Muray le trouble fête

Muray le trouble fête

Les souverainistes de la revue Immédiatement le célèbrent comme un maître. Alain Besançon lui consacre un exercice d’admiration dans Commentaire. Il entre dans les colonnes du Débat quand cette institution prestigieuse commémore ses vingt ans de travail intellectuel. Des journaux intrépides s’entrouvrent à sa prose et il y publie des tribunes qui lui ressemblent, caustiques et brillantes. Philippe Muray n’est plus condamné à l’enfer, ou au silence médiatique qui en est l’équivalent sournois dans les sociétés libérales très avancées. Qu’on se rassure néanmoins, il n’en est pas pour autant devenu récupérable.

Victime de l’omerta journalistique, les livres de Philippe Muray ont longtemps circulé comme des samizdats dans les réseaux de la dissidence de langue française, et bien des lecteurs savouraient en secret l’embargo méprisable qui rendait l’accès à son travail d’autant plus précieux et établissait entre les rares aficionados une complicité d’initiés. Mais la passion est communicative et elle exige d’être partagée. C’est pourquoi sans doute les cercles de la connivence se sont élargis, faisant bruire la rumeur du dithyrambe au-delà des premiers adeptes. Le blocus se rompt ; il faut profiter de l’aubaine.

Si la faillite du boycott rend l’œuvre de Muray plus accessible, cela ne signifie pas pour autant qu’elle puisse entrer dans les grâces du système1. Et d’abord parce qu’il s’agit d’une œuvre authentiquement radicale. Il serait en effet fallacieux de ne voir dans cet écrivain qu’un contempteur amer du monde contemporain. En faire un dandy réactionnaire, le prendre seulement pour un pamphlétaire éruptif qui coucherait sur le papier ses poussées d’urticaire, c’est bien la tentation de la critique installée qui ne concède le style brillant – et le style de Muray est effectivement lumineux – que pour mieux taire et conjurer la substance du propos. Une telle feinte permet aux folliculaires de se soustraire au terrifiant diagnostic que prononce l’écrivain, un diagnostic sans concession sur les innombrables calamités d’une actualité dont nous subissons chaque jour les outrages.

Subsumant l’imprécation et l’anathème, toujours magnifiquement ajustés, il y a une pensée rigoureuse qui déroule sa logique au rythme des événements qu’elle décrypte. Une pensée qui ne cite pas ses sources foisonnantes, qui se tient en retrait de ses références à l’histoire, à la littérature, à la philosophie, bref une pensée délestée de toute cuistrerie. Une pensée limpide et d’une parfaite cohérence.

C’est à partir de cette cohérence que Muray examine et dissèque un cours des choses qui lui paraît d’autant plus surprenant « que les monstruosités qu’il entraîne, les ruines qu’il accumule et les discours triomphalistes qu’il suscite contre toute raison ne semblent plus inquiéter personne ».

Irrécupérable aussi car rétif à tous les labels. Muray ne se prête pas au statut de l’écrivain maudit ; un type taillé sur mesure et dont raffolent les approbateurs enthousiastes et subventionnés du système présent, qui ne peuvent se résigner tout à fait à vivre sans vis-à-vis. D’où cette recherche du réprouvé postiche, calibré pour sombrer dans le ridicule à la première salve, pour prononcer les méchancetés attendues et être finalement le compère vaincu d’avance qui, fuyant sous les lazzis, ne se rend jamais compte de l’affligeant office qu’il remplit en permettant à la pensée conforme, ou à ce qui en tient lieu, d’afficher une déconcertante série de victoires par K. O.

Muray ne peut être l’opposant rentable qui fait a contrario la gloire de la soumission en vigueur. On ne le prendra pas à ce jeu de dupes dont il connaît les règles par cœur. Il donne lui-même d’éloquents exemples de cette comédie burlesque et soigneusement ritualisée. À propos de l’affaire du PACS notamment, « où les rôles étaient parfaitement distribués. Quelques associations familiales ou religieuses se sont dévouées, comme d’habitude, pour incarner l’ennemi irrécupérable, le conservatisme enkysté, l’ancien monde fossilisé, vitrifié, plastifié dans sa propre caricature, enfin cet ensemble plus ou moins noir d’adversaires sans la présence négative desquels aucune fête ne serait véritablement réussie ; et aucune non plus n’aurait tant de vertus actives et positives. Ce sont les obscurantistes, on le sait bien, qui font exister pour ainsi dire mécaniquement les novateurs porte-lumière, dont ils savent transfigurer, par leur simple présence, les moindres initiatives en libertés menacées ».

C’est ainsi, montre encore Muray, que les critiques les plus sincères de ce qu’il y a de pire dans l’époque qui commence, et le PACS pour lui n’est que l’une des multiples figures de ce qui s’annonce, deviennent les victimes impuissantes de la domination qu’ils prétendent combattre. « En acceptant de contester ce qui se décide de plus révoltant ou de plus burlesque sur le terrain même où s’élaborent les décisions, et sans jamais remettre en cause ce terrain-là, ils s’exposent à être instantanément bafoués par ceux qu’ils ont la naïveté de prendre pour des interlocuteurs… ».

Une festiviste de droite en walkyrie vétéro-testamentaire
C’est que l’enjeu est aussi d’ordre sémantique, et plus généralement de nature sémiotique. Or les contestataires malheureux du régime hyper-moderne parlent la même langue, déplorable, que leurs supposés adversaires et se trouvent de ce fait contaminés par les catégories dont ils prétendent s’émanciper. Poursuivant sa démonstration, impitoyable, Muray écrit : « L’ordre actuellement établi continue à se présenter sous les traits d’un désordre héroïque, et c’est sa seule force. Ceux qui le combattent ne peuvent eux-mêmes combattre que sur son terrain, en utilisant son idiolecte, et c’est leur défaite programmée. C’est ainsi que ceux qui ont manifesté contre le PACS, privilégiant “l’aspect festif”, comme l’écrit Le Figaro, n’ont pu le faire qu’en reprenant à leur compte les signes extérieurs les plus grossiers du faste hyperfestif (chars, sonos, musique techno, rollers et danseurs), donc en devenant à leur tour les apologistes comiques d’un monde dont ils n’aperçoivent que les “excès” les plus pittoresques, mais où ils sont inclus alors qu’ils s’en rêvent les protestataires… ».

Sans vouloir défouler sur une proie trop facile une humeur mise à mal par ce fâcheux épisode, il faut bien, pour l’utilité de la démonstration, évoquer le cas, exemplaire ici, de la « festiviste de droite ». Christine Boutin, walkyrie tendance vétéro-testamentaire, dont le souci d’être dans le coup fit alors merveille, comme le remarque Muray avec cette délectation assassine qui lui est propre quand il vitrifie les « fantoches » qui font mine de menacer avec des arguments si vite réfutables qu’ils en deviennent puérils, les simili- « rebelles » qui tirent toutes les ficelles mais qui ont besoin de se colleter à des « réactionnaires haineux », des « homophobes déchaînés », des « croyants persécuteurs » pour donner un semblant d’héroïsme à leur « cause gagnée d’avance ». C’est elle en effet qui parle alors de « la France de l’espérance, avec ses jeunes animés de l’envie de rire et de chanter », tandis que ses juvéniles partisans clament « rideau sur le PACS, place à la fête » sans même voir qu’il s’agit de la même chose. Le triomphe de l’hyperfestif est tel, conclut Muray, qu’il oblige d’ores et déjà ses piteux adversaires à se parer de tout le saint-frusquin de ce dont justement ils prétendent se libérer.

Homo festivus, le néo-homme, celui d’après la métamorphose, celui de la post-histoire, ne combat que des adversaires exténués, exhumés d’un passé défunt, poudrés de naphtaline et qui se prêtent, innocemment, car le crétinisme n’est jamais vicieux, à la comédie bouffonne dans l’espoir de gagner un peu de visibilité, car ils ont eux aussi une fierté à exhiber. En babil moderne, on appelle cela être médiatisé. La chose évidemment ne manque jamais d’arriver puisque tout a été conçu dans cette perspective. Cette procédure tant de fois répétée renforce la nature lyncheuse du système qui n’accepte en réalité de n’être contestée que par des idiots utiles. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles Muray est décidément irrécupérable !

Il est une ultime raison qui rend problématique une annexion, même paradoxale : c’est que la radicalité de Philippe Muray ne propose rien d’autre, et c’est déjà considérable, que de prendre la mesure du désastre contemporain. En épilogue de sa démonstration qui fonctionne comme une exégèse à chaud des extravagances du système, et le système est tout entier décodé par ses extravagances, il n’a pas de propositions prosaïquement « constructives », pas de programme de reconquista, pas de dénouement heureux, pas d’utopie réconciliatrice, pas d’exhortation à rassembler des fidèles pour façonner un avenir moins désespérant.

Muray ne cligne pas de l’œil en annonçant le bonheur qui pourrait advenir après ces temps de détresse. Pas de prophétisme chez lui, car il ne croit pas à l’hypothèse rassurante d’une aliénation dont nous pourrions à terme nous émanciper. Selon lui, nos contemporains désirent, pour la plupart, les calamités qui leur échoient et ils participent dans l’allégresse au pullulement festif qui nourrit son affliction et l’affliction de la frange récalcitrante qui regimbe à ce qu’il ne faut pas craindre d’appeler une diminution de la vie.

Muray ne se réclame d’aucune orthodoxie qui pourrait être opposée, front contre front, à l’orthodoxie régnante, et c’est pourquoi la critique officielle ne pouvant l’insulter pour ce qu’il propose a choisi si longtemps de l’ignorer.

Muray pressent qu’il n’y a pas de baume qu’on pourrait appliquer sur les plaies vives qu’engendre la machinerie broyeuse du système et c’est pourquoi il ne conçoit qu’un seul protocole, qui n’est pas thérapeutique mais monstratif : le curetage, uniquement. Car la maladie doit aller à son terme.

Sur la grève d’un présent éternel et dénué de sens
En culbutant dans leurs retranchements tous les tics et manies du moment, en faisant parler les dispositifs de l’actuel – et l’art de la citation est, comme le remarque Alain Besançon, « une partie principale de son talent » –, son jargon, ses illusions, ses mensonges et son optimisme de commande et pour tout dire son insondable misère, Muray se contente, et c’est beaucoup, d’essorer le contemporain spongieux pour le renvoyer à son néant bavard. De cette opération véritablement subversive, le système émerge dépouillé de ses ors charlatanesques. Et donc de sa pseudo-légitimité. Il n’est plus alors que sentencieuse niaiserie, qu’insipide prudhommerie.

On serait bien sûr tenté de qualifier de « réactionnaires » de semblables analyses si le mot n’était pas connoté par deux siècles de stérilité pleureuse. Muray véhicule à l’évidence une nostalgie des temps historiques. Mais cette nostalgie n’est pas doloriste. Bien au contraire, elle est armée d’ironie cinglante et aligne aussi bien les « conservateurs » chagrins que les thuriféraires de l’actuel, car les uns et les autres parrainent le même monde débilitant, chacun dans un rôle écrit d’avance.

Au centre de la réflexion de Muray, il y a ce verdict lancinant : l’histoire est close sans que l’humanité ait pu prendre la mesure de sa propre métamorphose. Comme Jean Baudrillard, Muray constate que la catastrophe est accomplie, mais il ne peut dire quand nous avons franchi le seuil ; probablement entre les années soixante et quatre-vingt, lorsque toute une série de processus convergents, caractéristiques de la modernité, s’est emballée pour nous échouer, après la vague, sur la grève d’un présent éternel et dénué de sens où n’existe plus ni passé, sauf quand il peut être criminalisé, ni futur.

Citant Kojève, commentateur érudit de Hegel, l’inventeur du paradigme de la fin de l’histoire, il écrit : « L’Histoire s’arrête quand l’Homme n’agit plus au sens fort du terme, c’est-à-dire ne nie plus, ne transforme plus le donné naturel et social par une lutte sanglante et un Travail créateur. Et l’Homme ne le fait plus quand le réel donné lui donne pleinement satisfaction, en réalisant pleinement son désir (qui est chez l’Homme un Désir de reconnaissance universelle de sa personnalité unique au monde). Si l’homme est vraiment et pleinement satisfait par ce qui est, il ne désire plus rien de réel et ne change donc plus la réalité, en cessant ainsi de changer réellement lui-même ».

Une fois l’histoire perdue en route, la post-histoire est ce qui désigne dans le vocabulaire de Muray l’époque présente. S’y agite une néo-humanité constituée de mutants dérisoires ; les posthommes. L’individu massifié de la post-Histoire ne reconnaît pas l’antagonisme et salue comme une délivrance l’extinction de toutes les dialectiques.

Au fond, l’histoire est ici comprise à la manière dont Carl Schmitt et Julien Freund définissaient le politique ou Nietzsche le tragique. La haine du négatif, son refus farouche et inédit évoque l’idéal hegelien de résolution des contradictions et emblématise à merveille ce symptôme de l’ère nouvelle : « la guerre contre la vie comme multiplicité des contradictions », y compris la contradiction par excellence qu’est le sexe – comme l’a si bien compris Michel Houellebecq –, d’où cette dénégation dérisoire et mortifère de la séduction, de l’érotisme et du libertinage, promptement assimilés au harcèlement dûment réprimé au nom d’un idéal hermaphrodite qui n’ose pas encore dire son nom. La négation festive du négatif, quand l’histoire ne procédait de son temps « que par succession de négations et par liquidations perpétuelles du donné », est aussi, et toujours, le prétexte pour en finir avec les « discriminations » (discriminer, c’est le fait de discerner, de distinguer l’un de l’autre deux objets concrets, c’est-à-dire la manifestation par excellence du fait de penser) promises à « la plus profonde des poubelles d’opprobre de la post-Histoire », car, conclut Muray, « c’est toujours quand on sort de l’Histoire qu’on invoque la morale… ».

Ce monde cauchemardesque qui gomme la différence, condamne la rivalité et excommunie le conflit est aussi, par conséquent, « un monde sans autrui ». Homo festivus est, écrit Muray, « l’éradicateur furieux de toutes les différences » et c’est dans ce contexte que tout l’ancien lexique de l’affrontement devient caduc, puisque ne demeure plus aucune altérité à laquelle s’opposer. Privé de l’autre, « veuf de l’adversaire, de l’ennemi », les particules élémentaires qui composent le néo-genre humain en sont réduites à ne combattre que des fantômes, adoptant dans ce duel léonin des postures de matamores pour se sentir un tant soit peu exister.

Homo festivus saisi par une frénétique envie de pénal
Le monde hyperfestif célèbre donc l’homogénéisation et voit dans les plus minimes aspérités des obstacles, évidemment « archaïques », « frileux », « ringards », à son déploiement universel. Ces résidus qui freinent son ascension grandiose, il entend bien les démoniser et les mettre en procès, car Homo festivus est également saisi, comme l’écrit plaisamment Muray, par une frénétique « envie du pénal ». Se délester du fardeau de l’histoire, c’est pour le néo-homme contemporain s’affranchir du poids de la différence, et il n’estime rien tant que ces effondrements de frontières (« les frontières on s’en fout ! ») où il veut voir la réalisation de son évangile métisseur et androgyne. Effondrements qui, en sollicitant la libre circulation généralisée, exposent chacun au regard de tous dans une promiscuité qu’on voudrait nous faire prendre pour une fraternité nouvelle. Homo festivus se souvient ici qu’il est le lointain descendant des Lumières et, à ce titre, il sait se montrer acharné partisan de la transparence, d’où aussi la passion qu’il peut investir dans la pratique de l’outing, cette perversion sacrée (au nom de la vérité) qui nous vient comme tant d’autres pratiques terroristes de la vertueuse et calamiteuse Amérique.

Si l’époque présente fait si facilement son deuil de l’histoire, il arrive cependant que celle-ci titille Homo festivus par son absence même, comme un membre fantôme chatouille l’amputé par temps humide. Mais lorsque l’histoire fait ainsi retour, c’est sous une forme falsifiée pour servir de cible à un système qui cultive une arrogance sans mesure vis-à-vis d’un passé qu’il n’a de cesse de vilipender. Comme l’a également souligné Alain Finkielkraut, la mise en examen obsessionnelle des temps révolus dispense Homo festivus de rendre grâce aux générations antérieures que l’on frappe de continuels procès au nom d’une « mémoire » devenue le nom très tendance de l’amnésie obligatoire. Muray donne de multiples et saisissants exemples de ce que certains naïfs voudraient encore interpréter comme une dérive spontanée, quand il s’agit en fait d’une nécessité inhérente au système pour que perdure et se renforce l’illusion du bonheur festif. Une illusion conforme aux intérêts de la « classe dominante », d’autant plus assurée de son empire que les traces du modèle historique s’effacent à toute allure.

L’en-deçà se dérobe comme l’ailleurs se défait, toujours plus contaminé par les irradiations festivistes dont le centre dominant bombarde une planète toute entière destinée à n’être que la « touristosphère » sur laquelle s’éclatent les zombies.

L’Histoire s’est effacée pour céder la place à la fête
Prophète inspiré des terreurs modernes et de la fête obligatoire (ce qui est rigoureusement la même chose), Robespierre déclarait en 1794 : « Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs. Un système de fêtes bien entendu serait à la fois le plus doux lien de fraternité et le plus puissant moyen de régénération ». La festivocratie a de lointaines origines, mais son pouvoir absolu est encore frais. Il date justement de cette période charnière où l’histoire s’est effacée pour lui céder la place. En livrant à ses lecteurs une démonstration solidement charpentée, et étayée d’une multitude d’exemples, de la théorie et de la pratique du festivisme intégral, Muray accomplit une œuvre novatrice et percutante, et cela, en les gratifiant d’un continuel bonheur de lecture.

« Hyperfestive, écrit-il, peut être appelée cette civilisation, parce que la festivisation globalisée semble le travail même de notre époque et sa plus grande nouveauté. Cette festivisation intensive n’a plus que de lointains rapports avec le festif d’autrefois, et même avec la déjà vieille “civilisation des loisirs”. Le festif “classique” et localisé (les kermesses de jadis, le Carnaval, etc.), et le festif domestique assuré plus récemment par la télévision, sont désormais noyés dans le festif total, ou hyperfestif, dont l’activité infatigable modifie et transforme sans cesse les comportements et l’environnement. Dans le monde hyperfestif, la fête n’est plus en opposition, ou en contradiction, avec la vie quotidienne ; elle devient le quotidien même, tout le quotidien et rien que le quotidien. Elle ne peut plus en être distinguée (et tout le travail des vivants, à partir de là, consiste à entretenir indéfiniment une illusion de distinction). Les fêtes de plus en plus gigantesques de l’ère hyperfestive, la Gay Pride, la Fête de la musique, la Love Parade de Berlin, ne sont que des symptômes parmi d’autres de cette vaste évolution ».

La fête en régime hyperfestif n’est pas « décidée » par des gouvernements qui, de toute façon, ne gouvernent plus ; elle répond à une exigence de la base ; une base dressée pour la fête et par la fête, pour en exiger toujours de nouvelles et de plus gigantesques. Le festif est une fiction sans antagoniste qui sert à noyer, après l’Histoire, tous les poissons de la négativité et de la dissemblance. C’est pourquoi la posthistoire ne peut se dispenser des sortilèges qu’elle distribue. Il faut lire et méditer à ce propos l’extraordinaire chapitre que Muray consacre au Mondial de 1998 sous le titre « Homo festivus marque des buts ».

Il n’a bien sûr pas échappé à certains « penseurs » habités de quelques réminiscences « révolutionnaires » que cet éloge de la fête sportive pouvait bien s’apparenter à l’ancien motif de l’« opium du peuple ». Mais il ne fallait pas désespérer la promesse citoyenniste, et c’est pourquoi, à peine évoqués, ces scrupules furent-ils prestement remisés au magasin des accessoires d’un autre âge. Ici, le procès de Muray instruit à l’encontre de la critique « de gauche » du système spectaculaire sportif montre toute la pertinence d’un auteur qui renvoie le pseudo-radicalisme à la mode (et il n’est pas à la mode par hasard ; il est le seul adversaire- postiche – que la festivocratie tolère) dans les limbes d’une époque qui conjuguait encore l’événement sous le signe souverain de l’histoire. Cette critique « de gauche » s’opère, avec la caution des « bêtes à Bourdieu », dans le registre de l’aliénation. Or les masses festivisées désirent profondément, selon Muray, ce qui leur est octroyé par les festivocrates. L’hypothèse de l’aliénation est rassurante dans la mesure où elle pose l’existence d’un propre de l’homme qu’il suffirait d’émanciper de la fausse conscience qui le rend étranger à lui-même pour affranchir l’humanité de son tragique parcours. Ce messianisme rédempteur n’est pas en soi contradictoire avec le babil des festivocrates qui ne cessent de rêver de réconciliation définitive.

Mais alors que les « révolutionnaires » rêvent toujours de travailler à la fin de l’histoire, les festivocrates, eux, l’ont bel et bien – et concrètement – anéantie !

Les mutins de Panurge se font les matons de Panurge…
« Il n’y a plus qu’à se baisser, écrit-il encore, pour ramasser du festif », et en effet les exemples pleuvent drus, de Halloween à la « catho-pride » des Journées mondiales de la jeunesse, de l’éclipse d’août 1999 (cette « sorte d’expérience de métissage céleste ») à l’entrée dans le nouveau millénaire fort opportunément troublée par de salutaires ouragans venus rompre le contrat festif qui croit pouvoir stipuler une réconciliation définitive avec l’autre, qu’il s’agisse de la nature, éventuellement déchaînée, de l’étranger, parfois hostile, ou de l’événement, souvent aléatoire.

Festiphobe, Muray l’est avec acharnement, ce qui fait horreur aux rebellocrates stipendiés, ceux qu’il appelle avec un sens inné de la formule les « mutins de Panurge », qui sont tout aussitôt des « matons de Panurge » quand il s’agit de traquer la dissidence.

Philippe Muray, trouble-fête, mais jamais rabat-joie car, à l’image de Nietzsche dont il aime à se réclamer, il sait que l’intelligence rend gai, autant qu’elle rend libre.

Pierre Bérard, Éléments n°101, 2001

1. Le magazine Technikart écrivait ainsi délicatement à son sujet : « Y a des coups de bites au cul qui se perdent ; Philippe Muray aurait bien fait d’aller passer une soirée au Queen ». À cet exorde, Muray a répondu par une estocade qui valait les oreilles et la queue : « … me suggère-t-on d’aller me faire enculer ? Je n’ose croire que les gens de cette gazette considèrent une telle perspective comme un châtiment, une punition, voire comme une honte. Ce serait trop affreux ; cela signifierait qu’ils n’ont jamais rien compris à ce qu’ils croyaient penser. Ils ne seraient pas les seuls ».