Pourquoi la Nouvelle Droite ?

Pourquoi la Nouvelle Droite ?

Éléments :
La Nouvelle Droite a déjà derrière elle une longue histoire. À l’approche de l’an 2000, quel bilan et quelles perspectives en ressortent ?

Charles Champetier :
La Nouvelle Droite a en effet une histoire et se révèle capable de la continuer. Cette histoire, ce sont trente ans de combat culturel pour l’Europe, matérialisés par des milliers de pages imprimées, des centaines de conférences et de colloques, des dizaines de livres et, bien sûr, derrière cette muraille d’idées, des hommes qui ont su produire, diffuser et incarner notre vision du monde. Que cette dernière ait connu des inflexions, des évolutions, parfois quelques contradictions est le lot de toute pensée qui s’affine, se diversifie et s’enrichit. Mais au fond, l’intuition fondamentale est restée la même durant ces trente années : un retour au monde révolu n’est plus possible, la continuation du monde actuel n’est pas tenable. De ce « tournant historique mondial », que les Européens comme tous les autres peuples de la planète devront affronter au cours du prochain siècle, nous sommes les penseurs – et donc aussi les acteurs, pour autant que les idées mènent le monde. Le rôle de la Nouvelle Droite est de produire du sens quand le système s’éparpille en significations, de défendre des valeurs quand le système égrène ses prix, d’actualiser notre mémoire quand le système généralise l’oubli, de fonder l’avenir quand le système gère le présent.

La permanence de la Nouvelle Droite, sa continuité sur plusieurs générations, la singularise encore dans l’histoire de la pensée du XXe siècle. Nous sommes, je le dis sans vanité, proprement incomparables.

Impossible, bien sûr, de comparer la Nouvelle Droite à un parti politique, un mouvement social, une église, une secte, un lobby. Impossible encore de la situer dans le sillage des avant-gardes, du futurisme au situationnisme en passant par le dadaïsme ou le surréalisme : celles-là prétendaient incarner en elles-mêmes le dépassement de la modernité par la réconciliation hic et nunc de l’art, de la politique et de la vie. Mais elles se sont toutes plus ou moins rapidement étiolées, faute de combattants. C’est qu’au fond, en dépit de l’immensité (généreuse) de leur prétention, ces avant-gardes restaient prisonnières de l’illusion moderne d’abolition des temps longs et des appartenances lourdes : elles se situaient dans la pure immédiateté du présent, la transparence du rapport à soi (elles ont au moins propulsé jusqu’à son point critique l’utopie d’une reconstruction de l’humanité à partir de la tabula rasa, ce qui les rend éminemment sympathiques par rapport au conformisme ambiant).

Impossible, enfin, de comparer la Nouvelle Droite à la kyrielle de « clubs de réflexion », « sociétés savantes » et « amicales d’érudits » qui ont éclos ici ou là depuis deux siècles : nous nous en distinguons à la fois par la diversité et la superficie des champs de savoir que nous labourons (philosophie, économie, droit, histoire, littérature, sciences, etc.) et par leur étroite imbrication dans la construction d’une vision du monde sinon « unitaire », du moins cohérente, à la fois critique et normative. En définitive, la comparaison qui me plairait le mieux, bien qu’elle soit fort immodeste, rapprocherait la Nouvelle Droite, non de l’Encyclopédie du XVIIIe siècle, à laquelle on l’a parfois comparée, non plus de la Révolution conservatrice, qui reste à mes yeux trop souvent prisonnière de son contexte historique, mais plutôt des grandes écoles philosophiques de l’Antiquité : celles-là aussi duraient sur plusieurs générations, essaimaient dans plusieurs nations et tentaient d’apporter une réponse globale – à la fois éthique, politique, religieuse – aux questions que se pose tout homme lorsqu’il est confronté au monde.

Le paysage intellectuel a reconnu (tardivement) la validité de certaines de nos analyses. Trois exemples. Voici vingt ans, on nous accusait stupidement de « nazisme » lorsque nous nous faisions l’écho des recherches de la génétique. Que voit-on aujourd’hui ? Des intellectuels « reconnus » comme Pierre-André Taguieff ou Alain Drouard valorisent les formes positives d’eugénisme. Des magazines « de gauche » comme Le Nouvel Observateur ou L’Événement du Jeudi font leur titre sur l’hérédité de l’intelligence (bell curve) ou le « gène homosexuel ». Un mensuel « scientifiquement correct » comme La Recherche est accusé par certains de ses lecteurs d’accorder une part trop belle au darwinisme. Bref, le monde à l’envers… ou peut-être à l’endroit ! On pourrait formuler des remarques semblables sur la question indo-européenne. Lorsque nous avons vulgarisé les travaux de Georges Dumézil, les vigilants nous ont accusés de réhabiliter le concept de « race aryenne » – alors même que le structuralisme dumézilien est aux antipodes des interprétations biologisantes de l’histoire. Aujourd’hui, Dumézil est accessible en poche, ses inédits sont des succès éditoriaux, pas un livre d’histoire sérieux n’omet de mentionner les origines indo-européennes de notre civilisation et c’est le journaliste « de gauche » Didier Éribon qui entreprend, avec talent et efficacité, de défendre Dumézil contre les chasseurs de sorcières. Regardez enfin le travail accompli par la Nouvelle Droite sur Carl Schmitt. Dès le début des années 80, nous avons commencé à traduire et discuter les travaux du grand juriste allemand, qu’un engagement politique malheureux avait plongé dans un long purgatoire. Aujourd’hui, le monde universitaire et intellectuel reconnaît la véritable stature de Carl Schmitt – une des plus hautes figures de la philosophe du droit de notre siècle – et ses œuvres sont désormais accessibles chez les plus grands éditeurs. La philosophie politique d’une certaine « nouvelle gauche », que symbolisent par exemple Chantal Mouffe ou Alain Caillé, introduit dans ses réflexions les grands concepts schmittiens de décision, de désignation de l’ennemi, d’« ordre concret », etc. On constate à travers ces exemples que l’histoire des idées se déroule sur le temps long, et ne se mesure pas à l’« efficacité immédiate » ou à la popularité médiatique. Et on mesure aussi l’inanité des discours d’autoflagellation trop souvent entendus sur les « insuffisances », les « échecs », les « incertitudes » de la Nouvelle Droite : nous comptons tout de même quelques victoires, et non des moindres, à notre actif !

Les problématiques ouvertes dès l’origine ne sont pas closes. Parce que l’université et les médias étaient dominés par le marxisme et ses variantes, la Nouvelle Droite a fondé ses premiers travaux sur une critique radicale de l’égalitarisme. Le versant positif, développé dans un second temps, fut la valorisation, non de l’inégalité entre les hommes, mais des différences qui les singularisent : à la manière de Herder, nous considérons volontiers l’humanité comme un « universel » (un donné anthropologique relativement invariant dans ses attitudes et ses aspirations), mais à la condition expresse de reconnaître, de défendre et de promouvoir ses multiples inscriptions singulières. Cette identification de la singularité comme rencontre de l’universel (l’homme) et du particulier (l’inscription de l’homme dans un milieu et une histoire spécifiques) nous oppose bien sûr aux hémiplégies universalistes et particularistes. Or, ces questions sont aujourd’hui au cœur des principaux débats de la philosophie politique et morale : un nombre croissant d’analystes reconnaissent que l’on ne sortira pas de la crise de la modernité sans répondre au désir d’identité de nos contemporains. C’est que les grands idéaux modernes, comme la liberté ou l’égalité, ont été formulés à une époque où la question de l’identité ne se posait pas (à l’exception de la question religieuse) : en France comme en Angleterre ou en Allemagne, l’abstraction universaliste des Lumières (Enlightment, Aufklärung) était d’autant mieux reçue qu’elle s’appuyait, en réalité, sur des identités nationales fortes et souvent conquérantes (bien que très diverses dans leur genèse et leur épanouissement). Ce n’est qu’ensuite, à partir du Romantisme, que le rapport entre modernité et identité a été problématisé, et je constate que nous ne sommes pas sortis de ce questionnement, comme en témoignent les essais récents de Luc Ferry, Chantal Delsol ou Alain Finkielkraut : malgré deux siècles de prétendue « émancipation », l’individu ne peut décidément pas vivre dans un rapport direct aux abstractions philosophiques que lui propose l’humanisme ou aux grands mécanismes régulateurs (États, marché, communication) que lui impose la modernisation-mondialisation. Au contraire, il recherche toujours et partout des corps intermédiaires qui lui assurent des libertés et des solidarités concrètes.

Dans ce débat, la Nouvelle Droite peut et doit jouer un rôle de catalyseur. Le retour des appartenances, la primauté du relationnel sur le rationnel, l’affirmation de biens communs supérieurs à l’idéologie des droits de l’homme et au fétichisme de la marchandise, la quête des autonomies collectives et l’émergence de nouveaux espaces publics souverains vont caractériser les décennies à venir. La Nouvelle Droite entend bien penser – et accélérer – ces phénomènes dont la traduction historique sera l’implosion de la civilisation occidentale.

Éléments :
On a parfois un peu de mal à caractériser la Nouvelle Droite, notamment du fait des inflexions idéologiques qu’elle a connues dans son histoire et qu’Alain de Benoist a bien décrites dans sa préface au « Grain de sable ». Aujourd’hui, la Nouvelle Droite a-t-elle vraiment un « projet de société » ou une « vision du monde » ?

Charles Champetier :
Pour faire simple, je distingue aujourd’hui quatre grandes orientations, que j’énoncerai, comme le poète, en rimes : la Nouvelle Droite est communautarienne, citoyenne, européenne et païenne.

Communautarienne parce que l’homme, en tant qu’animal social, inscrit son existence dans des communautés d’appartenance, héritées (famille, ethnie, langue, culture, etc.) ou choisies (voisinage, amour, amitié, profession, etc.). Ces communautés de mémoire et de vie ont été consciemment détruites (ou « privatisées ») depuis deux siècles par la modernité. L’individualisme et le contractualisme ont refusé d’accorder aux communautés une reconnaissance publique : l’homme-en-tant-qu’individu se retrouve désormais seul face à ces immenses broyeurs de destin que sont l’État et le marché. Dans le même temps, l’idée de « bien(s) commun(s) » a été combattue, soit qu’on la réduise à la somme des biens individuels (chacun fait ce qu’il veut et tout le monde est heureux), soit qu’on lui préfère une conception neutre et procédurale de la justice (le maximum de droits pour le maximum d’individus sans que personne ne soit lésé). Face à cela, la Nouvelle Droite soutient tous les processus d’affirmation des communautés, c’est-à-dire de revendications publiques de biens communs non réductibles à la raison instrumentale (non aliénables, non commensurables et non fonctionnalisables). Dans cette perspective communautarienne s’inscrivent bien sûr les luttes écologistes, régionalistes et fédéralistes, pour reprendre des « classiques », mais aussi un certain féminisme, une organisation pluraliste des cultes, une reconnaissance nécessaire de communautés immigrées différenciées, etc.

Citoyenne parce que l’homme, en tant qu’animal politique, doit affronter la question du pouvoir et qu’il n’est à nos yeux d’autre légitimité que populaire (ou communautaire, à petite échelle). Nous récusons dans le domaine politique les légitimités inspirées de Dieu (théocratie), de l’argent (ploutocratie) et de la compétence (technocratie). La démocratie participative, qu’Alain de Benoist a déjà longuement analysée, me paraît donc le seul régime aujourd’hui défendable. J’ajouterai, de manière plus personnelle et polémique, que je la considère comme le meilleur régime, en tant que destructeur des transcendances qui prétendent soumettre l’homme à l’argument d’autorité et aux dogmes. Je me félicite que mes ancêtres aient aboli le pouvoir de droit divin. Je regrette seulement que nous ne soyons pas encore à leur hauteur pour renverser dès aujourd’hui le pouvoir des idoles nommées Argent ou Médias et de leur serviteur, la Nouvelle Classe ! Mais ce temps viendra, précisément en développant chez nos contemporains le désir d’une vraie démocratie, radicale et plurielle. Nous nous croyons des citoyens libres, mais nous sommes en réalité, comme sous l’Ancien Régime, des sujets, c’est-à-dire que nous sommes en état de sujétion permanente. Devenir autonome, ce n’est pas s’enfermer dans sa propre subjectivité, comme le veut l’interprétation humaniste de l’autonomie, mais briser au contraire cette logique perverse de la sujétion qui domine toute nos représentations depuis quatre siècles et nous écarte du pouvoir au nom de médiateurs imaginaires (Dieu, Homme, Désir, lois de l’Histoire, etc.).

Européenne parce que l’homme est un animal historique et que l’Europe se présente aujourd’hui comme mémoire et comme projet : c’est à la fois notre plus lointain et plus vaste héritage commun et la garantie, face aux autres puissances mondiales, de notre indépendance et de notre souveraineté. L’ère des souverainetés nationales est passée (pour la France, depuis 1940, avec la parenthèse gaullienne qui fut en réalité une souveraineté du verbe assortie… de dents atomiques !), et le slogan fédéraliste paraît désormais évident à tous : la nation est un cadre trop grand pour régler les petits problèmes et trop petit pour affronter les grands problèmes. L’idée d’une souveraineté européenne appuyée sur de larges autonomies locales et régionales, qui puise sa racine historique dans l’idée d’Empire, me paraît la mieux apte à répondre aux défis du XXIe siècle. Mais bien plus qu’un choix géopolitique, je vois dans l’Europe la permanence d’une certaine manière d’être au monde, une communauté de culture et de « forme » fondée sur trois naissances « historiales » : l’art (moment paléolithique), la langue (moment indo-européen) et la raison (moment grec). Ces naissances ne doivent surtout pas être interprétées comme des origines se déployant linéairement dans l’Histoire, mais plutôt comme des socles de représentation du monde sur lesquels nous bâtissons le présent. Nous vivons d’ailleurs la perversion et la corruption de ces trois socles : abstraction puis insignifiance de l’art, dilution des « langues de tradition » (Heidegger) dans le langage binaire de la technique, défiguration de la raison dans le rationalisme (ou réduction de la raison à son statut instrumental)… Ces crises ne sont pas passagères : parce qu’elle touche justement les socles de notre identité, elle réveille l’élémentaire même, dont on perçoit déjà les brûlants remous à travers les fissures du monde moderne. Qui renoue avec cet élémentaire trouvera le point d’appui qui lui permet de soulever le monde.

Païenne enfin – sans doute parce que l’homme est un animal religieux, malgré le texte fort critique que j’avais écrit à ce sujet dans la collection du Lien ! Si le terme « paganisme » ne me convient guère, je partage néanmoins les idées fortes que l’appellation « païenne » recouvre dans notre discours : harmonie sereine de l’homme et du monde, ouverture à la diversité des peuples et des cultures, pluralité des horizons de sens et multiplicité des états de l’être, reconnaissance de formes, d’ordres et de « valeurs » dont l’existence nous précède, nous succède et nous dépasse, finitude de l’existence et conscience tragique de cette insuffisance fondamentale, principe de non-contradiction (reconnaître en même temps l’ordre et le chaos, la nécessité et le hasard, Apollon et Dionysos, Zeus et Prométhée) et logique du tiers-inclus, etc.

Ces quatre orientations définissent, me semble-t-il, le cadre d’un projet de société – et plus encore d’un projet de civilisation pour l’Europe. J’aurais d’ailleurs pu articuler ma réponse à votre question sous la forme de quelques grands principes que la Nouvelle Droite défend et souhaite voir appliqués à toutes les sphères de l’activité humaine : principe de qualité face au règne de la quantité, principe de subsidiarité face à la concentration des pouvoirs, principe de territorialité face à l’hypermobilité imposée par le capital, principe de proximité face à la dépersonnalisation croissante de la vie quotidienne, principe de responsabilité face à l’indifférence des individus envers l’héritage qu’ils reçoivent (ancêtres) et laissent (descendants), principe de diversité face à l’homogénéisation de toutes les formes de vie, principe de pluralité face aux monismes, dualismes et réductionnismes de tout poil, principe de souveraineté face à la soumission des corps et des esprits aux trois grandes formes de la domination moderne que sont le marché, la technique et le spectacle, principe de gratuité face au règne tyrannique de l’utile et du calcul, principe de relativité face aux discours de l’absolu, etc.

J’espère que cette fastidieuse énumération vous rassurera sur les capacités de la Nouvelle Droite à proposer des alternatives originales et ambitieuses ! Vous remarquerez d’ailleurs qu’aucun mouvement social, intellectuel ou politique ne défend simultanément les principes que je viens d’énumérer, preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de notre singularité.

Éléments :
Ces dernières années, la Nouvelle Droite s’est « démarquée » du Front National à plusieurs reprises, bien qu’un certain nombre d’anciens membres du GRECE aient rejoint le parti de Jean-Marie Le Pen. S’agit-il d’une stratégie de « respectabilité » ? D’une véritable opposition de fond ? Est-ce vraiment le rôle de la Nouvelle Droite de critiquer Le Pen, alors que tout le monde s’y emploie ?

Charles Champetier :
Toutes ces questions sont récurrentes depuis quelques années et il me semble opportun d’y répondre ici avec précision. D’autant que certains éléments de la rhétorique frontiste – anti-américanisme, « ni droite ni gauche », etc. – paraissent se rapprocher de nos analyses.

Ma première remarque concerne les statuts respectifs de la Nouvelle Droite et du Front National : la première est un courant de pensée qui mène un combat métapolitique, c’est-à-dire qui veut dégager et diffuser un certain nombre d’« idées-force » ou de « concepts agissants » en rupture avec les idéologies dominantes de la modernité ; le second est un parti politique qui vise la conquête de l’État par le biais du jeu électoral (et, plus récemment, de l’infiltration dans les milieux syndicaux et associatifs). L’opposition la plus évidente entre Nouvelle Droite et FN, valable d’ailleurs pour tout autre parti politique, tient donc à leurs natures différentes.

Cette différence de nature n’est pas elle-même neutre, notamment lorsqu’elle influe sur les moyens et les fins : la métapolitique telle que la conçoit la Nouvelle Droite n’a jamais été une autre méthode pour faire de la politique, mais bien autre chose que la politique. Pour être clair, je considère que toute entreprise de politique politicienne est à terme vouée à l’échec, parce que rapidement confrontée à deux choix également pervers : la voie réformiste (on se contente de modifier le système en place sans remettre en cause ses fondements : par exemple, replâtrer la société libérale par un discours national, c’est-à-dire retourner au XIXe siècle pour affronter le XXIe !) ou la voie révolutionnaire (on tente de détruire le système par la force). Or : a) le réformisme est évidemment incapable d’offrir ce que notre époque attend, à savoir un véritable dépassement de la modernité et l’invention de nouveaux modes (politiques et sociaux) d’« être-ensemble » ; b) la « révolution », qui eut encore un sens jusqu’au milieu du XXe siècle, est aujourd’hui devenue une illusion (entretenue d’ailleurs comme nostalgie incapacitante), dans la mesure où le pouvoir a suffisamment éclaté ses centres de décision pour se prémunir contre la violence ponctuelle d’une partie du peuple. Et surtout, toutes les « révolutions accomplies » (fasciste, nazi, communistes), loin de libérer l’homme, n’ont fait que poursuivre en l’accélérant le processus moderne de domination. Ouvrir des « fronts métapolitiques », comme le fait la Nouvelle Droite depuis ses origines, suppose d’avoir pris conscience de cette impuissance politicienne – ce qu’une certaine « gauche » intelligente (Illich, Castoriadis, etc.) a d’ailleurs fait depuis longtemps. Nous ne sommes plus dans une logique d’explosion du système par un conflit ouvert, mais plutôt d’implosion par le désengagement d’une partie croissante de nos contemporains (une secessio plebis à l’échelle planétaire, si l’on veut).

Mais pour revenir à votre question, cette divergence stratégique entre la Nouvelle Droite et le FN ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt des divergences idéologiques. Lorsque vous dites que « tout le monde critique Le Pen », vous vous trompez. Le Pen est diabolisé : on le transforme en « figure du Mal », à l’instar de Hitler ou de Staline, pour mieux éviter, précisément, de le critiquer sur le fond. Nos clercs démissionnaires (comme toujours !) préfèrent jouer sur le registre facile du Mal absolutisé (réduit à une réaction affective de répulsion orchestrée par les médias). Devant un tel phénomène, on éprouve évidemment une sorte de « sympathie négative » (fort peu nietzschéenne si l’on y réfléchit bien…) : nous avons envie de défendre les persécutés face aux persécuteurs. Mais lutter contre la perversion du débat démocratique ne signifie nullement que nous approuvons ou cautionnons le discours de ses exclus. La Nouvelle Droite oppose à Le Pen des jugements de fait et de valeur, non des jugements moraux. Pour faire vite, je me contenterai de développer quelques oppositions essentielles touchant à la question de l’identité (puisque FN et Nouvelle Droite sont censés trouver là leur essence commune, celle d’une « réaction identitaire »).

Le FN est un mouvement nationaliste, qui conçoit l’identité comme restauration d’un (hypothétique) « âge d’or » de la France et réaffirmation de la souveraineté nationale ; la Nouvelle Droite défend l’identité en soi (et non seulement pour soi), c’est-à-dire soutient tous les mouvements hétérogènes de différenciation et de singularisation affrontant les modes homogènes de concentration. Concrètement, le FN est jacobin et la Nouvelle Droite antijacobine ; le FN n’hésite pas à flatter la xénophobie de ses contemporains, la Nouvelle Droite condamne la xénophobie, expression particulière de l’éternel ressentiment et symptôme le plus évident de la décadence d’un peuple incapable de s’affirmer autrement que par la négation des autres ; le FN est hostile à toute intégration européenne, la Nouvelle Droite est favorable à l’intégration de la France dans une souveraineté continentale ; le FN brandit la fantasmatique exclusion généralisée comme solution aux « problèmes de l’immigration » ; la Nouvelle Droite préfère la voie d’une intégration communautaire (tout en s’affirmant, je le souligne parce qu’il y eut de nombreux contresens à ce sujet, hostile par principe à l’immigration, qui correspond à une véritable déportation de population par le marché du travail) ; le FN considère que le « danger prioritaire » est l’islamisation de la France ; la Nouvelle Droite critique avant tout son « américanisation » ou son « occidentalisation » (pour être plus précis : la marchandisation et la rationalisation tous azimuts du lien social) ; le FN défend (modérément, son électorat étant majoritairement agnostique) l’identité chrétienne de la France et de l’Occident, la Nouvelle Droite réhabilite ouvertement les origines païennes de l’Europe.

Bref, on constate aisément qu’il y a fort peu de points communs entre Nouvelle Droite et Front National sur la question de l’identité. Que dire en plus des appels fréquents du mouvement lepéniste à la « restauration de l’ordre moral », vieille antienne éculée de la réaction bourgeoise ? Que dire encore du double discours d’un parti politique discrètement libéral dans ses choix économiques (suppression des impôts directs et augmentation des impôts indirects, baisse de la pression fiscale sur les entreprises, fin du monopole de la Sécu c’est-à-dire privatisation de la protection sociale, démantèlement de l’État-providence, c’est-à-dire libre-jeu du marché, etc.) et démagogiquement social dans ses « appels au peuple » (rappelez-vous le double discours lors des grèves de décembre 1995) ?

Pour conclure sur cette question, la « respectabilité » n’est pas en cause dans notre critique du Front National : la Nouvelle Droite défend tout simplement son propre point de vue, qui ne change pas au gré des modes politico-médiatiques et qui n’est pas soluble dans l’opportunisme. Soit dit en passant, nos idées sont parfaitement irrecevables pour la poignée de petits marquis sectaires faisant et défaisant la vie intellectuelle parisienne, comme le démontre le silence entrecoupé de campagnes haineuses dont nous sommes victimes. Par ailleurs, notre « rôle » n’est peut-être pas de critiquer Le Pen, mais je vous ferai remarquer que nous le critiquons fort peu : c’est là une illusion entretenue par des esprits passionnés qui n’ont pas supporté trois ou quatre phrases écrites ici ou là. Il faudra pourtant bien s’y faire : la Nouvelle Droite et le FN n’ont pas la même vision du monde, et nous n’hésiterons pas à le rappeler s’il s’agit de dissiper des équivoques.

Éléments :
Comme dans l’affaire de « l’inégalité des races » ?

Charles Champetier :
Évidemment. Cette récente « affaire Le Pen » – vaste publicité gratuite offerte cycliquement et cyniquement par des médias en panne de ripostes, des politiciens en mal de programmes et des intellectuels en manque d’idées –, m’a fait songer aux remarques formulées voici quelques années par Botho Strauss : « Ce que le courant principal désavoue, en fait, il l’élève, le nourrit à haute dose, et parfois même l’achète et l’entretient. Le visage impassible du présentateur et la gueule vociférante du xénophobe forment la tête de Janus politique – car dans le politique, tout peut se retrouver inversé latéralement dans une même tête ».

Pour ce qui est du racisme, Janus semble bien le dieu tutélaire des débats… Car qu’opposait-on généralement à la « supériorité » présumée de l’Occident blanc et chrétien du discours lepéniste ? La supériorité de l’Occident libéral ! Soutenir la validité universelle et impérative de l’idéologie des droits de l’homme et de l’économie de marché, imposer aux immigrés l’assimilation à un modèle jugé exemplaire (bien que tous ses supports – Église, écoles, partis, syndicats, armée, salariat, etc. – soient en pleine crise), opposer à l’argutie minable d’une immigration « racialement indésirable » l’argument médiocre d’une immigration « économiquement et démographiquement utile », c’est encore et toujours obéir à la pulsion dominatrice d’un Occident qui ne peut décidément envisager l’altérité qu’en termes de négation, d’exclusion ou de conversion.

Lepénistes et antilepénistes n’ont qu’un seul ennemi déclaré : la différence. C’est le même désir fondamental d’homogénéité qui alimente les vociférations nationalistes et les sermons universalistes, le même refus d’une évidence : la reconnaissance de l’autre conditionne l’affirmation de soi. Les adversaires de Le Pen, qui semblent s’acharner à lui ouvrir une voie royale vers le pouvoir, devraient méditer ceci : on ne fera jamais reculer l’extrême-droite en défendant un système qui détruit partout les communautés d’appartenance et de partage, considère la concurrence de tous contre tous comme le modèle du lien social et érige sans complexe sa propre histoire comme un destin planétaire. Mais là encore, mon propos ne doit pas être interprété comme une caution accordée aux lois liberticides (hier Gayssot… demain Toubon ?) ou à l’antiracisme le plus niais du monde, dont la France détient malheureusement le monopole. Il est temps de sortir de cette logique binaire et primaire selon laquelle hors du lepénisme ou de l’antilepénisme, il n’y aurait point de salut. Je suis pour ma part non-lepéniste, de la même manière que je suis non-chrétien et non-moderne !

Éléments :
Derrière ta critique de la politique politicienne, n’est-ce pas l’idée même d’engagement qui paraît aujourd’hui abandonnée ?

Charles Champetier :
Je pense qu’il n’y a pas, il n’y a jamais eu un seul type d’engagement. Sartre et Che Guevara, par exemple, se sont à la même époque engagés pour une cause que l’on peut juger similaire – pour faire (très) simple : propagation du marxisme –, mais avec des styles, des méthodes et des résultats évidemment fort dissemblables. Si l’engagement correspond toujours à un désir fondamental de « changer le monde » (peu importe ici la nature du changement), ce désir prend des formes différentes selon la personnalité des individus : les uns n’apprécient que l’action, les autres préfèrent la réflexion. Chacune de ces attitudes a d’ailleurs ses travers : les premiers risquent de sombrer dans un activisme dérisoire, les seconds de s’enfermer dans leur tour d’ivoire.

Je crois que la Nouvelle Droite s’est toujours tenue à égale distance de ces impasses. Elle reste bien sûr une école de pensée engagée. Dans les années 70, nous étions les seuls à combattre le marxisme sur le terrain culturel et intellectuel. Aujourd’hui, nous sommes encore les seuls à développer une critique intégrale du libéralisme – comme philosophie politique et morale et comme système économique – et à élaborer des voies entièrement inédites, qui ne retombent pas dans les errements des anciennes contestations (communiste, fasciste, socialiste utopique, traditionaliste, etc.).

Mais il faut bien comprendre que dans le domaine intellectuel, l’engagement ne se mesure pas aux résultats concrets, à l’« efficacité ». Les idées efficaces, cela n’existe pas (ce sont les slogans martelés par la propagande ou la publicité qui sont « efficaces »). Le GRECE n’a pas vocation à produire des « programmes » où l’on explique en 15 ou 20 points comment changer la vie ! Cela ne signifie nullement que nous nous désintéressons du monde, bien au contraire : nous sommes là pour indiquer des directions, pour produire un grand récit qui donne sens à la situation présente, pour élaborer des concepts alternatifs, pour cristalliser le désir de changement de nos contemporains dans une critique radicale de la modernité. Des idées à l’histoire, il n’y a sans doute qu’un pas à franchir : mais ce sont les peuples, les communautés et les personnes qui le franchiront, en se faisant précisément « acteur de l’histoire ». À nous de leur fournir des mobiles, des moteurs et des modèles.

Éléments :
Encore faut-il qu’il y ait des acteurs de l’histoire…

Charles Champetier :
Mais ces acteurs sont déjà autour de nous ! Que promet la modernité finissante à ma génération ? Le chômage comme fin logique du travail salarié, le SIDA comme aboutissement normal de la sexualité spontanée, le divorce comme conclusion probable de l’amour institutionnalisé, la drogue comme prison certaine des mondes dérationalisés, la technicisation des corps comme remède miracle à la maladie, l’informatisation des esprits comme garantie infaillible de l’efficacité, l’urbanisation des cadres de vie comme concentration nécessaire des troupes du capital, la destruction de la nature comme conséquence inexorable du progrès… Et, par-dessus tout cela, les génocides et les camps comme socle de notre mémoire et garde-fou de notre avenir ! Il est clair que personne n’acceptera longtemps un présent aussi minable et un horizon aussi gris.

Beaucoup de sondages récents montrent par ailleurs que les jeunes générations – les « orphelins des trente glorieuses » – se désintéressent massivement des formes classiques d’action (politique, syndicale), mais continuent néanmoins à vouloir agir collectivement sur un monde qu’ils jugent souvent dénué de sens. Si un bon nombre de ces jeunes sont finalement des jouisseurs en manque de confort et de plans de carrière, si beaucoup se contentent d’un humanisme fade en guise d’idéal, je suis néanmoins persuadé qu’une forte minorité serait réceptive aux idées de la Nouvelle Droite.

Éléments :
Mais justement, comment faire pour imprégner le monde de nos idées ?

Charles Champetier :
Tout simplement en les faisant connaître. Au milieu des années 80, alors que j’étais encore « extérieur » aux structures de la Nouvelle Droite, j’avais déjà constaté que celle-ci souffrait surtout d’un déficit de diffusion : on la connaissait vaguement, on reprenait parfois des slogans ou de grandes idées, mais on était incapable d’approfondir un tant soit peu chaque sujet pris isolément (démocratie, Occident, Indo-Européens, etc.). Et on s’imaginait la Nouvelle Droite comme une « nébuleuse » de savants enfermés dans des laboratoires idéologiques sans doute prometteurs, mais bien lointains. C’est encore souvent le cas aujourd’hui.

La diffusion de notre vision du monde doit prendre trois directions :

Redéploiement « militant » à la base.
Les phratries régionales du GRECE et les cercles étudiants affiliés à la Nouvelle Droite ont été mis en sommeil depuis quelques années. Nous avons commencé à les réactiver : à Bordeaux, à Aix, à Saint-Etienne, à Lyon, à Paris des groupes se forment déjà qui vont « s’institutionnaliser » dans les prochains mois. Le Lien mentionnera d’ailleurs leurs activités. D’ici l’an 2000, nous devrons réorganiser l’« école des cadres » de la Nouvelle Droite, qui visera à donner aux responsables une formation théorique et pratique (communication avec les médias, maîtrise des outils informatiques et télématiques, organisation de conférences, etc.). Par ailleurs, de nombreux mouvements « alternatifs » se développent à la périphérie de la Nouvelle Droite et à l’écart des organisations politiques : ils expriment souvent, sur des sujets particuliers (écologie, travail, art, etc.), des positions proches des nôtres. La tâche de la Nouvelle Droite est à mon sens de les « fédérer » de manière souple, c’est-à-dire de les connecter à notre réseau principal par le biais de l’information (c’est, entre autre, le rôle de la nouvelle formule de Cartouches dans ses rubriques « Revue des revues » et « Initiatives ») et de rencontres informelles ou publiques.

Ouverture aux nouveaux médias et utilisation intelligente des nouvelles technologies.
La technique n’est pas une fin en soi, mais un moyen : n’oublions pas que lorsque la révolution khomeyniste a renversé le régime du Shah, les messages diffusés sur radio-cassettes ont joué un rôle prépondérant ! Nous avons déjà informatisé toutes nos tâches de gestion et de fabrication, ce qui nous permet de produire plus à moindre coût. Il nous faut dès à présent nous investir dans les nouveaux médias (CD-Rom, Internet) qui autorisent une diffusion instantanée et internationale de nos idées (d’autant, comme le signalait le dernier Lien, que c’est à l’étranger que la Nouvelle Droite est aujourd’hui considérée comme un interlocuteur légitime). Il existe aujourd’hui de nouveaux modes de militantisme fondés sur la maîtrise de l’information, des signes et des symboles, qui ne remplacent certes pas les formes classiques d’engagement, mais les complètent et les renforcent. Nous devons nous les approprier pour transformer la Nouvelle Droite en un réseau décentré mais soudé – pour reprendre un beau concept de Deleuze et Guattari, une « machine de guerre » totalement déterritorialisée mais puissamment armée !

Renforcement des revues existantes.
Le rythme de parution de nos bulletins, magazines et revues est redevenu régulier. Leur contenu s’enrichit, de nouvelles plumes font leur apparition, des thèmes originaux sont abordés et, face à la dictature de la pensée unique, nous mettons une pression constante pour retrouver de grandes signatures (voir les entretiens avec Edward Goldsmith, Peter Handke ou Olivier Germain-Thomas dans les derniers numéros d’Éléments). Bref, nos revues s’améliorent, mais il s’agit maintenant d’en accroître progressivement la diffusion. Il n’est pas absurde de penser qu’un magazine comme Éléments a, en France, un public « naturel » d’au moins 50 000 personnes. Nous en sommes encore loin.

Y parvenir passe bien sûr, à la base, par l’effort militant de chacun (insister auprès d’un libraire pour obtenir le magazine, nous communiquer sans cesse des listes de personnes intéressées, qu’il s’agisse de proches, de relations ou de personnalités locales ayant pris des positions proches des nôtres) et, au sommet, par une stratégie de développement contrôlé avec les organismes distributeurs. Ainsi, 1000 exemplaires du dernier numéro d’Éléments ont été déposés à titre de test dans les seules villes de Rennes et Strasbourg, spécialement autour des universités. Et la prochaine livraison, sauf blocage « politique », devrait être diffusée dans toute la Belgique francophone, ce qui n’était pas le cas auparavant. Ces efforts paraîtront à certains dérisoires. Mais les grandes idées n’imprègnent l’histoire que par la somme des petits sacrifices de ceux qui les produisent et les diffusent.

Éléments :
En bref et pour conclure, tu es plutôt optimiste quant à l’avenir de la Nouvelle Droite !

Charles Champetier :
Oui. Notre mouvement de pensée a définitivement dépassé sa « crise » des années 80 et il renaît aujourd’hui sur la base d’un héritage trentenaire assumé et de perspectives totalement rénovées. Par ailleurs, la bonne santé des Nouvelle Droite allemande, flamande, italienne, espagnole, sud-américaine et l’éclosion récente de mouvements ou revues se réclamant de notre vison du monde en Pologne, en Roumanie ou en Croatie témoignent de la puissance de séduction intacte de notre discours.

L’été dernier, je me suis longuement entretenu avec notre ami Bogdan Radulescu, jeune responsable du Club des Accolades en Roumanie. Sa voix lointaine au téléphone me disait : « Surtout, n’abandonnez jamais ! Vous [la Nouvelle Droite française] avez été notre phare dans les années de plomb du communisme, vous le restez plus encore dans l’horreur de la “libéralisation” ». Alors pour Bogdan aujourd’hui, et pour des milliers d’autres demain à travers l’Europe et le monde, nous n’abandonnerons jamais : le combat continue !

1999