La leçon de philo dans un bois

La leçon de philo dans un bois

Notre prof de philo, Mademoiselle Heidi Guerre (a-t-on idée de porter un nom pareil !) nous a encore cassés les pieds avec son idole, le Martin-penseur, sorte de passereau qui passe son temps entre les hêtres et les étangs de la Forêt Noire. Après le cours, je profitai de sa bonne disposition au bavardage pour lui tenir un brin de compagnie sur le chemin qui va du lycée aux lotissements de l’Éducation nationale, en serpentant agréablement à travers un grand parc boisé. Sans savoir comment, j’étais décidé, cette fois (c’était la troisième), à dépasser le stade de la conversation purement livresque, car, philosophie mise à part, Mademoiselle Guerre, que personne ne remarquait derrière ses grosses lunettes de myope et ses ex cathedra aussi rasoirs que pontifiants, pouvait se révéler mignonne, voire attirante, lorsqu’un mot, une opinion ou une attitude la surprenait. On voyait alors ses lunettes glisser sur le bout de son nez, et le petit regard intrigué qu’elle vous lançait du bleu de ses yeux soudainement dénudés, souligné par la moue enfantine de ses lèvres charnues, vous allait droit au cœur. C’est par hasard, en bousculant ses préjugés, devisant qui sur Nietzsche et les femmes, qui sur Machiavel et le pouvoir, que j’avais découvert le défaut de cuirasse de cette walkyrie cérébrale, bien foutue mais si mal fagotée dans ses allures d’enseignant pour terminale semi-lettrée de la génération Mitterrand. C’est bien sûr à ses fringues intellectuelles que je fais allusion, à son jargon empesé, emprunté aux circonlocuteurs d’outre-Rhin qui n’osent plus appeler un Juif un Juif ni un Allemand un Allemand, comme le faisaient encore un Marx qui était un peu les deux, ou un Nietzsche qui n’était ni l’un ni l’autre. Bardée de titres, de références sérieuses, ma doctoresse ès lettres s’imaginait, comme nombre de ses collègues depuis Platon, révéler à une population troglodyte le monde tel qu’il est, alors qu’ils n’ont fait que tisser autour de lui la toile d’araignée d’un verbiage transcendant dont leurs héritiers ont bien du mal à se défaire même lorsqu’ils retrouvent leur bon sens et le marteau de Nietzsche.

Au début de cette promenade, j’étais, comme les autres fois, intimidé par la belle assurance métaphysique de ma compagne qui avait quelques années de lecture de plus que moi. J’essayai, pour l’épater, de lui exhiber ma panoplie de noms et de concepts « Nouvelle droite », lui montrant un petit bout de Gramsci, qu’elle connaissait mal, lui citant Gehlen et Carl Schmitt qu’elle ignorait superbement, les ayant classés, avec Jünger et quelques autres, parmi les fachos-machos fréquentés par le Maitre dans sa « mauvaise période ». Je lui recommandai Alain de Benoist qui, me dit-elle, l’avait sollicitée pour un dîner et un article dans sa nouvelle revue, Krisis, mais dont ses amis (sûrement des jaloux) lui avaient déconseillé la fréquentation. En désespoir de cause j’affirmai que sa métaphysique n’était au bout du compte qu’un accessoire des pensées métapolitiques qui, seules, influent véritablement sur le monde. Rien n’y fit : elle rajustait ses lunettes, se renfrognait dans sa suffisance de prof s’adressant à un gamin inattentif :

– Basile-Henri ! vous ne suivez donc pas mon cours. La question de l’être est originelle ; Ur-sprünglich. Celle du pouvoir lui est subordonnée, car elle ne se pose qu’au niveau des étants. L’être relève de l’essence.

J’avais envie de lui répliquer que tout cela sonnait aussi dualiste que la scolastique de Thomas d’Aquin, et que j’avais du mal à saisir pourquoi Heidegger, ayant assimilé Nietzsche (il l’a même bougrement pompé !), avait éprouvé le besoin d’exhumer le squelette de la métaphysique kantienne pour nous démontrer qu’elle était bien morte, tout en continuant de faire joujou avec ses formules creuses… Devant l’obstacle, cependant, je reculai et m’aventurai à lui envoyer un autre signal sous forme de calembour désinvolte :

– Vous voulez dire l’« essence » délétère du monde automobilisé, ou les sens originels et vivifiants que votre capiteuse présence éveille en moi, malgré votre glaciale phraséologie ?

Ma boutade acérée fit sa petite blessure, comme me le confirma l’éclair furieux qui, un bref instant, embrasa le regard azur dans son écrin de pommettes empourprées :

– Vous vous croyez spirituel, mais vous n’êtes que vulgaire… Comme beaucoup d’autres vous percevez le monde comme un simple rapport de forces, les êtres comme des proies et des prédateurs. C’est gai !

Ce disant, elle baissait les yeux en même temps que ses hautes prétentions et fixait tout bêtement ses pieds. Je fis de même, constatant que cette femelle hyper-cérébrée avait les « tous petits petons » d’une princesse, et, sous sa mise négligée de servante de l’esprit, j’osai deviner des formes gentiment arrondies, fleurissant sur une taille fine. Nous avancions en silence vers la lisière du bois. Hésitant à presser plus avant mon douteux avantage, j’étais sur le point de rentrer dans ma peau de petit élève bien sage et, pour me faire pardonner mon incartade, de lui poser une quelconque question sérieuse sur ses sujets de prédilection – une retraite honorable en quelque sorte – lorsqu’elle relança mon humeur iconoclaste en sortant cette incroyable ânerie :

– Vous employez les mots sans y réfléchir : méta-physique, méta-politique, méta-je-ne-sais-quoi, où, quand, comment ?

C’était irrésistible, facile et, en outre, cela pouvait faire avancer – ou casser à tout jamais : autre façon de m’en décharger – les amoureux desseins que je formais sur la donzelle.

– Je vais vous l’expliquer ! dis-je, péremptoire.

– Quoi donc ?

– Où, quand et comment tu mets ta je-ne-sais-quoi si vous persistez, une heure après les cours, à me seriner la leçon alors que j’essaye de vous faire voir le printemps, là, en vous, en moi, de vous dire que je vous trouve jolie et vous embrasserais volontiers si toutefois… vous n’aviez pas la bouche pleine de poussiéreux concepts.

C’était dit d’un seul jet, sans bavure. J’attendis, soulagé d’avoir eu le courage de mon désir, le rejet, l’abandon précipité, l’invective ou – moindre des maux – la gifle. Rien ne se produisit. Ma compagne secouait légèrement la tête, incrédule, tout en marchant. Son regard oblique que je sentais sur moi était empreint d’un vague sourire qui, lorsque nos yeux se rencontrèrent dans la pénombre devint franc. Dionysos n’était pas loin. Nous étions sur une de ces sentes forestières qui ne mènent nulle part, et je n’osais toujours pas lui prendre la main ! C’est elle qui le fit avec un tendre soupir de résignation dans lequel j’entendis encore :

– Je suppose qu’il ne me reste plus qu’à te dévoiler Heidi Guerre !

Lorsque nous sortîmes de la forêt, quelques instants plus tard, Heidi, radieuse et délestée de son esprit de lourdeur, badinait à son tour dans le style du cher Maitre. Elle se demandait, entre autres choses, si l’être-en des amoureux, comme toute joie, toute épreuve intensément partagée entre les êtres, fussent-ils deux ou la multitude d’un peuple, n’était pas le fameux chaînon manquant entre l’être et les étants. C’était plus profond, plus païen, qu’il n’y paraissait. Heidegger rajeuni par un coup de printemps. J’avais, quant à moi, l’humeur poétique. Le ciel déployait mes trois couleurs préférées : la nuit sombre s’était appesantie sur l’Orient fatigué ; vers l’Occident rougeoyaient de prometteuses incandescences ; entre les deux glissaient les pâles nuées de mes rêves impériaux.

Basile-Henri Fort