Paysage et sens du lieu

Paysage et sens du lieu

Comme l’a souligné Marcello Veneziani à propos des approches géo-philosophiques du problème de la territorialité, le besoin, caractérisant l’attitude communautaire, de se reconnaître dans des archétypes, traditions et continuités formant un horizon de sens, est inséparable du sentiment ou du désir d’appartenance à un lieu, d’enracinement dans une terre d’élection, de recherche d’un horizon où se fixer. C’est l’affirmation de la valeur des lieux et de la mémoire contre la mondialisation déracinante, cosmopolite, multiraciale, laquelle s’exprime aussi au travers du nivellement des caractéristiques locales, de l’uniformité indifférenciatrice où la Terre est comme fondue de nouveau en un bloc unique, monotone et déculturant. Dans le cadre de ses pertinentes oppositions terme à terme, Veneziani soutient que « la communauté relève d’un lieu, ce qui est libéral d’un temps » : la communauté est la pensée d’une origine et d’une généalogie inscrites dans des lieux précis – patrie ou matrie –, d’où elle tire aliment et sens (« La frontière n’est pas le mal, mais ce qui garantit concrètement la sphère de notre être et de notre agir »1 ; le cosmopolitisme faustien, la fuite en avant libérale, sont au contraire tout entiers tournés vers la libération de ce qui rattache à une terre et à la singularité d’un lieu, au nom de l’universalisme à réaliser au sein d’une temporalité orientée vers le progrès. Ceci signifie que l’insistance sur la variabilité des temps et des traditions, donc sur le relativisme historique des valeurs, a pour pendant la tendance complémentaire à l’abolition des différences, des identités partielles et éparses. Inversement, la défense des différences, des identités et des traditions qui s’incarnent dans des patries territorialement définies, s’accompagne généralement d’une mise en valeur de la mémoire, de l’héritage culturel, dans le cadre d’une idée de communauté élargie aux ascendants et aux descendants, ainsi qu’à la terre elle-même.

Indépendamment de toute approche politique du problème, cette schématisation peut montrer dans quelles perspectives il faut repenser la question des paysages : non comme quelque chose qui relève exclusivement des institutions en charge de leur protection, ni comme un objet assez abstrait relevant de l’esthétique ou de la géographie, ni même comme l’enjeu des combats écologistes. Le « paysage » n’est pas un facteur esthétique ou une réalité destinée à l’exploitation touristique, ni, éventuellement, une contrainte et un obstacle à la liberté de spéculer et de détruire. Ce que nous appelons « paysage » est formé par les lieux que nous habitons, où nous vivons et où d’autres ont vécu avant nous ; où d’autres après nous, espérons-le, pourront vivre et habiter. Le mot « paysage » a toutefois l’avantage d’attirer aussi l’attention sur les qualités formelles, esthétiques et symboliques, d’un lieu : non simple surface géométrique privée de connotations, et donc sujette à toutes les manipulations, mais espace non pas seulement transformé par l’intervention humaine, mais construit de façon à offrir une physionomie spécifique et singulière. C’est à partir de cette physionomie, de cette configuration qui le caractérise, que nous pouvons reconnaître, en le distinguant d’un autre, tel ou tel lieu. Les marques du passé concourent donc à la physionomie d’un lieu ou d’une région : depuis la façon de différencier les territoires habités et cultivés des territoires en friche et des bois, en passant par les types de culture agricole, les tracés routiers, les modalités de construction, jusqu’à ce que nous appelons des « monuments » et jusqu’aux traces architecturales et topographiques les plus anciennes. C’est un ensemble complexe et sensible d’actions, de mémoires, d’identités : il s’agit d’une sorte de diagramme du sens qu’une communauté ou une culture s’est donné à elle-même en l’inscrivant dans la configuration visible d’un paysage propre, en le rendant lisible à ses descendants au fil des siècles. C’est ce qui permet de « se sentir chez soi », de se reconnaître dans l’appartenance à un horizon bien précis, d’éprouver le sentiment de faire partie intégrante de la culture et des traditions qui ont imprégné les lieux, et d’en recevoir possibilités et richesses symboliques.

Ces considérations devraient permettre de comprendre que la configuration paysagère d’une région constitue un patrimoine identitaire, soit la culture et la mémoire qui, seules, rendent possibles le sentiment d’appartenance et les projets dans le cadre d’une communauté. Conserver les traits qui identifient un territoire, ce n’est donc pas s’attarder dans une tâche fastidieuse de protection de l’« ancien », s’enfermer dans les liens et les limites nécessaires à toute intervention non destructrice. C’est œuvrer pour qu’une forme de culture puisse se perpétuer, une forme d’identité avec ses articulations et différenciations internes, à côté d’autres formes et manifestations d’identité culturelle, territoriale et environnementale.

Le régional et le local
Mais à l’époque de la mondialisation, comment peut-on penser préserver, contre la vague de l’homogénéisation, la singularité paysagère et identitaire des lieux ? En effet, la globalisation, qui concerne avant tout les phénomènes économiques et techniques, a aussi des répercussions évidentes sur l’organisation de l’espace. La tendance à rendre similaires tous les lieux, en dépit de leurs différences culturelles et géographiques, est rendue presque irrésistible par la puissance niveleuse de la technique : là où celle-ci s’impose, toutes les formes de l’existant sont refondues dans son langage indifférent, le plurivers et la différenciation sont remplacés, plus ou moins rapidement, par l’uniformité, qui aplanit le terrain pour cette autre puissance de déculturation qu’est l’économie de marché. Au nom des supposées nécessités de la compétition économique, non seulement les peuples extra-européens ont été déculturés et déracinés, mais le patrimoine culturel européen lui-même et la richesse de ses articulations internes ont subi une attaque dévastatrice, après la reconfiguration spatiale, souvent non respectueuse des réelles articulations identitaires et des affinités culturelles, opérée par la définition territoriale des États-nations. En outre, aujourd’hui, la « virtualisation » de la réalité tend à dissoudre définitivement les repères traditionnels et notre manière même d’appréhender l’espace. Tout ceci n’est que le résultat inévitable de l’effort technologique du XXe siècle, qui s’est ingénié à faire table rase des lieux, utilisant les territoires comme des espaces amorphes où déployer librement les stratégies de planification et de maximisation économique. En effet, les instruments à la disposition de la technique sont si puissants qu’ils peuvent reconfigurer selon des plans entièrement artificiels la structure des lieux, les rendant adaptés à la logique économique, laquelle doit nécessairement faire abstraction des singularités concrètes.

La modernité techno-économique s’est donc ingéniée à détruire les particularités morphologiques et culturelles. Depuis de nombreuses années déjà, l’aménagement du territoire se fait sans tenir compte des spécificités effectives, brisant la continuité de sens qui définit un lieu au fil du temps et désarticulant le tissu complexe de la sédimentation territoriale qui en constitue l’identité physionomique. Aussi bien l’image des lieux qui se donne à voir aujourd’hui est-elle une image sans profondeur ni substance historique : dans la meilleure des hypothèses un simple décor, une représentation esthétique ou une simple signalétique de valeurs historiques, traditionnelles et culturelles pour une rapide jouissance touristique.

Il faut être conscient du prix à payer dès lors qu’on élève l’impératif économique au rang de dogme absolu. Le présupposé de l’idéologie économiciste du développement, c’est la liberté par rapport aux contraintes, y compris celles représentées par les spécificités locales et les traditions culturelles : la modernisation a en réalité été la violence déracinante et niveleuse exercée sur toute la planète au nom d’un dogme économique, et elle a pu se réaliser grâce à l’efficacité transformatrice de la technique.

Telle est encore et toujours la justification alléguée pour les innombrables destructions perpétrées en son nom, aussi bien celles affectant le « territoire » – conçu, conformément aux présupposés de l’idéologie économiciste, comme quelque chose susceptible d’appropriation et de violation – que les destructions affectant le patrimoine culturel, au nom du caractère prétendument inexorable des logiques économiques et des impératifs de la modernisation. Le « paysage » finit alors par devenir un obstacle fastidieux que, pour leur part, les responsables de sa protection (quand il y en a) conçoivent souvent dans les termes d’une « muséification » de l’existant ou d’une restauration en forme de simulacre de quelque chose qui n’existe plus. Au sein de cette dynamique, les images finissent par remplacer de plus en plus le réel, « virtualisant » et vidant de substance le monde. À cet égard, Alain Roger observe qu’aujourd’hui, les paysages s’organisent selon la modalité de l’image et du message et qu’ils sont univoques. Selon Roger, les éléments qui les constituent, n’étant pas ancrés dans l’épaisseur concrète du site, ne se combinent plus dans l’espace mais s’opposent aux vides dans le tumulte de leur dissonance2.

Mais le fait de prendre acte de cette situation ne doit pas être un alibi pour liquider ce qu’il reste de l’identité des lieux. Il faut au contraire renverser l’optique courante : au lieu de partir du caractère prétendument non réversible des tendances à l’homogénéisation, y compris sur le plan de la gestion des espaces de l’économie globale, face à laquelle il n’y aurait point de salut, il faut assumer la spécificité locale comme ensemble de données symboliques, de territorialité, de qualités esthétiques et communautaires qui dictent les modes, la mesure et les temps de la dimension économique, dans le prolongement des traits « identificateurs » de la mémoire territoriale, et de la physionomie symbolique singulière du paysage culturel qui s’y exprime. Autrement dit, la poursuite de l’« équilibre territorial dans ses caractères typiques »3 ne signifie pas s’arrêter à l’existant, se borner à la conservation muséale des témoignages d’un passé si rapidement emporté, puis transformé en objet d’une impossible réappropriation nostalgique. Si l’architecture et l’urbanisme sont conception et réalisation de formes spatiales, ils devraient repenser avec plus de rigueur et de profondeur leur rapport au paysage : volumes, formes, images, positionnements, équipements urbains, aménagement du territoire, tracés et aspects de la viabilité, structure globale qui se traduit en logique d’équilibre et en image esthétique.

Il ne s’agit pas du tout de ce que Roger a appelé de façon sarcastique la « verdolâtrie »4, cet écologisme qui ne parvient à penser que les raisons d’une supposée naturalité, et qui peine à comprendre la nature profondément « culturelle » du paysage, l’enchevêtrement presque impossible à dénouer du « milieu » et de l’« homme ». Si « le territoire dit la complexité des façons dont ont été comprises, pratiquées et vécues par chaque collectivité la rencontre avec la terre et l’organisation territoriale – et c’est une rencontre complexe qui a donné lieu à plusieurs logiques pouvant aussi coexister et se superposer dans un même espace – »5, il ne s’ensuit pas pour autant que tout peut coexister, sous peine de compromettre, parfois de façon irréversible, l’identité culturelle et symbolique des lieux et des communautés qui les habitent. Jusqu’à présent, il a manqué à la gestion territoriale, en termes politiques et administratifs, une représentation des différences, des sédimentations historiques et temporelles, des aspects qualitatifs, ainsi que des « couleurs » et des « figures » qui composent, par leur jeu de différences, la réalité de l’ensemble des lieux. C’est notre représentation qui doit changer : elle doit apprendre à saisir les différences et les singularités, les infinies nuances de la réalité, toutes indispensables pour composer le visage de la Terre : différences non refermées sur elles-mêmes, mais exposées, définies l’une par l’autre. Il n’y a identité que dans la confrontation avec l’altérité qui trace ma limite, me permettant de m’élever au rang de figure, de forme reconnaissable, de profil singulier et impossible à confondre, altérité qui dérive donc d’une séparation et d’un détachement par rapport à ce qui m’entoure. La limite ou la frontière « ne définit pas comme périmètre à l’intérieur duquel on puisse accumuler et capitaliser son identité propre : elle ne ferme pas plus qu’elle n’ouvre, elle est exposition à une altérité qui contribue à en marquer le tracé »6.

Avec l’homogénéisation mondialiste, en revanche, les figures sont effacées et les formes réduites à l’indifférencié et à l’interchangeable. L’espace concret est ramené à son abstraction manipulable, dans un langage uniforme qui reflète la pauvreté de sens d’un espace conçu pour la circulation des personnes et des biens, ou la communication d’informations et de technologies.

Si l’on admet que chaque paysage peut être défini comme une localité culturelle7, la violation de son identité formelle et symbolique aura comme conséquence, non seulement un bouleversement des valeurs esthétiques, mémorielles et naturelles, mais constituera aussi une lésion du système d’identification culturelle, en tant que porteur de significations symboliques grâce auxquelles il est possible d’identifier une forme donnée de culture à un ensemble géographico-environnemental où elle a imprimé son propre style : ce que Spengler appelait le « paysage maternel » d’une culture. Si chaque culture, en naissant dans un « paysage » et dans une langue, donc dans un univers symbolique, caractérise de manière spécifique et singulière les formes de son lieu naturel, de sorte que l’on peut parler d’un « style » de paysage, il est évident que toute rupture de l’équilibre avec le milieu, ou toute intervention contraire à la physionomie du lieu (ce que nous appelons « dégradation » ou « agression » des valeurs du paysage), loin de se limiter au domaine marginal de l’esthétique, affectent les conditions mêmes de l’identité culturelle de l’ensemble et des individus8.

Il ne suffit pas de constater que le caractère chaotique et le désordre croissant des lieux produisent une désorientation de la perception, un malaise global qui se traduit dans des comportements pathologiques et déviants. Il faut reconnaître que « si la disparition d’une référence dans la carte mentale provoque une désorientation topographique (où suis-je ?), son altération dans l’ordre formel détermine une crise d’identité (qui suis-je ?) »9. En d’autres termes, la possibilité même de se sentir membre d’une civitas, d’une communauté, réside dans un horizon reconnaissable où l’on peut être en accord avec ses ascendants comme avec ses descendants : « Le sens de notre appartenance à la civitas réside dans cette assurance d’appartenir au continuum d’un ordre qui ne s’arrête pas avec notre mort individuelle »10. Telle est la raison pour laquelle la configuration paysagère d’un lieu ou d’une région ne devrait pouvoir être modifiée qu’à la condition d’en respecter l’image que l’on en a depuis toujours, cette forme qui, bien que produite par des sujets différents au fil du temps, bien que toujours incomplète, « est parfaitement et unitairement reconnaissable et constante dans le temps »11.

Il ne faut pas oublier l’étymologie révélatrice du mot « culture » : du latin colere, qui montre que le sens de l’habiter est inséparable du sens du cultiver, du prendre soin, du vénérer et de l’embellir, comme dans le cas de l’allemand bauen, dont le spectre sémantique exprime une solidarité profonde entre le fait de garder et de cultiver un champ, d’ériger des édifices, de les « soigner » et, en dernière instance, l’idée de l’Être. Habiter un lieu, cela veut donc dire en prendre soin à travers les façons de construire, de cultiver, de perpétuer les traits identificateurs de son être ; c’est aussi honorer son caractère sacré, le genius loci, ce qui signifie reconnaître que, dans chaque lieu, il y a quelque chose d’autre que l’homme, quelque chose de plus que les seules dimensions visibles, quelque chose dont la présence et la persistance réclament respect et responsabilité.

Si chaque communauté ou culture doit pouvoir maintenir ses caractéristiques à travers un sentiment d’appartenance aux lieux, cela veut dire qu’il faut prendre en compte d’autres valeurs et d’autres critères que ceux de l’économie. S’ils sont absolutisés, ces derniers agissent en effet comme facteur d’« élémentarisation » et de « barbarisation » des formes de vie, produisant d’innombrables déséquilibres, malaises et aussi gaspillages. De ce point de vue, le primat des valeurs économiques est le plus sûr moyen de liquider ce qu’il reste des identités régionales ou locales, ou de continuer à soumettre des territoires riches d’histoire, de culture et de logiques propres à des critères qui leur sont étrangers. Je pense en particulier à l’assujettissement des régions alpines au système économique de la plaine du Pô, qui a privé la montagne de son identité et de sa richesse traditionnelles, a accentué sa dépendance vis-à-vis du monde de la plaine, l’a forcée à être utilisée par une région possédant des symboles, une histoire, des styles et une économie profondément différents12. En réalité, la région alpine est un cas exemplaire d’aire homogène, sur les plans culturel et paysager, douée d’une riche identité. Elle est aussi, plus que la plaine, orientée dans un sens transfrontalier par des affinités internes qui en font une région composée de territoires et de logiques apparentés entre eux, mais aussi de différences et de principes inassimilables aux logiques territoriales des plaines métropolitaines, auxquelles le projet abstrait des frontières nationales des États modernes l’a subordonnée.

L’identité et les affinités culturelles configurent les régions et les territoires selon des réalités indépendantes de la cartographie officielle des États, comme c’est le cas de la région d’Innsbruck ou du Tyrol, et leur physionomie spécifique, y compris économique, ne peut être réalisée que de manière autonome, appropriée, locale. Contrairement à ce qu’affirme l’idéologie de la mondialisation, « le local est une chance, la tradition un horizon, l’identité une conquête. Le local est une chance, une occasion, une opportunité ; non le symbole d’une résistance à la modernisation, mais la forme normale, et donc chaque fois moderne, d’établir dans un lieu le sens de la vie collective, l’exploitation judicieuse d’un patrimoine de ressources et de possibilités, le mode d’usage d’une forme spécifique du territoire. Le local est donc un projet situé »13. De même, l’identité qui s’y rattache n’est pas quelque chose de monolithique, éternellement égal à lui-même, pathétiquement muséal, mais un processus d’identification qui a lieu aussi dans la confrontation avec d’autres identités culturelles. Plus qu’une immobilité et une possession automatique, l’identité est donc retour sur soi, rattachement constant et nécessaire à l’horizon culturel propre. Celui-ci, chaque fois interprété, est ainsi rendu vivant et actif, devient force de transformation, mais aussi de continuité sans laquelle toute identité serait impossible.

Si l’identité est avant tout locale, c’est parce que « chaque société locale organise de manière unique et particulière son territoire, en rend reconnaissables les spécificités en termes de relations de pouvoir, d’appartenances “primaires”, de limites et de frontières, d’usage des ressources naturelles, de cultures »14. C’est pourquoi lire physiognomoniquement le paysage, c’est accomplir un voyage simultané dans les différentes formes d’action et de signification de la culture, dans un cadre naturel, historique et symbolique. Comme une sorte de sismographe très sensible, les lieux enregistrent, souvent de façon indélébile, l’ampleur et la profondeur de l’intervention humaine. Ils sont « poreux » à la stratification de traces, de signes, de bouleversements, de restaurations et de destructions, humains et naturels. Ils ne sont jamais ces territoires privés de connotations que s’imagine une « planification » purement technique, uniquement soucieuse du critère de faisabilité. La notion d’appropriation, précisément, « désigne le refus de l’univocité des solutions technologiques, et donc la tendance à une pleine et correcte mise en valeur des ressources locales »15, en sus de la définition des modalités locales d’innovation16. En d’autres termes, le paysage ou la spécificité régionale, comme du reste c’est arrivé par le passé, peut trouver des formes économiques localement appropriées, sans être arasé, démembré ou dévasté dans le cadre de logiques universalistes : « Le développement local doit se présenter comme développement du local, si l’on admet qu’une situation de “localisme hétérodirigé” est une contradiction dans les termes : la croissance de systèmes locaux répondant à des logiques globales ne peut pas être appelée développement local »17.

Paysage et identité
Conçu dans cette perspective, le « paysage » cesse d’être cet impossible objet après lequel soupirent les nostalgiques, ou bien un obstacle combattu par les novateurs. Même sa dimension esthétique, incontestable et essentielle, n’est plus simplement le plaisir qu’en tire le regard plus ou moins compétent de l’observateur extérieur ou la satisfaction plus ou moins prédatrice du tourisme. Elle redevient la qualité intrinsèque où se manifestent l’alliance avec les caractères naturels, mais aussi intrinsèquement symboliques, du lieu, la sagesse de l’interaction avec l’existant. L’absence ou la présence de qualités esthétiques d’un territoire exprime donc en réalité un type de culture, ses orientations, sa vitalité, et peut même constituer un indice parlant de sa capacité à perdurer. Il s’agit évidemment d’un caractère inassimilable à cette superficielle et fausse patine d’esthétisation poursuivie par la société contemporaine, comme cosmétisation ou fixation muséale d’oasis protégées ou privilégiées dans un panorama généralement dégradé ou dissous dans la logique de l’exploitation techno-économique. Autrement dit, quelques belles réalisations isolées ne suffisent pas, tout comme ne suffit pas le soin apporté au domicile privé, si tout autour le territoire est laissé à lui-même ou soumis à des logiques d’usage qu’il ne peut pas supporter. Seules des communautés réellement responsables peuvent s’opposer à la tendance à l’anonymat informe qui se répand sous l’apparence d’une raison économique, en réalité aveugle, et sous la forme d’une dévastation globale du milieu naturel et historique. C’est pourquoi le thème de l’identité culturelle, qui s’exprime à travers la configuration paysagère, exige une conception du gouvernement du territoire plus poussée que la simple planification techno-économique… Ici entrent en effet en jeu, et non de façon marginale, des aspects non quantifiables, non monétisables, non calculables, comme les dimensions symboliques, religieuses, historiques, mémorielles qui identifient un lieu comme sujet vivant, « doué d’une identité et d’une complexité de relations entre environnements physique, humain et construit »18.

C’est aussi pour ces raisons qu’une planification provenant de l’extérieur, d’un organe central, métropolitain ou national, est inacceptable. Le local n’est pas quelque chose de périphérique qui devrait être « planifié » par un pouvoir central, sous des formes d’intervention de toute façon peu adaptées aux particularités territoriales. Le local est avant tout une dimension fortement symbolique (où se résume le sentiment d’appartenance et de reconnaissance), non susceptible d’être inscrite, sous peine d’être annulée, dans des formes générales. La valorisation de la singularité des lieux doit se traduire par une réappropriation symbolique, écologique et également productive de la part des communautés, elle doit en renforcer les qualités intrinsèques et les ressources internes, au lieu de les corroder ou de les dissiper en obéissant à des modèles extérieurs et homogénéisants : la logique pluriverse, en affirmant la pluralité des styles et des mesures, chacune spécifiquement appropriée, doit présider au projet économique et à l’aménagement du territoire. Non seulement le local n’est pas le périphérique, mais il récuse la catégorie même de « périphéricité » dans un contexte où l’idée de nation elle-même est dissoute par la globalisation de l’économie, par la transnationalisation des flux commerciaux, par l’urgence des problèmes d’environnement, par le retour significatif d’un jeu d’identités régionales plurielles. Celui-ci redessine la cartographie européenne selon ce que l’on a appelé la logique du singulier-pluriel, un logos du multiple. On assiste donc aussi à une reconfiguration de la relation centre-périphérie, métropoles-province, dans la mesure où c’est le global qui devient dès lors périphérique, « les dimensions spatiales du global […] ne pouvant qu’être à l’extérieur, ou dans les marges, ou à la périphérie des géographies réelles d’existence des systèmes locaux »19.

Cela entraîne une remise en cause radicale des principes d’organisation fonctionnalistes du territoire, le concept moderniste de « zonisation » n’ayant fait qu’engendrer des non-lieux et des atopies, et désintégrer l’ordre profond de l’espace géographique et culturel. Il faut au contraire, comme le préconise notamment P. Donadieu, viser à la réalisation ou au maintien de lieux singuliers, habitables, symboliquement appropriables, transmissibles, sains, dont l’organisation et la cohérence spatiale, perceptible sur différentes échelles, soient le résultat d’une logique symbolique et fonctionnelle20, et ce grâce à l’adoption d’un paradigme « territorialiste »21. Ce qui n’est possible que sur le terrain d’élection d’espaces régionaux homogènes, géographiquement et culturellement, donc selon un aménagement du territoire fondé, non sur d’abstraites répartitions politiques ou administratives, mais bien sur de réelles affinités de nature culturelle, biorégionale, historique et linguistique.

Cet aménagement ne saurait évidemment se réduire à une fermeture intolérante, à un pathos folklorique et nostalgique. Il doit être pensé en tant que réarticulation territoriale et culturelle, libérée du découpage obsolète des frontières nationales : « L’appropriation symbolique du paysage est une des conditions […] d’une conscience sociale d’appartenance à un même lieu, à une même nature »22. Une vie communautaire reliée à des lieux, voilà ce que l’on doit chercher à construire (ou à maintenir), dans une identité lisible à travers des paysages vécus – et donc inévitablement toujours transformés aussi –, à partir d’un héritage reçu, et cela dans le cadre d’un tissu de sociétés et de cultures dont les relations sont fondées sur la reconnaissance de leurs différences. Donc selon un modèle fédéraliste, constitué en paradigme face à l’obsolescence des formes traditionnelles d’organisation centraliste et de l’idée de nation comme enveloppe unificatrice et simplificatrice des potentialités d’un fécond plurivers.

Luisa Bonesio, Éléments n°100, 2001, traduction de Philippe Baillet et Marc Hocine.

1. M. Veneziani, Communitari o liberal. La prossima alternativa ?, Laterza, Rome-Bari, 1999, p. 11.

2. Cf. M. Courajoud, « Le paysage, c’est l’endroit où le ciel et la terre se touchent », in A. Roger (éd.), La théorie du paysage en France (1974-1994), Champ Vallon, Seyssel, 1995, pp. 150-151.

3. M. Mini, « Il territorio e la sua conoscenza. Problemi e metodi », in L’Ingegnere, 6, 1979, p. 270, auquel je renvoie pour la définition des éléments qui doivent être pris en compte, en vue de la planification, dans une analyse correcte et complète du territoire.

4. A. Roger, Court traité du paysage, Gallimard, 1997.

5. E. Fiorani, « La crisi della territorialità e dell’appartenenza », in L. Bonesio (éd.), Orizzonti della geofilosofia. Terra e luoghi nell’epoca della mondializzazione, Arianna, Bologne, 2000.

6. C. Resta, Il luogo e le vie. Geografie del pensiero in Martin Heidegger, Angeli, Milan, 1996, p. 101.

7. Pour la notion de « lieu », cf. M. Heidegger, « Construire, habiter, penser », in Essais et conférences, Gallimard, 1980.

8. Dans cette optique, il faudrait étudier, plus qu’on ne l’a fait jusqu’ici, les syndromes dépressifs et suicidaires qui se manifestent avec une force particulière dans les vallées de montagne, et plus précisément dans celles qui « jouissent » d’un plus grand « développement » économique (et qui sont donc les plus exposées au déchirement du tissu traditionnel de leur identité), comme par exemple le Trentin/Haut-Adige et la Valtellina. Ceci démontre aussi le caractère fragile et illusoire de l’idée selon laquelle la possibilité de se détacher de l’appartenance territoriale, par exemple grâce à la télématique et au développement de la communication, constitue une forme d’émancipation et un inévitable objectif du « progrès ». En réalité, la question ne peut être résolue ni par un impossible retour à des conditions de vie désormais disparues, ni par une identification aveugle aux raisons de la « nouveauté ». Peut-être faudrait-il associer les développements de la télématique à une nouvelle mise en valeur de l’appartenance, et donc de la différence.

9. M. Romano, L’estetica della città europea, Einaudi, Turin, 1993, p. 137.

10. Ibid.

11. Ibid., p. 138.

12. Pour une analyse de ces aspects, cf. E. Turri, Semiologia del paesaggio italiano, Longanesi, Milan, 1979 (« Il paesaggio alpino : l’irrisione e l’integrazione ») : « La crise qui a frappé le monde alpin ces dernières décennies dérive précisément de cette marginalisation […] Il s’est agi en effet d’une crise de soumission totale au monde extérieur, crise de défiance envers les valeurs qui soutenaient les anciens modes de production, démolis et humiliés par d’autres, plus faciles. […] Et il est vrai, par exemple, que là où ces modèles – les modèles italiens – ont été moins reçus, comme dans le Haut-Adige, il n’y a pas eu de véritable crise » (pp. 214-215).

13. G. Paba, « Ipotesi di un’urbanistica ben temperata », in A. Magnaghi (éd.), Il territorio dell’abitare. Lo sviluppo come alternativa strategica, Angeli, Milan, 1998, p. 423.

14. M. Giusti, « Locale, territorio, comunità, sviluppo. Appunti per un glossario », in A. Magnaghi (éd.), op. cit., p. 152.

15. Ibid., p. 163.

16. « Le développement local […] ne peut pas faire abstraction du contrôle local de l’innovation : ne serait-ce que pour des motifs politiques d’autocontrôle des variables du lieu » (ibid., p. 164).

17. Ibid., p. 161.

18. A. Magnaghi, « Per una nuova carta urbanistica », in A. Magnaghi (éd.), op. cit., p. 33.

19. Ibid., p. 142.

20. P. Donadieu, « Pour une conservation inventive des paysages », in A. Berque (éd.), Cinq propositions pour une théorie du paysage, Champ Vallon, Seyssel, 1994, p. 76.

21. Ce qui implique une mise en valeur de « circuits réticulaires et diffus de ré-identification du territoire englouti » (A. Magnaghi, « Per una nuova carta urbanistica », in A. Magnaghi, éd., op. cit., p. 39).

22. Ibid.

Luisa Bonesio est professeur d’esthétique à l’université de Pavie. On lui doit des ouvrages sur Jacques Derrida, Martin Heidegger, Walter Benjamin, etc. Auteur de La terra invisibile (Marcos y Marcos, Milan, 1993) et Geofilosofia del paesaggio (Mimesis, Milan, 1997), elle a publié, en collaboration avec Caterina Resta, Passagi al bosco. Ernst Jünger nell’epoca dei Titani (Mimesis, 2000), et dirigé la publication d’Orizzonti della geofilosofia. Terra e luoghi nell’epoca della mondializzazione (Arianna, Casalecchio, 2000).