La boxe française

La boxe française

Éléments :
Qu’est-ce que la boxe française ?

Bernard Plasait, champion de France  :
La boxe française est née d’un mariage d’amour et de raison, en 1830, entre le chausson marseillais, la savate parisienne et la boxe anglaise. Après avoir connu une certaine évolution, elle a été codifiée par le maitre Charlemont dans les premières années du XXe siècle. Pour répondre à votre question, je citerai Charlemont : « La boxe française est l’art de la défense personnelle. On se sert des bras et des jambes, des poings et des pieds pour frapper ». En somme, la boxe française est une boxe totale à vocations multiples : défense, éducation physique, sport de compétition.

Éléments :
Quelles sont les origines de la boxe française ?

Bernard Plasait :
L’histoire des méthodes de combat qui aboutiront à la boxe française se confond avec celle de la civilisation européenne. En 648 avant notre ère, le Grec Lygdamis remporte le premier combat de pancrace. Le pancrace était un mélange de lutte, de savate et de pugilat. C’est à un assaut de pancrace que le fils d’Alkinoos convie Ulysse en lui disant : « Viens essayer ta chance toi qui es mon hôte. Il n’y a pas de plus grande gloire pour un vivant que de jouer des jambes et des bras ». Chez les Romains, le pancrace devient une sorte de close combat en vigueur dans les légions. Un historien latin nous dit même que l’empereur Maximinus « brisait les dents d’un cheval d’un coup de poing et ses pattes d’un coup de pied ». Pendant tout le Moyen-Âge les techniques de combat conserveront les principaux traits du pancrace, en y ajoutant l’usage du gourdin. Le duel judiciaire du chevalier Macaire contre le chien de Montargis, en 1371, atteste l’usage combiné du bâton, du pied et du bouclier. Les lutteurs bretons donnent des « coups de sabots à la figure ». Le livre de l’escrime de Talhoffer montre des coups de botte associés à des passes d’arme, et le livre de Niclause Peters (1694) enseigne comment éliminer d’un coup de pied un agresseur armé d’un couteau. Au XVIIIe siècle les techniques s’affinent et se différencient. Au sud de la Loire, on pratique le chausson, qui n’utilise que les pieds. Au nord, on connait surtout la savate, qui enseigne à frapper avec les pieds et les mains ouvertes. Vers 1790, les marins français utilisent une méthode de combat adaptée à la stabilité relative des pontons de navires, et qui consiste à porter des coups de pieds très haut en assurant l’équilibre par une main posée au sol. Réunies par Charles Lecour en 1830 toutes ces disciplines donnent ainsi naissance à la boxe française.

Éléments :
Vous avez cité les trois principales vocations de la boxe française : défense, éducation, sport de compétition. Voulez-vous nous préciser ces trois points ?

Bernard Plasait :
Il est évident que le premier atout de la boxe française est l’usage combiné des quatre armes naturelles, qui assure un maximum de possibilités offensives et défensives. Bras et jambes ont une capacité de détente qui permet de lancer le poing ou le pied avec une puissance redoutable aux points sensibles et vulnérables de l’adversaire. Mais de surcroit, les coups peuvent être lancés selon des principes, dans des lignes et sous des angles variables. Ainsi, à chaque opportunité correspond une possible offensive, comme à chaque coup de l’adversaire, une parade peut être opposée. L’utilisation conjointe des poings et des pieds rend tous les coups possibles et permet le combat éloigné aussi bien que le combat rapproché. La boxe française est un art de défense totale, et non une arme de destruction aveugle.

Éléments :
En quoi la boxe française est-elle une méthode d’éducation physique ?

Bernard Plasait :
Simplement parce qu’elle permet une culture physique par le jeu. Par son action généralisée, elle est une excellente préparation aux autres sports. Par ses élongations, par ses renvois incessants d’une jambe sur l’autre, par la correction qu’elle impose à chacune de ses positions, elle éduque le geste, l’équilibre et l’attitude. Elle permet également une éducation psychomotrice qui conduit à la maitrise de soi. L’escrime des poings et des jambes est intelligente par nécessité, car elle impose de comprendre les situations, de calculer l’opportunité des coups, de deviner les intentions de l’adversaire, d’inventer des stratégies de feintes et de déplacements, de s’adapter aux valeurs changeantes des espaces d’évolution.

Éléments :
Et la compétition ?

Bernard Plasait :
C’est la sublimation de toutes les techniques apprises en salle. C’est le moment exaltant où, comme disait Homère, les dieux font au tireur « une petite délégation de leur pouvoir ». Le combat permet de pousser à leur paroxysme la beauté et l’efficacité du geste, l’intelligence et l’inspiration du duel, la valeur morale et l’expression corporelle. La compétition consiste à échanger des coups avec l’adversaire sous la forme d’un dialogue. C’est un échange de « phrases d’armes », d’enchainements et de combinaisons qui visent à surpasser le mouvement adverse. La principale caractéristique de la boxe française est que les coups qui y sont portés ne sont jamais des gestes isolés. Ils ne tirent pas leur valeur d’eux-mêmes, mais de l’ensemble efficace qu’ils constituent. La seconde caractéristique est que l’issue du combat est subordonnée à la forme, qui doit être claire et dominée, harmonieuse et loyale.

Éléments :
N’est-ce pas le contraire des arts martiaux d’Extrême-Orient ?

Bernard Plasait :
Exactement ! Le karaté ou le kendo, par exemple, ne sont pas à proprement parler des sports. Ce sont des techniques de combat adaptées à la mentalité et à la morphologie très spécifiques des Japonais. Ils visent, par un effet de concentration extrême, à porter un coup unique et mortel, ce qui exclut donc toute compétition sportive. La faveur dont jouit actuellement le karaté en Occident procède d’un exotisme d’autant plus illusoire qu’il est pratiqué sous une forme édulcorée, « occidentalisée », pour pouvoir justement se prêter à la compétition. La boxe française devrait donc être, par excellence, le sport de combat des jeunes Européens car, enracinée au plus profond de leur civilisation elle satisfait aux besoins originaux de leur morphologie et de leur mentalité.

Éléments :
Quelle est la situation actuelle de la boxe française ?

Bernard Plasait :
La boxe française ne vise pas à la facilité. C’est un sport essentiellement élitaire. On compte actuellement, en France, quelques 5000 pratiquants. Mais il y en a également en Belgique, en Italie, en Suisse, en Allemagne, et même au Canada. La Fédération nationale de boxe française organise des championnats de France et d’Europe. Enfin, la boxe française universitaire et scolaire s’est considérablement développée depuis quelques années.

Éléments n°7, 1974