Chevènement déraille

Chevènement déraille

Invité au journal télévisé de France 2 le dimanche 21 mai 2000, Jean-Pierre Chevènement a commenté le projet d’Europe fédérale proposé voici deux semaines par Joschka Fischer en déclarant : « Nous sommes en présence d’une tendance de l’Allemagne à imaginer pour l’Europe une structure fédérale qui correspond à son modèle. Au fond, elle rêve toujours du Saint Empire romain germanique. Elle ne s’est pas encore guérie du déraillement qu’à été le nazisme dans son histoire ».

L’indignation suscitée par ces propos aberrants a malheureusement manqué son objet. La plupart des politiciens et des journalistes se sont en effet contentés de souligner la distance évidente qui sépare la génération Fischer de celle de ses grands-parents, l’une ayant été dénazifiée avec autant de vigueur et d’opiniâtreté que l’autre avait été nazifiée. Mais le fond de la question n’est pas là : en suggérant qu’il n’y avait pas solution de continuité entre le Saint Empire romain germanique et le IIIe Reich, Jean-Pierre Chevènement a surtout commis un énorme contre-sens historique. Car le régime hitlérien, expression du pouvoir absolu de l’État central, représenta au contraire une parenthèse jacobine dans une tradition politique germanique fondée essentiellement sur la limitation des pouvoirs de l’autorité suprême (impériale ou papale) par l’autonomie à la base des communautés, peuples ou polities fédérés. S’il voulait trouver un ancêtre idéologique à l’obsession d’homogénéité propre au IIIe Reich – « Ein Volk, ein Reich, ein Führer » –, c’est bien plutôt dans l’idéal de la France « une et indivisible » que M. Chevènement aurait dû le chercher. Renégat du Saint Empire romain germanique, Hitler fut le fils de la Révolution française.

Bien sûr, notre chère République n’eut jamais cette conception « ethnique » de la nation que Jean-Pierre Chevènement (comme tous ses critiques, pour une fois unanimes) reproche à l’Allemagne. C’est en effet en vertu de sa pureté « universaliste » que notre République a accompli la tentative de génocide de l’ethnie vendéenne, la colonisation des ethnies arabe, berbère, africaines ou indochinoise, la déculturation des ethnies flamande, corse, basque, bretonne ou occitane (en attendant leur mise en première ligne de front dans la grande boucherie de 14-18), l’importation massive des ethnies du monde entier à titre de supplétifs laborieux des Trente Glorieuses, pour finir aujourd’hui par un ultime déni d’identité linguistique de ces ethnies de souche ou de passage. La France ne reconnaît pas les ethnies : elle les détruit ou elle les dissout. Et tire obstinément vanité de cette politique absurde qui transforme chaque jour ses peuples en masse informe de consommateurs, rebaptisés à la hâte « citoyens » dans les reportages de TF1 comme dans les statistiques du Ministère de l’Intérieur.

L’annonce de Fischer et la réplique de Chevènement auront eu le mérite de contribuer à la clarification des débats et à la précision des enjeux : entre la grande fédération des peuples d’Europe et le jacobinisme abstrait de l’État français, nous serons bientôt sommés de choisir. Les héritiers pâlichons de Monnet et de Schumann ne possèdent certes ni hauteur de vue, ni la grandeur d’âme ni la volonté de puissance qu’appellent nos temps difficiles. Mais le projet multiséculaire d’unification continentale dont ils sont les porteurs inconscients ou involontaires vaudra toujours mieux que les nostalgies blafardes des rejetons fatigués de Maurras, Bainville, Thorez ou de Gaulle.

Post scriptum : le jacobin Chevènement bénéficiera au moins du soutien des royalistes d’Immédiatement, qui assimilaient eux aussi, quelques semaines avant le premier flic de France, les « europé-istes » aux nostalgiques du IIIe Reich, se garantissant de la sorte un succès d’estime dans les gazettes friandes d’un anticonformisme d’apparat.

Charles Champetier, 2000