Avec les robots

Avec les robots

Cet été, Daniel Schneidermann s’est livré, pour le compte du journal Le Monde, à un voyage au cœur d’Internet. Sans surprise, il se montra surtout obsédé par le sexe (l’horreur de la chair virtuelle), le piratage (l’horreur de la prédation virtuelle), le révisionnisme (l’horreur de l’histoire virtuelle) et l’extrême droite (l’horreur de la bête immonde virtuelle). Étrange confrontation entre l’univers sale, libre, coloré et grouillant du réseau d’une part, la prose lisse, compassée, grise et coincée du Monded’autre part. On eut dit un curé découvrant avec effarement que les braves dévots de son église dissimulaient les atroces saturnales de son troupeau. Pain béni pour les exorcistes : la virtualité du Net permet de dilater à l’infini les dangers dont leMonde fait profession de nous prémunir, mais dont la réalité ne donnait plus guère de trace.

Au hasard de ses chroniques, notre cybermoine a livré une intéressante analyse des moteurs de recherche : ces portails de tri de l’information seront à leur manière les « historiens de l’avenir », explique-t-il, permettant aux jeunes et aux moins jeunes de trouver des éléments de réponse aux questions qu’ils se posent sur le passé. Ce rôle deviendra d’autant plus important que les nouvelles générations auront peu à peu perdu l’habitude et le goût de la lecture classique : cette dernière redevient en effet le luxe d’une élite tandis que l’alphabétisation des masses se limite désormais aux quelques centaines de mots nécessaires pour faire ses courses dans un supermarché, comprendre un journal télévisé, obéir aux ordres de son patron ou regarder une superproduction hollywoodienne (dans ce dernier cas, le QI et le vocabulaire d’un chimpanzé sont presque suffisants).

À dire vrai, Schneidermann ne se plaint pas vraiment d’une telle involution des humanités : il regrette seulement que les moteurs de recherche ne disposent pas du sens moral indispensable à leur futur rôle de formateur de conscience historique. « Tout moteur de recherche, écrit-il, est une loterie. C’est donc une petite bande de robots qui va jouer aux dés, pour le meilleur et pour le pire, le sort de la mémoire humaine ». Le journaliste en déduit bien sûr l’urgence d’une purification postchrétienne de la cybernétique post-fasciste : « Disons-le calmement : il y a là un danger pour l’intelligence collective. Il faut surveiller les moteurs de recherche, il faut les harceler, les tenir sous contrôle, former une chaîne humaine pour les tester sans relâche comme des machines à laver et claironner partout le résultat de ces tests. Il faut les obliger, comme les cigarettiers, à rappeler sur leur page de garde qu’un usage abusif peut causer des maladies graves de la mémoire. Yahoo !, cancer de la mémoire ».

Ainsi Le Monde, qui avait déjà entrepris de corriger les déviances de l’esprit humain, s’apprête à lancer croisade contre les robots : naissance de la cyberinquisition. En prévision de cet affrontement, nous tenons évidemment à exprimer notre entière solidarité avec les machines (nées comme nous autres sous la mauvaise étoile, privées comme nous autres du plus élémentaire sens moral, libérées comme nous autres de la conscience malheureuse.)

Charles Champetier, 2000