « massacres de masse » d’une « terreur planifiée de longue date ». La vérité est que les militaires et paramilitaires serbes auraient pu profiter des bombardements pour massacrer des centaines de milliers d’Albanais. Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils ne le voulaient pas. Le reconnaître répugne apparemment à ceux qui ont intériorisé l’image d’un peuple-bourreau gouverné par des fanatiques.

Poursuivant dans sa logique de révision des erreurs médiatiques, Jacques Julliard se demande encore : « À quoi correspond ce souci maniaque de précision, à un moment où celle-ci est encore impossible ? À interdire toute dénonciation des crimes, toute évaluation de bonne foi quand elle pourrait encore servir à alerter l’opinion et contribuer à sauver des vies humaines ». Si l’on comprend bien le propos, Lévy, Kahn, Debray et un quarteron de mauvais esprits empêcheraient à eux tout seul la dénonciation des crimes serbes (il faut donc croire que ces crimes ne sont pas connus et réprouvés à ce jour), la mise en alerte de l’opinion (il faut donc penser que l’opinion publique ne connaît toujours pas les problèmes du Kosovo) et la protection des survivants (il faut donc comprendre que la KFOR ne fait rien sur le terrain). Étrange propension des adeptes de l’idéologie dominante à créer de toutes pièces des adversaires imaginaires légitimant en retour la démesure de leur propre pouvoir…

Une question plus avisée serait plutôt de se demander pourquoi la précision sur les chiffres gêne tant Jacques Julliard ? En ceci que la morale humanitaire plaçant l’essentiel de son efficacité sur le registre de l’émotion, elle est nécessairement portée à disqualifier l’appréciation rationnelle des faits. Suggérant sans s’appesantir que quantification rime fort bien avec révision, et mieux encore avec négation, elle entend se disculper à l’avance de toute comparaison déplacée. Car c’est bien là que le bât blesse. Les 2000 à 3000 morts et les 300 000 déplacés de Colombie ne font pas les gros titres puisque leur gouvernement est militairement soutenu par les États-Unis d’Amérique. Les dizaines de milliers de victimes et le million de Kurdes déplacés par l’État turc souffrent en silence puisque leurs bourreaux sont armés par Washington et courtisés par Bruxelles. Comme sont oubliés les centaines de milliers d’enfants irakiens morts des suites de l’embargo international imposé par les États-Unis et la Grande-Bretagne depuis dix ans. Il ne viendrait à l’esprit de personne de hâter le retour des millions de Palestiniens sur leur terre par quelques bombardements chirurgicaux sur Tel-Aviv. Et ainsi de suite. Du Salvador au Timor, Noam Chomsky dresse dans sa critique au vitriol des « Nouveaux Humanistes »1 la longue liste de ces crimes de masse impunis.

À Jean-François Kahn, Julliard demande : « Voudra-t-il bien admettre que j’ai pu être favorable à l’intervention en toute lucidité, sans me laisser prendre à la propagande occidentale ? ». Sans préjuger de la réaction de notre confrère, nous répondons quant à nous par l’affirmative. Cependant, du point de vue intellectuel (c’est-à-dire du point de vue de celui qui entend proposer à l’opinion des évaluations et des prescriptions), le problème n’est pas la subjectivité de Jacques Julliard, mais l’objectivité des faits – cette objectivité qu’il repousse plus loin « avec terreur », au prétexte qu’elle fut « le fond même du stalinisme, des procès de Moscou, de la pire des raisons d’État ». Subjectivement, Julliard et toute la rédaction du Nouvel Observateur seraient sans doute prêts à bombarder le monde entier pour y faire respecter les droits de l’homme. Objectivement, le déclenchement des bombardements (humanitaires ou autres) reste indexé à la décision politique des puissances hégémoniques et légitimé par l’émotion de l’opinion publique. Cette dernière étant à son tour attisée ou éteinte par la médiatisation différentielle de la souffrance, tout journaliste applaudissant une expédition punitive sans appeler aussitôt à une autre porte bel et bien une responsabilité. Responsabilité subjective au regard de sa propre morale, dont l’universalité comme l’efficacité sont mises en défaut à chaque manquement de compassion envers les victimes. Responsabilité objective au regard de l’histoire – l’histoire qui s’écrit sous nos yeux, non celle qui se maquille dans les rêves confortables de l’idéalisme ou qui se fabrique dans le cercle de raison des grands médias occidentaux.

Charles Champetier, 2000

1. Noah Chomsky, Le nouvel humanisme militaire. Leçons du Kosovo, p. 2, Lausanne, 2000