Baisons les tous

Baisons les tous

L’arrêt du Conseil d’État retirant le visa d’exploitation de Baise moi met en lumière une cascade de contradictions et de décalages entre le droit et les mœurs. Pourquoi la majorité sexuelle est-elle fixée à 15 ans dans la pratique et à 18 ans dans le droit d’accès à l’image de cette pratique ? Pourquoi le législateur a-t-il créé un vide juridique entre l’interdiction au moins de 16 ans et le classement X, plutôt que d’instituer l’interdiction au moins de 18 ans sans classement X ? Pourquoi confiner un film dans six salles surtaxées alors que son script (le livre), paru en format de poche, se trouve dans toutes les librairies ? Pourquoi restreindre la pornographie au cinéma alors qu’elle s’offre en accès quasiment libre, aux majeurs comme aux mineurs, dans des médias autrement plus fréquentés (télévision, Internet) ? Pourquoi l’association « Promouvoir » entame-t-elle une action en justice dont le seul effet est la promotion de ce qu’elle est censée combattre ?

Dans ce conflit entre l’autorité de la chose jugée selon des procédures légales et la liberté de l’artiste selon l’état réel des mentalités, on retrouve le vieux débat de la légalité et de la légitimité, qui exprime le décalage inévitable entre la dimension statique du droit (dont l’objet est de fixer les règles) et le caractère dynamique des mœurs ou de l’histoire (dont la nature est de modifier ces règles). Pour cette raison, le caractère pornographique de Baise moi est mis en avant par les protagonistes, soit comme outil de légalité (la pornographie permet de qualifier juridiquement la décision), soit comme instrument de légitimité (la pornographie est aujourd’hui largement tolérée, à défaut d’être appréciée part tous).

Or, le sexe pourrait bien être le cache-sexe de l’affaire : seule une minorité d’intégristes répressifs s’imagine que sa morale sexuelle particulière peut encore devenir avec une morale publique ; seule une minorité d’artistes néoconformistes pense que l’exhibition du sexe possède encore une vertu transgressive.

La vérité de Baise moi ne réside pas dans le sexe, mais dans la violence. Le livre et le film de Virginie Despentes relèvent en effet de l’« incitation à la haine sociale », thème qui inspirait déjà des films comme « Ma 6T va craquer » ou « Tueurs nés ». Le ressort en est le suivant : les sociétés occidentales sont engagées dans un processus abstrait d’émancipation de l’individu, dont la libération des mœurs est un aspect. Mais les individus concrets n’ont pas tous les moyens de réaliser leurs désirs : ils se heurtent soit à l’aliénation persistante de leur condition historique, économique, sociale, sexuelle ou morale, soit à l’incapacité de répondre par eux-mêmes à l’exigence d’autonomie dans les registres que la société leur offre. Pour une partie d’entre eux, la violence gratuite devient le seul moyen d’abolir la contradiction entre liberté formelle et liberté réelle (entre réalité et désir) : le sens provisoire de leur existence réside dans la destruction des biens ou dans la suppression des individus symbolisant le système dont ils s’estiment exclus.

Décrire ce phénomène relève du constat. Le décrire en suggérant qu’il est sain, nécessaire, justifié ou libérateur relève de l’incitation. Or, la haine est un sentiment qui ne se divise pas : on le légitime ou on le refuse en bloc, indépendamment de son objet. Accepter l’incitation à la haine sociale dans l’ordre de la création littéraire ou cinématographique suppose d’y accepter aussi l’incitation à la haine raciale, religieuse, politique, etc. Virginie Despentes est donc en contradiction avec elle-même lorsqu’elle affirme : « Comme auteur, je ne peux reconnaître d’autre censure que celle à laquelle je me plie moi-même. Je ne pense pas pour autant que la disparition de la censure soit souhaitable, pour des raisons qui touchent à des questions telles que l’apologie du racisme, par exemple » (Le Monde, 4 juillet 2000). Comme une bonne partie de sa génération, l’artiste réclame ici le droit exhorbitant de jouer sur le double registre de la liberté absolue de sa subjectivité et de la responsabilité sociale de sa création. Plus prosaïquement, son propos signifie : j’accepte la liberté d’expression et d’opinion dans la limite des opinions et des expressions que je juge tolérables. Soit la définition même de l’intolérance : ma haine est juste, pas celle des autres.

Il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre l’affaire Despentes et l’affaire Camus. Dans les deux cas, une minorité s’autoproclamant « conscience morale » de la majorité juge une œuvre intolérable ; dans les deux cas, l’œuvre disparaît par pression (juridique, médiatique) et jouit de ce fait d’une publicité inespérée (contreproductive au regard de l’objectif de ses censeurs, à moins que ceux-ci n’aient pour seul véritable objectif d’exhiber leur pouvoir de nuisance). À quelques semaines d’intervalle, ces deux affaires témoignent de la montée en puissance de l’intolérance. Elles signifient que Philippe Sollers avait raison : la France est moisie. Sauf que Sollers oubliait une évidence : il est lui-même l’une des nombreuses excroissances de cette moisissure. Entre une idéologie dominante qui n’en finit pas de lyncher ses hérétiques et des minorités agissantes qui utilisent l’État comme caisse d’enregistrement de leurs doléances contradictoires, il faut en revenir à un principe simple : la liberté totale d’expression et d’opinion. J’y ajouterai un second principe, sans doute plus personnel, mais indispensable aux temps qui courent à leur fin : mort aux cons !

Charles Champetier, 2000