Qui était Christoph Steding ?

Qui était Christoph Steding ?

Parmi les nombreuses accusations, plus ridicules les unes que les autres, lancées par Yves-Charles Zarka contre Carl Schmitt, il en est une qu’on peut considérer comme parfaitement surréaliste. Dans son article du Monde, Zarka écrit à propos de Schmitt qu’« en 1939, il publie un article très élogieux sur le livre de l’un des doctrinaires nazis les plus radicaux, Christoph Steding ». Cette affirmation est répétée quelques mois plus tard dans la revue Cités1, publication où l’inévitable Nicolas Tertulian a déjà eu l’occasion de parler du « penseur nazi Christoph Steding », dans un article lui aussi consacré à Carl Schmitt2.

On serait évidemment tenté de demander à Zarka quelles sont, parmi les œuvres de ce « doctrinaire nazi des plus radicaux », celles qu’il a lues ou, plus simplement, celles qu’il pourrait citer (comme il s’agit d’un « doctrinaire », il ne devrait avoir que l’embarras du choix). Il n’en a bien entendu lu aucune, et pour cause ! Il s’est borné à recopier des fiches. Mais le lecteur français est en droit de s’interroger sur ce « doctrinaire » dont il n’a selon toute vraisemblance jamais entendu parler. On va le renseigner.

Zarka ne donne pas les références de l’article de Schmitt. Les voici : « Neutralität und Neutralisierungen. Zu Christoph Steding, Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur », in Deutsche Rechtswissenschaft, IV, 2, avril 1939, pp. 97-118. Il s’agit d’une recension du livre de Christoph Steding, Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur, dont on reparlera plus loin. Zarka ne dit pas (ou ignore) que l’article en question a été traduit en français : « Neutralité et neutralisations. À propos de : Christoph Steding, Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur », in Carl Schmitt, Du politique, Pardès, Puiseaux, 1990, pp. 101-1263. Il suffit déjà de se reporter à la version française pour constater que la description qu’en donne Zarka est totalement erronée.

Mais qui était Christoph Steding ?
Christoph Steding est né le 11 février 1903 à Waltringhausen, dans la région de Hanovre. À partir de 1922, il entreprend des études supérieures de philosophie, d’histoire-géographie, de germanistique et d’indologie. En juin 1931, il soutient à l’Université de Marburg/L., sous la direction de Wilhelm Mommsen, une thèse de doctorat, consacrée à Max Weber. Celle-ci sera publiée l’année suivante à Breslau4. Ce sera le seul et unique ouvrage que Steding fera paraître de son vivant.

En décembre 1931, Steding bénéficie d’une bourse de la section allemande de la Fondation Rockefeller grâce à laquelle il entreprend un voyage d’études de plusieurs années : il réside en Suisse à partir d’octobre 1932, aux Pays-Bas à partir de juin 1933, dans les pays scandinaves à partir du début de 1934. Il séjourne notamment à Bâle, Leiden, La Haye, Copenhague, Stockholm et Oslo. Au cours de ce voyage, il réunit une documentation dont il compte tirer la matière d’un gros livre d’histoire relatif aux puissances « neutres » à l’époque de Bismarck. Pendant toute cette période, pour le moins troublée, sa participation à la vie politique allemande est quasiment nulle.

Il rentre en Allemagne en avril 1934 et commence la rédaction de son manuscrit, qui est accepté à la fin de l’année suivante par le Reichsinstitut für Geschichte des neuen Deutschlands, organisme dirigé depuis sa fondation, le 22 novembre 1935, par Walter Frank. En février 1936, Steding s’installe à Berlin. Il ne va pas avoir l’occasion d’y vivre longtemps. Le 8 janvier 1938, à l’âge de seulement trente-quatre ans, il est emporté par une maladie brutale. Il est alors parfaitement inconnu. Aucun journal ne signale sa disparition.

Son livre, resté inachevé, mais déjà gros de près de 800 pages, est néanmoins publié en novembre 1938 par la Hanseatische Verlagsanstalt de Hambourg – éditeur de nombreux auteurs de la Révolution conservatrice –, grâce à un accord avec sa femme Elly5.

Un « doctrinaire nazi » persécuté par les nazis…
Qu’y a-t-il dans ce livre ? Avant tout une critique de la neutralité politique de la Suisse, des Pays-Bas et des pays scandinaves à l’époque de Bismarck, et une apologie de la notion d’Empire (Reich) telle qu’on l’entendait au XIXe siècle. Steding voit dans la dépolitisation, œuvre des États neutres, la source de la « maladie » de l’esprit européen. « Sombrer dans l’apolitisme de l’existence ralliée au neutralisme, écrit-il, détruit l’humanité même de l’homme ». Son approche est de type rationaliste. Hostile à « l’helvétisation, la hollandisation et la scandinavisation de la pensée allemande », il dénonce toute forme d’irrationalisme en politique. Il critique avec virulence des auteurs aussi différents que Carl Gustav Jung, Jacob Burckhardt, Hermann von Keyserling, Ludwig Klages, Ibsen, Strindberg, Kierkegaard, Overbeck, Bachofen, Huizinga, Houston Stewart Chamberlain, Paul de Lagarde, Georg Brandes, Julius Langbehn, Knut Hamsun, Nicolas Grundtvig, Stefan George, Karl Barth, Sigmund Freud, Richard Wagner ou Thomas Mann. Il s’en prend tout particulièrement aux romantiques allemands (Herder, Fichte, Schlegel, Hölderlin), ainsi qu’à Friedrich Nietzsche, qu’il présente comme autant d’« ennemis du Reich » (reichsfeindliche). Beethoven lui-même ne trouve pas grâce à ses yeux ! À l’« Allemagne romantique », dont la Suisse, les Pays-Bas et la Scandinavie ont selon lui recueilli l’héritage, il oppose l’« Allemagne politique », porteuse de l’idée d’Empire, « essence de l’ordre européen ».

Steding va même plus loin. Il écrit que toutes les critiques adressées à la raison au nom de la « vie », de l’instinct vital, de la biologie, ne sont que le reflet d’une totale incompréhension de la notion d’Empire6. Dans le même esprit, il s’en prend à la vénération esthétisante des « héros », au culte des « reliques du passé », au mythe naturaliste de la « communauté de sang », à la « région obscure » des symboles et des mythes. De façon générale, il stigmatise tout ce qui n’est pas « prussien ». Tonnant contre la culture méditerranéenne et occidentale, il dénonce aussi les Völkische, les admirateurs de la préhistoire germanique, les tenants des forces « telluriques », le pathos de la « communauté nationale-populaire ». Pour finir, il se déclare explicitement étranger à l’idéologie raciale et à la mystique du Blut und Boden7. « La pensée völkisch, souligne Helmut Heiber dans l’ouvrage de référence (plus de 1200 pages !) qu’il a consacré à l’Institut de Walter Frank, était étrangère à Steding parce qu’elle était étrangère à l’État. Et il en allait de même de l’idéologie raciale »8.

Cette brève description permet de comprendre que ce qui a retenu l’attention de Carl Schmitt dans ce livre, c’est avant tout ce qui rejoignait son propre point de vue : la critique du romantisme politique et l’horreur de ces « neutralisations » qui dissolvent la politique pour la transformer en simple savoir technicien. C’est pourquoi Schmitt, dans son article, écrit d’entrée : « La maladie de la civilisation européenne dont parle Christoph Steding […] c’est l’esprit de neutralisation et de dépolitisation qui est l’ennemi du Reich allemand »9.

On comprend du même coup combien les vues de Steding étaient éloignées de l’idéologie du IIIe Reich. Son livre a d’ailleurs été en partie « expurgé ». Profitant de l’inachèvement du manuscrit, Walter Frank n’a pas hésité à y faire des coupes ou des « corrections ». Helmut Heiber précise que des passages favorables aux Juifs ont été supprimés, que des parties hostiles aux Völkische, à la Suisse et à l’Italie ont également été « retravaillées »10. Frank a pu ainsi obtenir une caution officielle. Mais les réactions hostiles vont très vite se multiplier.

Le 22 mars 1939, Alfred Rosenberg fait diffuser une circulaire interdisant à tout journal du parti de publier la moindre ligne sur le livre de Steding11. L’ouvrage est ensuite dénoncé par un collaborateur de Rosenberg, Rudolf Wendorff, dans un texte de dix pages intitulé « Krankheit und Gesundheit der europäischen Kultur », puis par Theodor Heuss, qui se déchaîne contre Steding dans un article du journal Das deutsche Wort12.

L’exécution capitale est prononcée par Heinrich Härtle, alors représentant du philosophe Alfred Bäumler auprès du service Rosenberg, dans un article publié en septembre 1939 dans la revue de Rosenberg, les Nationalsozialistische Monatshefte. Steding y est d’emblée présenté comme un personnage « dogmatique » et « arrogant », dont il convient de condamner la démarche « simplificatrice » et « réductrice » et de dénoncer les « erreurs ». Pour Steding, écrit Härtle, l’histoire de la culture est politiquement « neutre » et, comme telle, ennemie de l’histoire tout court. Or, Steding, durant les « années décisives » de 1932-33, au lieu de se prononcer clairement pour le national-socialisme, a préféré se réfugier lui-même dans la « neutralité ». En outre, sa conception du monde est « incertaine » : « Tout ce qu’il y a de décisif dans la littérature nationale-socialiste concernant la politique, la culture, l’histoire, la philosophie de l’histoire, etc., même dans les manuels les plus élémentaires, tout cela pour Steding n’existe pas »13.

Après avoir stigmatisé l’interprétation que Steding a donnée de Nietzsche, Heinrich Härtle explique que l’État national-socialiste, dans la mesure où il n’entend pas être une simple restauration de l’Empire de Bismarck, mais un État de style nouveau fondé sur la race, ne peut apparaître lui aussi que comme « hostile au Reich » (reichsfeindlich) aux yeux de Steding. Il conclut : « Il faut vraiment être complètement étranger au national-socialisme pour n’avoir pas encore compris cela aujourd’hui »14.

Le livre de Steding sera néanmoins réédité plusieurs fois à partir de 1942. Des extraits soigneusement choisis seront également édités, sous le titre Das Reich und die Neutralen, à l’intention des soldats du front. Mais il faudra attendre les années d’après-guerre pour voir paraître dans la presse allemande des comptes rendus élogieux de l’ouvrage. Le 5 janvier 1949, par exemple, le quotidien démocrate Der Kurier le présentait comme « véritablement génial ». André Doremus, plus récemment, a pu le qualifier d’« étincelant d’intuitions »15. Tel est l’homme que Yves Charles Zarka, toujours honnête et bien informé, n’a pas hésité à décrire comme « l’un des doctrinaires nazis les plus radicaux ».

Alain de Benoist, Éléments n°110, 2003

1. Cités, 14, 2003, p. 161.

2. « Le juriste et le Führer », in Cités, 6, avril 2001, p. 45.

3. L’article a également été traduit en serbo-croate et, plus récemment, en coréen : in Carl Schmitt, Ipchang kwa Kaenyumdul. Weimar-Genève-Versailles waeui Tuchaenge isoso 1923-1939, Sejong, Pusan, 2001, pp. 271-295.

4. Politik und Wissenschaft bei Max Weber, Wilhelm Gottlieb Korn, Breslau, 1932.

5. Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur, Hanseatische Verlagsanstalt, Hamburg, 1938, 760 p.

6. Ibid., p. 296. Ibid., p. 295.

7. Ibid., pp. 519-521.

8. Helmut Heiber, Walter Frank und sein Reichsinstitut für Geschichte des neuen Deutschlands, Deutsche Verlags-Anstalt, Stuttgart, 1966.

9. Art. cit. Cf. aussi Armin Mohler, « Christoph Stedings Kampf gegen die Neutralisierung des Reiches », in Staatsbriefe, München, 6, 1990, pp. 21-25.

10. Op. cit., pp. 256, 351 et 1220.

11. Ibid., p. 527.

12. Theodor Heuss, « Politische oder polemische Wissenschaft. Zu Christoph Stedings Werk », in Das deutsche Wort, XV, 1939, pp. 257-260.

13. Heinrich Härtle, « Steding neutralisiert Nietzsche », in Nationalsozialistische Monatshefte, septembre 1939, p. 836.

14. Ibid., p. 837.

15. In Carl Schmitt, Ex captivitate salus. Expériences des années 1945-1947, J. Vrin, Paris, 2003, p. 274.