Les formes de la domination

Les formes de la domination

Dès les années 70, la Nouvelle Droite a désigné aux Européens un certain nombre d’ennemis. Ces ennemis s’inscrivaient dans l’ordre géopolitique (États-Unis, ex-Union soviétique), culturel (l’influence américaine), religieux (les monothéismes) ou doctrinal (l’idéologie égalitaire). Il s’agissait en quelque sorte des ennemis « traditionnels », dont l’altérité s’identifiait immédiatement ou que l’on pouvait sans trop d’efforts extérioriser comme étranger à l’esprit, sinon à l’histoire, des Européens.

Avec la distinction Europe-Occident opérée dans les années 80, notre discours s’est infléchi. L’ennemi n’était pas seulement « à l’extérieur », mais se logeait plus sûrement en nous-mêmes, en tant que nous nous intégrions à l’ensemble occidental et propagions, de façon consciente ou non, son hégémonie planétaire. La critique de l’Occident supposait un renouvellement considérable de notre conscience historique d’Européens, renouvellement qui prenait la double forme (esquissée) d’un ressourcement à l’origine grecque et d’un dépassement de la modernité vers l’actualisation de cette origine.

La présente analyse – sommaire dans ses développements mais précise dans ses directions – s’inscrit dans cette tradition critique, c’est-à-dire visant à provoquer la crise dont jaillit une direction nouvelle. Mais on constatera que l’ennemi y change à nouveau de visage. Les figures traditionnelles de l’adversité (les races, les cultures, les civilisations, les peuples, les Églises, les États, les factions politiques, etc.) sont estompées. Apparaissent désormais en pleine lumière de purs mécanismes – marché, technique, spectacle – définissant le système actuel de la domination : la dimension effective de la modernité occidentale, son mode d’emploi si l’on veut. En un sens, ces réflexions annoncent la réalité de notre époque : l’accomplissement de l’État planétaire et l’achèvement de l’histoire occidentale. Non pas la fin du monde, mais un nouveau commencement.

Notre modernité est l’époque de la domination. Cette dernière a bien sûr existé de tous temps – il y eut toujours des maîtres et des esclaves, des pouvoirs exercés et subis. Mais la domination moderne se distingue en ceci qu’elle n’a plus de visage précis, de représentation distincte comme pouvaient l’être jadis le roi, le chef, l’aristocrate ou même le bourgeois ; qu’elle ne s’exerce pas dans des moments et des lieux symboliques, mais à chaque instant et partout ; qu’elle est à la fois fragmentée en de multiples isolats concurrents et unifiée en un conglomérat planétaire ; qu’elle ne produit pas de contraintes durables ni de douleurs insoutenables, mais un universel affadissement du goût et du jugement ; qu’elle trouve en chacun non son ennemi résolu, mais sa victime consentante. La domination moderne se présente comme un attribut du sujet : elle est sujétion exercée sur tout ce qui se donne, à un moment ou à un autre, comme objet. Le monde est ainsi soumis, en temps de paix comme en temps de guerre, à une mobilisation totale et permanente. Et il est homogène dans cette soumission. Si les prisons dorées où la domination enferme l’homme n’ont plus d’architectures aisément perceptibles, elles ont encore des noms : marché, technique, spectacle.

Le marché n’est pas seulement un mode particulier de l’organisation économique. Il désigne un principe – dont les exceptions se font de plus en plus rares – selon lequel tout ce qui régit l’habitat de l’homme dans le monde doit être soumis à la loi de l’offre et de la demande régulée par l’argent (ou par l’échange d’équivalences quelconques). Tout, c’est-à-dire le travail et la terre, les êtres et les biens, le temps et l’espace. Tout est compté, rien n’est gratuit. Tout est échangé, rien n’est donné. Tout est aliéné, rien n’est propre. Le monde est mû par les investissements du capital productif en vue d’un rendement, par le calcul rationnel des coûts et des profits lié à chaque acte de la vie individuelle et collective. L’existence des États n’est pas contradictoire avec cette marchandisation : ceux-ci permettent le maintien de marchés nationaux visant à capter la part maximale de la richesse mondiale. Ils ne contredisent pas tant la logique marchande qu’ils ne l’accomplissent en lui offrant des relais. Le marché est le moyen universel par lequel les hommes et les choses circulent.

La technique est d’abord une disposition naturelle de l’homme par laquelle il combat les aléas de la nature et se forge un univers à sa mesure. Mais elle est aussi devenue un monde, notre monde. Non plus une seconde nature, mais la première nature qui nous soit donnée. L’homme est sommé d’y habiter et de s’y conformer sans jamais l’avoir véritablement voulu ni choisi. Il peut bien refuser telle ou telle de ses manifestations : mais il lui est interdit de s’extraire du système technicien, de briser la machine gigantesque sans laquelle rien ou presque de ce qu’il connaît ne peut exister (à commencer par lui-même, pauvre appendice surmédicalisé de la vie). Nous subissons les conséquences de la technique sans en connaître les causes ; nous en constatons les effets sans en distinguer les fins ; nous en suivons le flux sans décider de sa destination. La technique nous protégeait de la nature, mais plus rien ne nous protège de la technique. Son développement planétaire s’accomplit sous les auspices d’un principe que nul n’ose remettre en question : tout ce qui est possible doit être tenté. La technique est le moyen universel par lequel les hommes et les choses sont produits.

Le spectacle désigne cette partie de la technique qui a pris son autonomie pour former un ensemble cohérent englobant la maîtrise de l’information et des représentations collectives. Par le médiatique, l’image a désormais soumis l’écrit, qui avait lui-même supplanté la parole née du silence. Pareillement, l’être a dégénéré dans l’avoir qui s’achève aujourd’hui dans le paraître. La simple vision – le plus élémentaire des sens – satisfait ce que la réflexion ou l’action exigeaient jadis : chacun demande à voir, et se contente pieusement de regarder. Ce qui est ainsi montré n’est jamais présent, mais re-présenté : le monde vu est la négation du monde vécu, en même temps qu’il se substitue à lui. Rares sont les occasions où les hommes se retrouvent encore dans le traditionnel rapport aux autres et au monde que fut le face-à-face. On ne croit que ce que l’on voit, sans jamais chercher à voir ce que l’on croit : l’illusion métaphysique trouve là son paradoxal achèvement. Les images du monde spectaculaire définissent la vérité de ce qui est, effacent le souvenir de ce qui a été, endorment l’imagination de ce qui pourrait être. Toute réalité est d’ores et déjà virtuelle. Le spectacle est le moyen universel par lequel les hommes et les choses existent.

Les bons esprits ne manqueront pas de mettre en avant les exceptions infirmant la règle de cette triple domination du marché, de la technique et du spectacle. Celui-là dira que l’économie et la société ne sont pas entièrement soumises au marché. Et il aura raison. Un autre remarquera que la technique n’a pas envahi tous les retranchements de notre existence. Et il aura raison. Un autre encore insistera sur le caractère inoffensif des images, disparaissant aussi vite qu’elles apparaissent. Et il aura raison. Tous ces bons esprits auront raison : voilà pourquoi ils sont si éloignés de la vérité de leur époque. Car ce qu’ils décrivent comme autant de contre-exemples ne désigne rien d’autre que les marges toujours plus rétrécies du système global de domination, les friches d’un réseau qui enserre la planète de son maillage toujours plus dense. Ces marges sont à la fois sa bonne conscience (le « pluralisme ») et sa condition d’existence (le défouloir des adaptés sociaux). Toujours plus de marché, de technique et de spectacle : tel semble désormais le seul moyen d’être effectif dans le monde. C’est-à-dire que l’histoire telle que nous la connaissions est bel et bien finie. Toute volonté abdique désormais devant la puissance de la rationalité. Le XXe siècle qui s’achève aura ainsi été inhumain de bout en bout : ce qui s’y disputait échappait largement à la décision souveraine des hommes.

Marché, technique et spectacle représentent trois moyens qui sont devenus leurs propres fins. Cette évidence est annoncée sans détour par le « médiatique », qui signifie originellement le moyen (medium) et qui s’est progressivement érigé en pouvoir autonome de l’image et de la communication. Il en va de même pour l’économie, qui désigne le moyen d’assurer sa subsistance, ou pour la technique, qui est la création d’artefacts adaptés à un but précis. Or, désormais, leur développement n’obéit qu’au principe en vertu duquel ils sont : l’économie produit pour produire, la technique progresse pour progresser, le spectacle montre pour montrer. De là procède la « perte de sens », qui n’est pas autre chose que l’oubli des fins. Seule la fin est en effet souveraine : le moyen se définit toujours par son utilité. Un monde dominé par les moyens est alors, très logiquement, un monde où la servilité tient place de souveraineté. Ainsi, jamais l’on ne s’interroge sur les besoins ou les désirs réels de ceux dont on prétend faire le bonheur – et plus personne ne se souvient que le souverain bien consiste à être quelqu’un plutôt qu’à avoir quelque chose. Tout au plus s’acharne-t-on à conditionner les comportements, en poussant les individus à consommer et à se divertir davantage, et en leur donnant le sentiment que leur liberté réside dans cette course en avant. L’illusion du progrès se confond avec le progrès de cette illusion. L’extension du marché, de la technique et du spectacle est censée coïncider avec l’affirmation du bonheur humain : quiconque veut l’entraver se place au ban des mortels.

Les trois critères de rentabilité, d’efficacité et de visibilité à l’œuvre dans le marché, la technique et le spectacle ne se contentent pas de quadriller le réel : ils constituent le réel. Telle est la logique de la rationalité instrumentale : affirmer l’identité du réel et du rationnel pour définir le développement pratique de la raison comme le mouvement même de la vie. Les attitudes non rationnelles deviennent ainsi des anomalies, des perversions ou des crimes, suscitant un étonnement comparable à celui que l’on peut éprouver devant une chose qui ne devrait pas être. Ce qui n’est pas rentable est absurde. Ce qui n’est pas efficace est condamné. Ce qui n’est pas visible est inexistant. Le principe de raison aboutit à la création d’un monde commensurable, calculable et prévisible en chacune de ses manifestations. L’homogénéité résultante crée les conditions optimales de déploiement de la domination : à mesure qu’elle croît, les dernières révoltes de la différence s’écrasent sans peine.

Depuis quatre siècles, le monde vécu a ainsi été colonisé par le principe de raison, qui a pris la forme d’un « gouvernement des conduites ». La vie sociale a été progressivement purifiée de ses aspérités inutiles et improductives. Après avoir enfermé les fous dans les asiles, les malades dans les hôpitaux, les délinquants dans les prisons, les vieux dans les hospices, les jeunes dans les écoles, il s’est agi d’éradiquer les mauvais penchants du bon peuple fraîchement cloîtré dans les usines et les bureaux. Cette lutte acharnée contre les passions dangereuses – la débauche, l’ivresse, la paresse, l’errance, la violence, le rire, le vol, la fête, le duel – au profit d’une vie sociale normalisée et standardisée est quasi-achevée aujourd’hui, les dernières marginalités étant intégrées dans les circuits d’assistance médico-sociale ou de publicité médiatique. Comment dois-je me conduire ? Telle est la question que chaque conscience est appelée à examiner. Où me conduit-on ? Telle est l’interrogation bannie pour tous. Le maintien de l’ordre devient l’ordre du maintien : agis en tout lieu et à chaque instant comme ce sujet rationnel qui est la vérité de ton être et la norme de ton devenir (un tel assujettissement ne peut assurément paraître synonyme de liberté que pour les êtres idiots ou châtrés). Ce procès de civilisation, fondé sur la répression de l’excès et la lutte contre les « déviances », a suscité l’émergence d’une classe moyenne, qui ne l’est pas seulement par ses revenus (là, les disparités auraient plutôt tendance à croître) : ses plaisirs et ses désirs sont surtout médiocres, son style inexistant, ses rébellions improbables. Le soi-disant « hédonisme des masses » n’est qu’une accumulation d’actes manqués : aucun art de vivre dans ce détournement vulgaire de la peur de mourir.

La domination ne se concentre pas dans un « Pouvoir », mais s’exerce par l’entremise de multiples pouvoirs éclatés, dont la somme forme le gouvernement des autres et de soi-même, la conduite des individus. Cet ensemble de contraintes de toutes espèces (morales, juridiques, policières, militaires, scientifiques, intellectuelles, médiatiques, etc.), qui orientent et canalisent toutes les possibilités d’action, fonctionne désormais comme un système complexe, autonome dans son développement, dénué de centre. L’intégration à ce système ne suppose pas l’emploi de la force : elle se réalise plus sûrement par le prisme de la valeur qui, dès qu’elle est accordée à un de ses éléments, est immédiatement mise en équivalence en vue de renforcer la globalité, la stabilité et l’effectivité de l’ensemble. L’accrétion au marché suppose ainsi une valeur d’échange comme la technique appelle une valeur d’usage et le spectacle une valeur-signe. Mais ce qui est ainsi valorisé au bénéfice d’un ordre spécialisé de la pratique se trouve du même coup dévalorisé en regard de tous les autres sens que l’homme pouvait y investir.

L’existence des communautés – c’est-à-dire des groupes décidant souverainement du bien commun qu’ils entendent incarner, partager et défendre – est contradictoire avec le règne de la domination. Aussi le marché, la technique et le spectacle s’adressent-ils d’abord à l’individu, que l’idéologie dominante valorise comme un être rationnel, libre de toute attache, capable des meilleurs choix par l’usage de son seul entendement. Cet individualisme n’est pas une caractéristique parmi d’autres de la domination : il est son socle normatif, la condition nécessaire de son extension. On a d’abord placé en chaque individu une parcelle égale de la conscience divine. On a fait ensuite de l’addition des volontés individuelles le fondement théorique de toute volonté commune. On a enfin mis en place des structure directives qui, présumant et façonnant les préférences de l’individu, imposent des règles dont personne n’a en fait décidé et que personne ne peut isolément contester. Voilà pourquoi toutes les identités collectives sont soigneusement laminées depuis plusieurs siècles. Plus exactement, elles sont combattues à partir du moment qu’elles ne se contentent pas du rôle cathartique et conservateur qu’on leur accorde volontiers, mais prétendent au contraire se réaliser dans une sphère publique, c’est-à-dire imposer de nouvelles lois au monde et décider souverainement de la hiérarchie de valeurs présidant à leur existence. Dès lors, tous les moyens sont justifiés pour réprimer, sous le couvert de l’humanisme, les dissidents planétaires.

Si la domination n’a pas été renversée, si son existence même échappe à beaucoup, c’est que chacun croit l’avoir choisie. Cette idée de choix est importante : l’individualisme prétend détenir une valeur morale supérieure dans la mesure où il donnerait, en chaque circonstance, la possibilité de choisir. Et cette liberté offerte à tous serait le meilleur rempart contre l’arbitraire, le plus sûr remède contre l’intolérance. Outre que cette assertion formelle est démentie par notre situation réelle dans le monde – qui peut bien prétendre avoir choisi le contexte de son existence ? –, elle se fonde surtout sur une définition limitative et partielle du choix. Qu’est-ce qu’un choix ? D’abord une épreuve – avoir éprouvé les possibles pour y discerner et y capter, selon les tempéraments, le plus agréable, le plus vrai, le plus beau, le plus juste ou le plus noble. Or de telles épreuves sont justement épargnées à l’homme moderne : on n’exige de lui que le travail machinal du corps, et on lui offre en contrepartie l’assoupissement de l’esprit. Voilà le grand mensonge des temps individualistes : nous n’avons jamais eu aussi peu de choix qu’aujourd’hui. Plus précisément, les choix se concentrent sur les aspects les plus mineurs d’une existence (l’organisation du paraître, par exemple, elle-même soumise, dans son apparente liberté, aux offres massives de l’industrie et supposant toujours la possession d’un capital assez imposant pour se singulariser). Mais les vrais choix ne valent qu’à proportion de la généralité de leurs conséquences : ils provoquent l’ouverture d’une situation nouvelle, et non la simple répétition de l’état présent. Ils doivent être originaux – se penser comme choix depuis l’origine. En cela, le choix suppose la formation préalable du goût et du jugement, l’éducation des sens et de la raison. Voilà pourquoi il est si important que l’homme moderne perde la mémoire : ignorant ce que ses ancêtres ont fait, il croit volontiers à sa singularité. Et il se satisfait de l’absence de choix réels comme la preuve la plus apparente de sa grande originalité.

L’homme s’est désormais enfermé dans le processus de sa propre libération. Ses chaînes ont été intériorisées, ce qui économise à ses gardiens des frais de surveillance. Hier satisfait de peu, l’individu éprouve comme une insupportable privation l’idée même de devoir limiter ses besoins. Hier livré aux aléas de la nature, il juge inacceptable que celle-ci le rappelle à elle dans la vieillesse, la maladie, la douleur ou la mort. Hier soumis à une hiérarchie détestée mais visible, il ne supporte pas de vivre en dehors d’un simulacre d’égalité dont il ignore évidemment les fruits. La profusion des divertissements ne suffit pas toujours à faire oublier cette insatisfaction permanente. Mais loin d’alimenter la révolte, les frustrations n’aboutissent qu’à l’attente naïve d’un progrès supplémentaire. Ce désir inassouvi de nouveauté suffit à masquer la pauvreté accomplie d’un monde sans joie. Dans notre vie moderne, le mouvement importe plus que l’état : la libération a ainsi supplanté la liberté comme l’identification s’est substituée à l’identité, l’enrichissement à la richesse ou le divertissement à la fête. L’imaginaire abreuvé par le mythe d’un progrès perpétuel, les hommes ignorent le passé et jugent le présent pour ce qu’il promet, non pour ce qu’il est. Et ils n’acceptent ce qu’ils sont que dans l’espoir de ce qu’ils pourraient devenir.

La domination s’est adaptée sans difficulté à toutes les idéologies qui ne remettent pas en cause ses trois formes marchande, technicienne et spectaculaire. Elle fut indifféremment capitaliste ou marxiste, nationaliste ou socialiste, fasciste ou libérale. La péremption des idéologies comme le dépérissement des États (dans leur fonction politique) coïncident avec l’autonomisation parfaite des formes de la domination, dans le cadre du processus de la « mondialisation ». Les idéologies laissent désormais place à une praxéologie visant à concilier de façon empirique deux « idéaux » jugés indépassables : la liberté conçue comme minimum de servitude et l’égalité attendue comme maximum de droits. Sur le fond, il ne s’agit plus d’imposer des normes ou des lois, mais d’affirmer la relative indifférence de ces normes et de ces lois face à l’évidence massive de ce qui est. Il ne s’agit plus d’affirmer des choix ou des croyances, mais de montrer l’évanescence de ces choix et de ces croyances devant la marche irrésistible des faits. Marché, technique et spectacle ne délivrent finalement qu’un seul mot d’ordre : « Accepte le monde tel qu’il est ». Mais ils l’assènent avec tant d’insistance – de la naissance à la mort, de l’école au bureau, à la télévision et dans les journaux, à travers la publicité ou la propagande, par le biais des entrepreneurs ou des technocrates, des politiciens ou des intellectuels – que personne ne relève plus la brutalité du diktat ni ne ressent l’humiliation qu’il y a à lui obéir. Et ceux-là mêmes qui s’en avisent sont bien impuissants à donner corps à leur révolte.

Un peuple insatisfait pouvait toujours, pourvu que l’idée lui en vienne, renverser ses oligarques, exiler ses tyrans ou décapiter son roi. Il pouvait encore, par la voie d’un législateur inspiré, réformer ses lois. Cela lui est désormais interdit. La généralisation et la décentration de la domination rendent caducs les types traditionnels d’action que sont le réformisme et la révolution. Il est désormais évident qu’une réforme partielle des régimes occidentaux – quel qu’en soit d’ailleurs le sens – est impropre à en corriger les tares. La possibilité même d’une réforme suppose l’acquisition préalable d’un pouvoir de réformation, c’est-à-dire l’acceptation tacite des règles dictées par le trinôme marché-technique-spectacle et leur continuation détournée. Et surtout, le caractère aliénant de la domination ne tient pas tant à son extension quantitative qu’à la nature même du rapport au monde qu’elle présuppose et encourage. La révolution n’est guère mieux lotie, et rares sont ceux qui osent encore se ranger sous son drapeau. Outre les échecs historiques des révolutions établies (marxistes et fascistes) dont le règne a concouru à l’accroissement de la domination, c’est ici le sens même de l’engagement qui s’est dissout. L’apparition de la classe moyenne planétaire a évacué le sujet historique de la révolution (tiers-état ou tiers-monde, prolétariat, peuples) comme la diffraction des centres de pouvoir et des courants de puissance a vidé de sa substance l’enjeu matériel et symbolique d’un assaut contre le monde. La modernité se présentant comme l’accomplissement d’une révolution permanente – toujours mettre en mouvement les hommes, les capitaux, les images, les règles, les styles… –, la notion d’« ordre établi » s’estompe, et avec elle l’idée de son renversement.

L’échec des mouvements révolutionnaires ne donne pas seulement matière à réflexion sur la vérité de leurs doctrines ou l’efficacité de leurs stratégies. Sans doute une révolution « permanente » est-elle impossible, et quelques grandes avant-gardes de ce temps furent avisées de se dissoudre avant que de se diluer dans l’ordre qu’elles contestaient. Mais alors : pourquoi donc les révolutions deviennent-elles conservatrices – ou plutôt : pourquoi cette transformation signe-t-elle leur échec ? Car la domination moderne se définit aussi comme conservation. Cette proposition ne manquera pas de surprendre, et l’on soulignera qu’au contraire, toute la modernité semble animée par une volonté de bouleversement et de changement, par un goût immodéré pour la nouveauté et la découverte, par la dislocation planifiée des traditions et des coutumes. Mais cette vaste agitation est trompeuse, et le mouvement n’y est qu’un effet de surface : tout désormais est conservé, accumulé, superposé, recyclé. Tout : les matériaux et les déchets, le travail et le capital, le temps et l’argent, les images et les souvenirs, les ruines de jadis et les futures ruines du présent, les savoirs et les pratiques, les pouvoirs et les polices, les vies humaines enfin. Ce qui a été perdu, on tente même de le recréer artificiellement, tant l’idée tragique d’une perte sans retour est étrangère à notre époque. La domination s’avance ainsi, sous le masque de la mobilité et de la fluidité, comme la conservation d’elle-même : si elle planifie tant, si elle calcule et prévoit toutes choses et incite les hommes à faire de même, c’est qu’elle est soumise à la crainte serve de la mort. Si elle donne aux hommes une vitesse inédite en toutes choses, c’est pour qu’il fasse plus vite le tour d’une cage où aucune surprise ne les attend. La domination arraisonne les ressources naturelles et humaines pour que rien ne se perde, pour que tout se transforme en maintenant et si possible en accroissant la masse de ce qui existe, de ce qui est disponible. Hier, la religion conservait les âmes, la morale conservait les mœurs, l’État conservait les frontières. Aujourd’hui, le marché conserve le capital, la technique conserve le vivant, le spectacle conserve les illusions.

Objection courante : – « Notre civilisation moderne n’est-elle pas le théâtre permanent de destructions de la nature, de guerres et de génocides, d’hyperconsommation et de gâchis, de dépenses ostentatoires et superficielles ? La conservation ne serait-elle pas plutôt le fait du lointain XIXe siècle, où une bourgeoisie épargnante et laborieuse connut ses grandes heures ? Existe-t-il au contraire dans l’histoire une époque moins conservatrice que la nôtre ? ». Ces remarques sont vite balayées lorsque l’on regarde autour de soi d’un œil plus attentif. Car les dilapidations partielles de notre temps visent toujours, à quelque degré, le gain : on pille les ressources naturelles pour produire des ressources synthétiques ; on guerroie pour gagner du territoire ou préserver des intérêts stratégico-financiers ; on consomme pour soi, en vue de conserver son bien-être et son confort, son standard de vie. Nulle vraie dissipation dans ces petites stratégies qui visent toujours à satisfaire un besoin supposé ou une utilité reconnue. Nulle gloire, nul risque, nulle beauté dans ces reproductions du monde à l’identique. Toujours s’imposent les catégories secondaires du calcul (le plus et le moins) et de l’accumulation (l’ancien et le nouveau), au détriment des catégories plus élémentaires de notre existence : présence et absence, forme et néant, vie et mort.

La mécanique conservatrice de la domination ne se destine pas à l’explosion. Son caractère systémique et protéiforme la protège en effet des situations de conflits, qu’elle parvient toujours à juguler avec succès. Révolutions et guerres ne font ainsi que renforcer la capacité d’intégration du système en place : elles sont à leur tour ingérées et transformées en valeur d’échange, en valeur d’usage ou en valeur-signe. Mieux : par leurs violents soubresauts, elles laissent penser que l’histoire n’est pas tout à fait finie, qu’il y a encore quelque chose à espérer, à croire ou à rêver dans ce monde (la bourgeoisie a aussi ses « idiots utiles »…). L’énergie dégagée par les conflits périphériques, immédiatement captée et recyclée, permet d’alimenter le moteur de la domination et d’entretenir le mouvement superficiel qui l’anime. Toute guerre, par exemple, est aujourd’hui pain béni pour les économies qui l’alimentent massivement (les prêts de reconstruction sont toujours généreux, d’autant que les conflits inculquent l’épargne), les technologies qui l’arment puissamment (les deux camps sont assurés de trouver tout le matériel nécessaire à une méticuleuse autodestruction mutuelle), les médias qui la montrent crûment (la valeur-signe des camps de concentration est en hausse constante sur le marché du cadavre sensationnel).

Si la domination entretient une telle dynamique conflictuelle, c’est qu’elle a une peur panique de sa propre implosion. Implosion des marchés financiers mondiaux qui se vident de leur substance en quelques minutes. Implosion des centrales nucléaires qui répandent sans nuance leurs nuées de mort. Implosion des entreprises qui ne parviennent plus à mobiliser leur personnel et disparaissent du champ compétitif. Implosion des États-nations où se reconstituent les diversités que l’on croyait mortes. Implosion des réseaux informatiques où pullulent des virus gratuits. Implosion du travail dans le chômage maquillé en futur plein-emploi. Et au-dessus de tout cela, implosion du sens dans l’anarchie des significations, implosion de l’histoire dans l’accumulation des actualités, implosion de la raison dans le déchaînement de sa propre puissance. L’ennemi paradoxal de la domination, c’est la désertion et non l’affrontement, la démobilisation totale et non l’enrégimentement contestataire, l’entropie généralisée et non l’ordre imposé – la grève finale et non le sursaut prométhéen. Là est le vrai danger pour les zélateurs du marché, de la technique et du spectacle : que les hommes conçoivent une autre vie, et décident de la vivre sans crainte ni remords. Que les offres mirobolantes restent sans demande. Que les machines rutilantes rouillent sans emploi. Que les images saisissantes périssent sans éclat.

Cette conjuration permanente de l’implosion à venir trahit une évidence dont les derniers Modernes commencent à prendre douloureusement conscience : les fondements de la domination sont d’ores et déjà détruits. Les grands paradigmes de la modernité – individu, raison, progrès, bonheur, etc. – comme la métaphysique chrétienne dont ils n’étaient jamais que la réalisation terrestre se sont éteints dans leur triomphe : à mesure qu’ils entraient dans l’histoire, ils ont perdu la force d’entraînement du mythe ou de l’utopie. Cet achèvement annonce le retour de questions plus originelles et de réponses plus élémentaires : Et si la mort de Dieu présageait le retour d’un sacré englouti ? Et si l’échec de nos sociétés individualistes et rationalistes annonçait l’émergence de nouvelles communautés ? Et si la mondialisation n’était pas la réalisation heureuse de la promesse universaliste, mais le visage métamorphosé de la vieille lutte des civilisations ? Et si notre déchiffrement physique et biologique de la nature asseyait des déterminismes autrement plus puissants que les injonctions bibliques ou idéologiques ?

À mesure qu’un système accroît ses connexions, il renforce sa puissance autant que sa fragilité ; car une infime modification d’un seul de ses éléments peut entraîner une catastrophe globale d’une ampleur inédite. Alors renaît le dieu Pan.

Charles Champetier, 1998