Analyse des résultats du premier tour de la présidentielle de 2002

Analyse des résultats du premier tour de la présidentielle de 2002

« Cataclysme », « séisme », « tremblement de terre » : les commentateurs ont tous eu recours aux mêmes termes pour qualifier les résultats du premier tour de l’élection présidentielle française. Mais en fait c’est à l’effondrement de toute une classe politique que les téléspectateurs ont assisté en direct en apprenant, au soir du 21 avril, que Jean-Marie Le Pen, dépassant Lionel Jospin et talonnant Jacques Chirac, serait présent au second tour, prévu pour le 5 mai prochain.

Depuis lors, la France, qui passe généralement son temps à donner des leçons aux autres, est à son tour montrée du doigt. Mais en fait, c’est l’étonnement des observateurs qui étonne, tant les choses étaient à bien des égards prévisibles.

Depuis plusieurs années, une part grandissante de l’électorat est devenue allergique à une Nouvelle Classe politique qui n’a cessé d’apparaître chaque jour plus éloignée des préoccupations des Français. Ceux-ci ont eu le sentiment de voir se succéder des équipes gouvernementales de droite et de gauche qui, fondamentalement, mettaient en œuvre la même politique. La « cohabitation » Chirac-Jospin a accentué cette impression. Du coup, la différence entre droite-gauche s’est effacée dans les esprits, ouvrant ainsi la voie à de nouveaux clivages.

Les sondages qui se sont succédés ces derniers mois en témoignent éloquemment. Qu’ont-ils révélé ? Que 75 % des Français trouvaient les programmes de Jacques Chirac et de Lionel Jospin peu différents ou quasiment identiques (Libération, 22 mars 2002). Que 56 % des électeurs n’étaient que peu ou pas du tout intéressés par l’élection présidentielle (Libération, 15 mars 2002). Que 6 Français sur 10, toutes catégories confondues, jugeaient le clivage gauche-droite dépassé (Le Nouvel Observateur, 14 février 2002). Enfin, que la proportion de Français qui se classent eux-mêmes « ni à droite ni à gauche » a bondi de 19 % en 1995 à 45 % aujourd’hui (L’Humanité, février 2002).

Le grand perdant du scrutin est évidemment Lionel Jospin qui, en apprenant ses résultats (16 % des voix), a immédiatement déclaré – non sans courage – qu’il abandonnait la vie politique. Honnête mais sans charisme, le Premier ministre avait fait une campagne médiocre. Ayant d’emblée déclaré que cette campagne ne serait « pas socialiste », il avait encore ajouté au ressentiment d’une gauche qui lui reprochait déjà d’avoir mené une politique « sociale-libérale » ou « centriste », c’est-à-dire oublieuse de ses propres idéaux. Un espace politique s’était ainsi ouvert sur sa gauche, espace que que le parti communiste, du fait de sa présence au gouvernement, ne pouvait plus combler.

Le vote de gauche s’est alors dispersé. Sur seize candidats, on ne comptait cette année, outre Jospin, pas moins de trois candidats trotskystes, un candidat des Verts, un candidat radical de gauche (« radical », en France, signifiant modéré !), un candidat communiste, sans compter l’inclassable Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l’Intérieur et défenseur d’un jacobinisme républicain qui a séduit jusqu’à certains gaullistes et anti-européens de droite. Résultat : l’extrême gauche a obtenu à elle seule 11,6 % des voix, qui ont évidemment fait défaut à Jospin, tandis que le candidat communiste, Robert Hue, était littéralement écrasé par la trotskyste Arlette Laguiller (6,1 % des voix) : avec 3,4 % des votes (contre encore 8,7 % en 1995), le parti communiste, désormais complètement social-démocratisé, enregistre le score le plus catastrophique de son histoire et semble promis à une quasi-disparition.

Mais au-delà du cas Jospin, c’est bien à l’« extrême décomposition du système politique » français, pour reprendre les termes de Jean-Pierre Chevènement, que nous venons d’assister.

Au premier tour de l’élection présidentielle de 1988, les deux principaux candidats, François Mitterrand et Jacques Chirac, avaient obtenu ensemble 54,1 % des suffrages. Cette fois-ci, Chirac et Lionel Jospin n’en ont obtenu à eux deux que 35,6 %. Face à Le Pen (17,2 % des voix, et même près de 20 % si l’on y ajoute les voix de son concurrent Bruno Mégret), Jacques Chirac n’a lui-même recueilli que 19,6 % des voix. C’est le chiffre le plus bas jamais obtenu par un président sortant lors d’une élection présidentielle (François Mitterrand en avait obtenu 34,1 % dès le premier tour de l’élection présidentielle de 1988). Tandis que Le Pen recueille près de cinq millions de voix, la droite et la gauche institutionnelles en perdent chacune environ deux millions et demi.

Au total, si l’on additionne le taux record d’abstention (28 % des électeurs inscrits, contre 21,6 % en 1995) et le nombre de votes qui se sont portés sur des candidats marginaux ou n’ayant aucune chance d’être élus, on constate qu’un Français sur quatre vote désormais en dehors du « système », et que les « partis de gouvernement » représentent aujourd’hui moins d’un tiers de l’électorat.

L’analyse détaillée du scrutin montre que Jean-Marie Le Pen a surtout trouvé ses électeurs chez les employés (23 % d’entre eux ont voté pour lui), chez les femmes (19 % ont voté en sa faveur, contre 16 % des hommes), chez les ouvriers et, d’une façon plus générale, dans les milieux les plus populaires confrontés de façon quotidienne à l’insécurité, à la délinquance et aux pathologies sociales nées d’une immigration rapide, massive et incontrôlée. Le Pen arrive en outre en tête dans 25 départements, dont le Nord-Pas-de-Calais, ancien fief traditionnel de la gauche. Dans certaines régions, comme l’Alsace ou la région de Nice, il obtient des scores dépassant largement 20 ou 25 % des voix, avec des pointes allant au-delà de 30 % (comme à Carpentras).

Pour le second tour, il n’y a évidemment plus de suspense. Il ne fait aucun doute que Jacques Chirac sera élu largement le 5 mai. Mais ce sera une victoire paradoxale, puisque le chef de l’État devra sa réélection à Jean-Marie Le Pen, un homme qu’il déteste (et qui le lui rend bien), alors que face à Lionel Jospin, il n’est pas du tout sûr qu’il l’aurait emporté.

La gauche, de son côté, a déjà fait savoir qu’elle voterait sans plaisir, mais très majoritairement, en faveur de Jacques Chirac (« plutôt un corrompu qu’un fasciste », disait dimanche soir l’un de ses représentants !). Mais ce faisant, elle aggrave une confusion dont elle vient d’être elle-même la victime et sert indirectement Le Pen, qui ne cesse d’affirmer que l’opposition entre la gauche et la droite de l’« Establishment » est purement factice. Exploitant la situation et visant à « rassembler » le plus possible, Le Pen a d’ailleurs déjà déclaré : « Je suis socialement de gauche, économiquement de droite et nationalement de France ! ».

Dans l’immédiat, le succès de Jean-Marie Le Pen va relancer un « antifascisme » qui s’était un peu assoupi ces derniers mois. Affirmant que « la démocratie est en danger » – alors que ce « danger » n’est jamais que le résultat d’un vote démocratique –, plusieurs partis de gauche ont l’intention d’organiser une grande manifestation de masse le 1er mai, qui est aussi la date du traditionnel défilé parisien des militants du Front national (les responsables du maintien de l’ordre sont inquiets.). Cette attitude totalement anachronique risque une fois de plus d’empêcher de comprendre les causes réelles de la situation. Car il n’y a bien entendu ni « 20 % de fascistes » ni « 11 % de trotskystes » en France. Le résultat du scrutin n’atteste pas non plus une poussée de xénophobie ou une radicalisation générale de la société. Pris dans toutes ses composantes, il révèle seulement une immense poussée protestataire contre un système politique à bout de souffle et laisse prévoir des troubles profonds au cas où la classe politique s’entêterait à ne pas saisir le sens du message qui lui a été adressé.

La véritable inconnue, ce sont les élections législatives qui doivent faire suite à l’élection présidentielle. Le regain d’antilepénisme peut se traduire à gauche par une mobilisation accrue et une volonté affirmée de « faire bloc », tandis qu’à droite Le Pen semble désormais en position de gagner un certain nombre de siège au détriment des chiraquiens. Si la gauche gagnait les législatives, on devrait alors s’attendre à une nouvelle « cohabitation » de cinq ans. Beaucoup considèrent comme douteux qu’un tel attelage contre-nature puisse aller à son terme

Alors qu’il y a seulement quinze ans, Schröder, José Maria Aznar, Tony Blair ou Mario Berlusconi étaient encore inconnus, la classe politique française actuelle reste la même qu’à l’ère Brejnev. Entre ces gérontocrates et le peuple français, de droite et de gauche, un immense fossé s’est ouvert. À terme, c’est la Ve République elle-même qui pourrait bien être menacée.

Alain de Benoist