La Roumanie à la croisée des chemins

La Roumanie à la croisée des chemins

Éléments :
La chute du Mur de Berlin et la dislocation rapide du glacis soviétique qui l’a suivie ont brutalement changé la donne géopolitique de notre continent. Les Européens de l’Ouest redécouvrent soudain de vieilles nations d’Europe centrale et orientale qui, dans leurs manuels d’histoire, avaient souvent disparu après 1945 pour s’intégrer ou se désintégrer dans le « monde communiste ». Pouvez-vous d’abord nous rappeler l’histoire de la nation roumaine ?

Bogdan Radulescu :
C’est une vaste question que vous me posez là, et je me contenterai, pour y répondre, de synthétiser les aspects qui me paraissent les plus significatifs. Voici une dizaine d’années, l’historien Neagu Djuvara a rédigé un essai, intitulé Entre l’Orient et l’Occident, où il analysait les traits saillants de l’historiographie roumaine.

Djuvara constatait que la Roumanie était perçue tantôt comme un bouclier contre l’invasion ottomane, tantôt comme un avant-poste de la civilisation latine, un « îlot occidental dans l’océan slave ». Et de fait, l’existence de la Roumanie en tant que nation tient de l’équilibrisme, voire du « miracle », comme le pensait Gheorghe Bratianu, un historien national-libéral de l’entre-deux-guerres mort dans les prisons communistes.

Notre pays est en effet constitué de trois régions historiquement écartelées entre trois grands empires – austro-hongrois, russe et ottoman –, notre langue est latine, mais notre religion est orthodoxe. Quant à notre peuplement, il fut depuis l’Antiquité marqué par des apports réguliers de populations parfois très dissemblables : des Cimmériens aux Mongols en passant par les Goths, les Huns, les Avares, les Coumans et, bien sûr, les Turcs, les Magyares et les Tziganes. L’origine du fond ethnique roumain est d’ailleurs l’objet d’une querelle historiographique. Pour les historiens « autochtonistes », où l’on compte beaucoup de Transylvains, le peuplement roumain est massivement composé des héritiers des Géto-Daces, réfugiés dans les montagnes après la dislocation de la province romaine (271) et progressivement redescendus dans la plaine. Pour d’autres, la population roumaine procède d’une fusion de populations diverses.

Quoi qu’il en soit, jusqu’en 1850, la Roumanie n’existe pas en tant qu’État-nation. Ses trois principales provinces historiques sont séparées : la Moldavie, à l’Est, longtemps soumise à la Grande Porte, entretient des rapports privilégiés avec le régime tsariste. La Transylvanie, au Nord, est intégrée à l’empire des Habsbourg. La Valachie (ou Munténie), au Sud, est soumise aux Turcs. Aucun des trois empires n’est pour autant parvenu à imposer sa culture aux provinces qui allaient former plus tard la nation roumaine. Les Russes se contentaient de surveiller leur avant-poste moldave, tandis que les Ottomans faisaient tout pour empêcher la modernisation et l’autodétermination des Valaques. Comme me le rappelait lors d’une discussion récente le cinéaste Paul Barba-Negra, cette présence turque a, dans une certaine mesure, préservé une partie de la Roumanie de l’influence des Lumières, qui rayonnaient depuis le XVIIIe siècle dans toute l’Europe. En effet, il a toujours existé en Roumanie un courant d’opinion « antimoderne ». Au XIXe siècle, si l’élite bourgeoise voulait à tout prix l’indépendance des provinces du Sud face à l’empire ottoman, une partie de la noblesse (les boyari) et des propriétaires terriens préféra la domination (assez lointaine) du Turc plutôt que l’assimilation à l’Occident.

L’influence la plus positive, mais la plus complexe, de l’idée impériale concerne la Transylvanie. La domination politique des Habsbourg y a permis la coexistence souvent pacifique – mais parfois troublée – des ethnies roumaines, magyares et souabes (cette dernière regroupant les descendants des communautés germaniques saxonnes installées au nord de la Roumanie depuis le début de notre ère). Cette coexistence n’empêcha pas une affirmation culturelle de plus en plus pressante.

Le premier « nationalisme » roumain, apparu dans le sillage du « joséphinisme » libéral, puis inspiré du romantisme, est ainsi né en Transylvanie, à travers la Scoala Ardeleana ou « École de l’au-delà des forêts » (trans-sylvanie). Il s’agit d’une sorte de société savante populaire, qui s’est développée à partir de la fin du XVIIIe siècle et qui a popularisé quelques idées fortes : origine latine de la langue roumaine, attachement historique à l’empire romain, enracinement plus ancien des populations autochtones par rapport aux ethnies installées à la suite des invasions successives. La Scoala Ardeleana a implanté en Transylvanie des écoles et des instituts culturels afin d’éveiller les Roumains à leur « véritable identité ». Sur le plan spirituel, l’École a développé une étrange orthodoxie rattachée au Vatican, dans le but, là encore, de se distinguer des Hongrois (majoritairement catholiques ou protestants), de renouer le lien historique avec Rome et de marquer la singularité roumaine au sein du monde slave. Il s’agissait de surmonter le schisme qui avait été « imposé » presqu’un millénaire plus tôt, à l’époque de la domination bulgare. Certains intellectuels ont exagéré cette « latinisation », qui n’a d’ailleurs pas eu de grandes conséquences : le christianisme roumain est resté orthodoxe, et la particularité « gréco-latine » de la Transylvanie demeure une singularité. Il faut enfin noter que l’affirmation culturelle allait de pair avec la fidélité à l’empereur : après 1848, ce sont surtout les Hongrois qui développent une mentalité révolutionnaire alors que la majorité roumaine ne souhaite pas sortir du cadre impérial.

Éléments :
Toutefois, l’apparition de l’État-nation roumain semble indiquer que la majeure partie des élites roumaines, au moins au sud et à l’est, préférait le modèle nationaliste « occidental » à la soumission impériale…

Bogdan Radulescu :
En effet, il n’en alla pas de même en Moldavie et en Valachie. Les intellectuels, qui avaient pour la plupart fait leurs études en France et rejoint à cette occasion les cercles maçonniques ou illuministes, y développèrent le « roumanisme » sous l’inspiration de Napoléon III. L’idée en est simple : la Roumanie à naître sera un « bastion » contre les Russes et les Turcs, dont la puissance inquiète la diplomatie française. L’orientation fut ici nettement libérale : il s’agissait de moderniser la Roumanie par l’alphabétisation (la langue roumaine était commune aux trois régions, avec quelques variantes dialectales) et l’industrialisation, afin d’aboutir à un État-nation conçu selon le modèle occidental. Ces intellectuels suivent le mot d’ordre lancé par Michael Kogalniveanu : « Nous devons imiter le meilleur de l’Europe des Lumières ! ». Les « traditionalistes », dont je vous signalais qu’ils n’étaient pas tous hostiles au tsar ou au Turc, les appelaient ironiquement les « bonjouristes ». Ce terme désignait les bourgeois diplômés dans les universités parisiennes, qui préféraient utiliser le « bonjour » français plutôt que le « buna ziua » roumain, comme signe de leur promotion sociale.

L’idée roumaine va ainsi progresser au sud du pays. En 1859, les Turcs menacèrent toutefois les Valaques de représailles s’ils élisaient le même représentant que la Moldavie. Mais le peuple, soutenu par Napoléon III, ne l’entendit pas de cette manière et le colonel Alexandre Ioan Cusa fut finalement élu prince des deux provinces le 17 janvier 1859. En Roumanie, comme dans toute l’Europe alors marquée par le mouvement des nationalités, l’histoire s’est ensuite accélérée. En 1866, la Roumanie choisit la monarchie et la couronne revient à Carol Ier, issu de la dynastie prussienne des Hohenzollern-Sigmaringen. Le roi et ses gouvernements libéraux-conservateurs successifs organisèrent le développement économique et technologique du pays, tandis que la Fondation royale encourageait son rayonnement culturel. La Roumanie participa à la guerre russo-turque de 1877-1878 aux côtés des Russes et à la deuxième guerre balkanique contre les Bulgares (1913). Pour Carol Ier, le déclenchement de la Première Guerre mondiale fut une épreuve : ce roi brillant était en effet partagé entre la voix du sang (son ascendance germanique, et l’alliance secrète contractée avec les empires centraux) et celle de la raison (ses devoirs de chef d’État, qui le poussaient à rejoindre le camp de ses alliés français). Il décida finalement de s’engager dans cette dernière voie, peu avant de mourir. La Roumanie se retrouva parmi les vainqueurs en 1918, et les Traités de Saint-Germain (1919) et de Trianon (1920) lui attribuèrent la Bucovine, la Bessarabie et la Transylvanie.

Après 1918 commencent des temps de confusion. La « Grande Roumanie » était née dans l’enthousiasme populaire de la victoire et de l’unification. Mais que faire désormais ? Au-delà de discours nationalistes souvent factices, une partie de l’élite roumaine se montrait assez lucide pour constater que le pays n’avait pas les moyens de la grandeur qu’il proclamait à la face du monde. Les écrits du jeune Cioran sont tout à fait révélateurs de cet état d’esprit. Il existait par ailleurs une énorme distance entre l’élite libérale cultivée et le peuple, composé dans son immense majorité de paysans. Enfin, les différences régionales, estompées par le puissant mouvement d’unification, commençaient à réapparaître. L’historiographie nationaliste aussi bien que communiste a passé sous silence la résistance des intellectuels transylvains comme Vasile Goldis ou Aureli Popovici, qui voulaient une Roumanie fédérale respectueuse de ses différences constitutives. Ils étaient soutenus par des ethnologues et des anthropologues. Dimitriu Gusti, fondateur de l’école roumaine de sociologie, opposait pour sa part les « Roumains de la montagne » aux « Roumains des plaines » en soulignant, au-delà de cette géographie des mentalités, que l’État ne gagnerait rien à homogénéiser la nation.

Éléments :
Ces résistances à la modernisation libérale ont-elles suscité, dans la première partie de notre siècle, le développement d’écoles de pensée comparables à la Révolution Conservatrice allemande ?

Bogdan Radulescu :
Oui. La « résistance » à laquelle vous faites allusion s’est répartie en différents courants. La droite chrétienne traditionnelle, représentée par exemple par le transylvain Iuliu Maniu, s’inspirait volontiers d’auteurs français comme Joseph de Maistre ou Charles Maurras, tout en appliquant leur grille de lecture contre-révolutionnaire à la situation roumaine, c’est-à-dire à l’orthodoxie. Ce courant suivait le mot d’ordre de Iorga : « La Roumanie seule en Europe, seule autour de ses églises ». Le « poporanisme » désigne un autre courant, proche de vos premiers socialistes français, défendant les communautés agrariennes autarciques contre l’industrialisation libérale ou marxiste. Sa principale figure fut Constantin Stere. Le « semanatorisme » (de « semence ») développait pour sa part une vision du monde organiciste, souhaitant que la culture roumaine s’enracine par le bas dans les coutumes de son peuple et par le haut dans la « haute culture » européenne. Nicolae Iorga en fut l’inspirateur. Le point commun de ces mouvements était le refus de la démocratie représentative (soit au profit d’une royauté sacrée, soit au profit d’une démocratie organique de base), la nécessaire préservation de la culture paysanne face à la mécanicisation de la vie et une exaltation des origines latines de la Roumanie par opposition au monde slave, parfois assimilé au bolchevisme. Beaucoup se retrouvèrent dans la revue Gandirea, dirigée par Nichifor Crainic. Pour ce dernier, la translatio imperii faisait de Bucarest la Quatrième Rome. Le philosophe Lucian Blaga, inspiré de Spengler et Frobenius, collabora souvent à Gandirea.

Dans le domaine géopolitique, nombre de penseurs ont insisté sur la place particulière de la Roumanie, à la fois ultime expansion de l’empire romain, prolongement méridional de la Mitteleuropa, zone de passage entre les mondes latin, germanique, balkano-danubien et slave. Chacun faisait ses choix spirituels ou politiques dans cette identité complexe. Ainsi, un auteur comme Petre Tutea, de la même génération que Mircea Eliade et Emil Cioran, considérait que « la latinité est le fondement de l’Europe, et l’esprit européen moins slave que germanique et latin. Ce n’est que d’un point de vue strictement biologique que l’Europe peut être dite également slave, latine ou germanique ». En 1940, lorsque Hitler donna à Horthy une partie de la Transylvanie, Tutea devint anti-hitlérien tout en précisant qu’il ne serait jamais anti-allemand. D’autres géopoliticiens, comme Ion Conea, Anton Golopentia ou Simion Mehedintzi ont acclimaté en Roumanie les théories de Ratzel et Haushofer. S’ils considéraient l’État comme le prolongement « organique » d’un peuple, ils se défiaient toutefois du concept d’espace vital, qui leur semblait légitimer les visées expansionniste de l’Allemagne en Europe centrale et orientale.

Éléments :
L’idée d’Empire restait-elle vivace ou avait-elle cédé la place au nationalisme ?

Bogdan Radulescu :
La Roumanie de l’entre-deux-guerres comptait en effet des nostalgiques de l’Empire – du moins du modèle impérial-fédéral – et des visionnaires de l’Europe. L’historien Nicolae Iorga, par exemple, rêvait d’une résurrection de l’empire byzantin, la Roumanie prenant la tête d’une fédération de peuples balkaniques. Dans son esprit, cet ensemble s’opposait à l’Empire romain-germanique qui lui semblait se reconstituer en ces temps d’alliance entre l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie. Le Transylvain Aureli Popovici, comme je l’ai déjà dit, souhaitait le maintien de l’empire austro-hongrois. Dans son livre Pour une fédération européenne, il appelait une combinaison de l’allégeance à Vienne et de l’autodétermination culturelle des ethnies. Son modèle combinait heureusement unité politique et démocratie directe. Après la chute de l’Empire, Popovic lança sur la même base l’idée des « États-Unis de la Grande Autriche », projet repris par un autre Transylvain, Octavian Taslauanu, sous le nom d’« États-Unis de l’Europe orientale », premier pas vers la « pan-Europa ». Taslauanu intégrait dans son projet la Roumanie, la Yougoslavie, la Bulgarie, l’Autriche, la Hongrie, mais aussi l’Italie, l’Arménie et la partie orientale du Caucase.

Éléments :
Dans la période troublée de l’entre-deux-guerres, la Roumanie a vu l’ascension d’un mouvement très singulier, la Garde de Fer, qui a séduit nombre d’intellectuels (Constantin Noica, Emil Cioran, Mircea Eliade, etc.) et que l’on rapproche habituellement du « fascisme ». Comment expliquez-vous l’émergence de la Garde de fer et considérez-vous que ce mouvement soit assimilable au fascisme ?

Bogdan Radulescu :
L’apparition de la Garde de Fer a été conditionnée par la montée en puissance du communisme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le mouvement est apparu en Moldavie, c’est-à-dire dans la région la plus proche de la Russie, et particulièrement dans la ville de Iach, dont l’université était la proie d’une vive agitation nationaliste et anticommuniste. La Ligue Nationale de la Défense Chrétienne, ancêtre du Mouvement Légionnaire, y était née dès 1919, tandis que le professeur Atte Cusa, grand lecteur de Maurras et de Drumont, lançait les Chemises bleues, préfiguration d’un « fascisme » roumain. Le deuxième élément idéologique fort de la Garde de Fer fut l’antisémitisme. Celui-ci s’était développé à la suite de l’implantation en Moldavie des communautés juives de Galicie, ce transfert de population étant l’une des clauses d’un traité signé par la Roumanie. La pénétration rapide d’une élite juive dans les économies locales et dans l’enseignement fut perçue par les paysans et la petite bourgeoisie urbaine comme une menace, une concurrence. Aussi l’antisémitisme fut-il socio-économique, mais jamais religieux ni racio-biologique.

Tant qu’elle fut dirigée par Corneliu Codreanu, la Garde de Fer resta un phénomène proprement exceptionnel, que l’on peut difficilement inscrire dans la catégorie des fascismes. Vassile Marin, numéro deux du mouvement, avait certes étudié de près toutes les réalisations du fascisme italien, mais il n’en avait conservé que le corporatisme, qui n’est pas un identifiant fort. Quant à Codreanu, il concevait son mouvement comme un ordre monastico-militaire. Monastique par sa volonté d’ascèse, sa fascination pour la mort et son esprit de sacrifice ; militaire par l’esprit de discipline et le goût des actions directes, parfois violentes… Les modes d’actions des légionnaires se rapprochaient plus des bandes de brigands attachés à la défense des « petits » contre les « gros » que de l’enrégimentement de masse caractéristique du fascisme. On ne retrouve dans la Garde de Fer ni le racisme « scientifique », ni l’étatisme rigide, ni le militarisme ni l’athéisme à teinte antichrétienne. Après la mort de Codreanu en 1938 – il fut assassiné dans la fourgonnette qui l’amenait de sa prison au tribunal – le mouvement légionnaire a traversé une crise. Aucun des successeurs de Codreanu n’avait son charisme, et beaucoup étaient des politiciens roués. Horia Sima, qui prit la tête du mouvement, a joué l’alliance avec le nazisme pour accéder au pouvoir. Mais en 1941, lorsque le conflit s’est ouvert entre les légionnaires et l’armée, le général Ion Antonescu, fondateur l’année précédente de l’« État national légionnaire », a anéanti la Garde de Fer avec l’accord d’Adolf Hitler. Ce dernier voulait surtout la paix civile en Roumanie, afin que le pays soit à même de soutenir l’effort de guerre allemand en fournissant des vivres, des armes et des hommes. Les cadres du Mouvement Légionnaires ont ainsi été abattus ou emprisonnés. Quant aux troupes, elles ont été enrôlées pour combattre l’Armée rouge en Bessarabie, Antonescu prenant soin de les mettre en première ligne.

Éléments :
Après la guerre, la Roumanie a été intégrée dans le glacis soviétique. Comment le communisme roumain a-t-il pris le pouvoir et quelles furent les caractéristiques majeures de la longue dictature de Ceaucescu ?

Bogdan Radulescu :
En 1947, le roi Michel Ier fut expulsé de son trône. Il n’a pas signé l’acte d’abdication, mais fut contraint à l’exil dans des conditions particulièrement odieuses sur lesquelles plusieurs livres récents ont apporté toute la lumière. Les communistes avaient noyauté le nouveau gouvernement dès 1945 afin de le mettre en coupe réglée. En décembre 1947, profitant de l’instabilité du pays, un groupe d’agitateurs est entré dans le bureau du roi en lui demandant : « Majesté, que préférez-vous : l’abdication ou la mort ? ». Le roi ayant évidemment choisi la mort, ses interlocuteurs lui ont répondu : « Nous détenons plus de deux mille étudiants monarchistes en prison. Si vous ne quittez pas le pays, nous les abattrons ». Le 30 décembre, Michel Ier partait en exil.

Après le départ du roi, et malgré une faible résistance de paysans, de militaires et d’anciens de la Garde de Fer réfugiés dans les régions montagneuses du pays, le communisme s’est finalement instauré en Roumanie. Entre 1945 et 1947, les alliés gouvernementaux avaient été éliminés progressivement. Le parti paysan fut interdit en 1947 et les socialistes anticommunistes de Petrescu réduits au silence. De 1947 à 1964, le modèle stalinien domina totalement. À la tête du pouvoir, Georghiu-Dej organisa des épurations régulières de cadres déviant de l’orthodoxie et emprisonna les opposants. La collectivisation forcée des terres fut menée selon le modèle soviétique, par la liquidation des chiaburs (équivalent des koulaks). Cependant, sous l’influence du mouvement des non-alignés mené par Nehru, Tito et Nasser, le communisme roumain se montra peu à peu sensible à l’idée d’indépendance. Nicolai Ceaucescu, premier secrétaire du parti en 1965 et chef de l’État en 1967, allait approfondir une « voie singulière » combinant le nationalisme et le communisme. Le général de Gaulle fut ainsi triomphalement accueilli en 1967. Il y eut même, entre 1968 et 1971, une vague « libérale ». Lorsqu’au printemps 1968 les armées soviétiques ont envahi la Tchécoslovaquie, Ion Mihai Pacepa, chef des services secrets, a réveillé en pleine nuit Ceaucescu au palais présidentiel. La première réaction du Conducator fut : « Mon heure est venue ! ». Ceaucescu est alors sorti sur le balcon du comité central et a prononcé un violent discours contre l’impérialisme soviétique. Et de fait, il a refusé d’apporter son soutien logistique au coup de Prague. Même si, par la suite, les relations diplomatiques n’ont pas été rompues entre Moscou et Bucarest, Ceaucescu a développé une politique autarcique dont il ne dévia plus jusqu’à la fin de son règne. De cette époque datent les luttes de factions rivales au sein du parti. La frange « réformiste », dont est issu le président roumain de l’après-1989, Ion Iliescu, voulait instaurer une sociale-démocratie en apparence plus ouverte à l’Occident (mais fidèle au marxisme), tandis que les « durs » restaient attachés, soit à la ligne stalinienne classique, soit à la tendance nationale-communiste impulsée par Ceaucescu.

Après 1968, donc, il y eut un véritable dégel roumain. Imaginez qu’à cette période, on a vu paraître à la devanture des librairies des ouvrages d’auteurs comme Ernst Jünger, par exemple. C’était impensable quelques années plus tôt. On ne sait pas aujourd’hui encore si cette stratégie avait été décidée par les services secrets roumains en accord avec le KGB, mais toujours est-il que les Soviétiques ont rapidement utilisé cette ouverture à l’Ouest pour effectuer discrètement, à travers la Roumanie, des échanges commerciaux et des investissements hors COMECON.

Mais en 1971, après un voyage en Corée et en Chine, Ceaucescu changea son fusil d’épaule et décida de s’inspirer de la Révolution culturelle pour renforcer, de manière plus violente que jamais, l’emprise du communisme en Roumanie. Son discours annonciateur de 1971 est resté célèbre : il engageait la mise au pas radicale des arts, des lettres et de la pensée. L’industrialisation reprit de plus belle, sans aucun égard pour l’environnement et la santé : les murs de la ville fantôme de Copsa Mica, aujourd’hui encore, sont entièrement noircis du fait de la pollution accumulée depuis cette période ! Ceaucescu ordonna également la destruction de l’habitat traditionnel et des églises afin de les remplacer par des constructions monumentales inspirées du réalisme socialiste. Ce fut le deuxième et le plus terrible déracinement du peuple roumain. Sur le plan économique, Ceaucescu encourageait les Roumains à « compter sur leurs propres forces ». Mais les crises pétrolières des années soixante-dix placèrent le pays en état de dépendance. Elles furent ressenties comme une tragédie, et l’habileté diplomatique de Ceaucescu, qui entretenait de bons rapports avec beaucoup de pays arabes en même temps qu’avec Israël et l’Iran du Shah, n’a pas suffi à rééquilibrer les comptes de la balance commerciale. Aussi le chef de l’État en est-il venu à demander des sacrifices de plus en plus importants à son peuple, incitant à la production de biens de première consommation, non pour le pays, mais pour l’exportation.

Éléments :
La fin de Ceaucescu a connu un certain retentissement en Occident, car il s’agit de l’un des seuls régimes renversés par la force et dans le sang. Qu’en est-il exactement de cette révolution de 1989 ?

Bogdan Radulescu :
La déchéance de Ceaucescu eut plusieurs origines. Elle tient d’abord au refus général d’une dictature personnelle qui avait trop longtemps duré et qui exigeait d’incroyables privations sans rien donner en échange : le paiement des dettes roumaines par la nourriture avait abouti à une situation de quasi-famine. À l’extérieur, l’ère Gorbatchev a vu l’implosion progressive de l’Union soviétique et le reflux général du communisme. Gorbatchev a appuyé la frange réformiste du parti communiste roumain. Lorsque Ion Iliescu a été désigné par le comité central comme le meilleur candidat à la succession de Ceaucescu, les jeux étaient faits. Profitant de l’enthousiasme populaire de la libération, Iliescu a pris le contrôle de la Securitate et fait abattre le couple Ceaucescu ainsi que ses principaux partisans. Il y eut peu de résistance du fait de l’impopularité du vieux Conducator. Mais il faut garder à l’esprit que les principaux réformateurs de l’après-1989 sont tous issus du communisme. Du jour au lendemain, les apparatchiks sont devenus des managers tout en conservant bien des mœurs de l’ancien régime : corruption, pressions, népotisme, etc. Il est symptomatique de constater que depuis 1989, les gouvernements successifs se refusent obstinément à ouvrir les archives de la Securitate : celles-ci contiennent (ou contenaient) probablement des révélations gênantes pour la classe politicienne. Une loi est actuellement en discussion qui devrait permettre à chacun de consulter son dossier au siège de la police secrète. Par ailleurs, certains membres de nos services secrets ont publiquement reconnu qu’après la révolution de 1989, les archives de la Securitate avaient été « visitées » par des officines étrangères (KGB, CIA, Mossad, etc.).

Éléments :
Les ex-communistes ont été récemment battus aux élections et le nouveau président, Emil Constantinescu, est chrétien-démocrate. Ces alternances politiques ont-elles une réelle portée et quel est le rapport de forces politique en Roumanie ?

Bogdan Radulescu :
La nouvelle Constitution de 1990 a instauré une démocratie pluraliste de type représentatif. Un éventuel retour du roi a été un moment évoqué, mais le pouvoir l’a écarté et a habilement soumis au peuple un référendum qui prévoyait, indirectement, l’abolition de la monarchie. Quant à notre vie politique, elle n’est guère passionnante. À l’exception des groupuscules extrémistes de droite ou de gauche, tous les grands partis s’entendent sur l’essentiel : les « réformes » économiques consistent à importer le modèle occidental de dérégulation, de résorption des déficits publics et d’instauration de la concurrence. Quant à la politique extérieure, elle est aussi dominée par deux exigences consensuelles : intégrer l’Union européenne pour bénéficier d’aides économiques et intégrer l’OTAN pour jouir de la sécurité militaire. La gauche réformiste, le centre-droit paysan et chrétien-démocrate et la droite nationale-libérale ne s’opposent nullement à ce sujet. Autant dire que les luttes de pouvoir sont des luttes de personnes plutôt que de programmes.

Éléments :
Dans ce paysage plutôt terne, comment a émergé la Nouvelle Droite ? Et d’abord, se nomme-t-elle ainsi ?

Bogdan Radulescu :
Oui, nous reprenons parfois le terme dans nos communiqués – sans toutefois insister exagérément –, car le précédent français nous donne d’emblée une certaine légitimité. Notre société de pensée se nomme le Club des Accolades, allusion au rite de l’accolade par lequel seigneurs et chevaliers se reconnaissent une mutuelle fidélité.

En Roumanie, le mot « droite » est d’un usage courant, comme en France et contrairement à l’Angleterre, à l’Allemagne ou à la Russie. Mais il est souvent chargé d’une connotation péjorative. La gauche réformiste le « diabolise » comme synonyme de chômage et de loi de la jungle, tandis que l’ancienne gauche communiste, encore très présente à l’Université, a conservé ses vieilles habitudes et en fait l’équivalent pur et simple du fascisme ! En revanche, le terme « conservateur » désigne chez nous les nationalistes-communistes ou les staliniens nostalgiques de l’ère Ceaucescu (c’est-à-dire de notre « ancien régime », à ne pas confondre avec la monarchie !).

Un des événements déclencheurs de l’apparition de la Nouvelle Droite en Roumanie fut la marche des mineurs sur Bucarest, en 1991. Les ex-communistes au pouvoir tentaient alors de bloquer les réformes de l’Université, des médias et de la vie intellectuelle. Les dirigeants ont utilisé les vieilles et grosses ficelles de la langue de bois marxiste, en désignant indistinctement les opposants comme des « fascistes », des « ennemis du peuple et de la démocratie ». Chez les étudiants, dont j’étais à l’époque, ces qualificatifs injurieux furent repris avec amusement, par esprit de fronde : si s’opposer à des politiciens rétrogrades, compromis et corrompus revenait à être « fascistes », alors nous l’étions tous ! Mais au-delà de cette confusion, l’une des conséquences imprévues, chez la jeune génération, fut le désir de replonger dans l’histoire des idées des deux siècles écoulés et d’analyser ce qu’il en était exactement de cette culture de « droite » indistinctement présentée comme « fasciste » par la propagande.

Certains se contentèrent de raviver purement et simplement les mouvements d’avant-guerre. Ainsi, un groupe néo-légionnaire est apparu et a publié pendant quelques mois un bulletin, Le Mouvement. Je me suis par curiosité rapproché de cette équipe, puis j’ai vite rompu en constatant qu’il n’y avait là que nostalgie muséale et vide idéologique. Le gouvernement a également payé en sous-main quelques agitateurs pour lancer un éphémère groupuscule, la « Droite Nationaliste », qui se présentait justement comme la « Nouvelle Droite » roumaine. Ils étaient caricaturaux, violemment racistes, réclamant l’expulsion des Hongrois et des Tsiganes, etc. Mais cette provocation a fait long feu. Les « radicaux » sont aujourd’hui représentés par le Parti de la Grande Roumanie et le journal Romania Mare, où officient surtout d’anciens représentants de la tendance nationale-communiste. Ils participent surtout aux coalitions de gauche et d’extrême gauche, notamment avec le Parti socialiste du travail.

Le Club des Accolades se tient à l’écart de ces groupes aussi peu représentatifs qu’imaginatifs. Nous organisons principalement des conférences universitaires et des colloques, dont nous publions les actes : nous avons ainsi évoqué des sujets aussi divers que l’occidentalisation et l’américanisme, l’alternative écologique, le paganisme comme sortie de la crise spirituelle et l’Europe impériale comme alternative au nationalisme et au mondialisme. Le Club des Accolades a également publié en roumain et en français une plate-forme doctrinale que je tiens à la disposition de vos lecteurs. Et nous préparons le lancement d’une revue d’idées en 1998. Les bonnes volontés ne manquent pas, et la Nouvelle Droite roumaine bénéficie de nombreuses sympathies dans le monde intellectuel et universitaire : ce sont surtout les conditions économiques désastreuses qui rendent difficiles la publication des revues d’idées. Nous commençons par ailleurs à rencontrer des résistances. Cet été, lorsque j’étais en France pour participer à l’Université d’été du GRECE, une de nos conférences a été perturbée par des provocateurs d’extrême gauche. Je crois que nous rencontrons partout les mêmes adversaires : la pensée unique libérale soutenue, comble de l’ironie, par ses chiens de garde communistes et soi-disant « antifascistes » !

Il faut aussi mesurer les changements de rythme. Aujourd’hui, à l’heure d’Internet et de la fameuse « globalisation », les idées circulent très vite – y compris les nôtres ! Ainsi, la polémique sur l’art moderne, commencée en France à la fin de l’hiver dernier, a éclaté chez nous au début de l’été. Un journaliste a recopié un texte paru en Slovénie, qui avait lui-même été inspiré par les retombées allemandes du débat commencé en France ! Ce fut l’occasion pour le Club des Accolades de monter au créneau lors d’une conférence de presse de clarification qui rencontra un grand succès.

Éléments :
Personnellement, comment avez-vous connu la Nouvelle Droite et quel cheminement vous a amené à instituer cette école de pensée en Roumanie ?

Bogdan Radulescu :
J’ai suivi un cursus universitaire qui s’est achevé à l’École Nationale d’Études Politiques. Là, j’ai voulu étudier la « culture de droite ». Mon professeur a vite compris que je ne m’intéressais ni aux courants « nostalgiques », ni aux courants « traditionalistes », encore moins aux « néo-libéraux » qui commençaient à devenir populaires en Roumanie. Il m’a orienté sur la Nouvelle Droite. Dans l’ancien « fonds secret » de l’Académie Stefan Gheorghiu, datant de l’époque communiste, il m’a donné les références des livres… d’Alain de Benoist ! En les lisant, j’ai tout de suite compris que j’avais trouvé l’école de pensée qui me convenait, c’est-à-dire qui développait une critique à la fois interne et externe de la modernité. Interne parce que la Nouvelle Droite n’en reste pas au niveau des principes généraux (comme l’antimodernisme contre-révolutionnaire) et préfère intégrer tous les domaines de la pensée et de la recherche. Externe parce que la Nouvelle Droite se donne pour tâche principale de dépasser la modernité finissante sans se satisfaire de l’exaltation des sociétés prémodernes.

Pour l’anecdote, j’ai appris lors de mes recherches qu’à l’occasion de la grande campagne de presse de 1979, les services des Ceaucescu avaient ordonné une enquête sur la Nouvelle Droite. C’est à cette occasion que les livres d’Alain de Benoist, ainsi que des revues et des brochures, ont été réunies par les caciques du régime communiste, qui ont publié une série d’ouvrages de mise en garde contre ce qu’ils appelaient, de manière grotesque, un « nouveau fascisme « (relevant au passage la présence de « contre-révolutionnaires » comme Mircea Eliade et Vintilia Horia dans le comité de patronage de Nouvelle École). Comme quoi le chemin des idées de l’histoire est imprévisible !

Éléments n°90, 1997.