Les iconoclastes

Les iconoclastes

Peu après s’être emparés de Kaboul, en 1996, les talibans afghans avaient menacé de réduire en poussière toutes les statues du pays. En février dernier, ils ont tenu leur promesse en dynamitant les célèbres bouddhas géants de Bamiyan (38 et 55 m de hauteur), qui se trouvaient logés au flanc d’une falaise depuis leur construction au Ve siècle de notre ère. Cette destruction a suscité dans le monde une vague de protestations indignées, au demeurant parfaitement justifiées. Cette indignation aurait toutefois été plus crédible si les commentateurs avaient consenti à reconnaître qu’au cours de l’histoire, l’Occident a lui-même fréquemment donné l’exemple de ce genre de méfaits.

L’iconoclasme, en effet, n’est pas l’invention des fanatiques talibans. Il plonge ses racines dans l’histoire des religions monothéistes, prolongée à l’époque moderne par celle des idéologies séculières qui en ont pris le relais.

L’interdiction initiale se trouve dans la Genèse : « Vous ne ferez pas d’idoles, vous ne vous dresserez ni statue ni stèle » (Lev. 26,1, cf. aussi Deut. 4,15-19). Cette proscription de la représentation imagée de la divinité, étendue parfois à toute image à figure humaine, contraste avec le sentiment instinctif qui a depuis toujours prévalu en Europe. Aussi le motif avancé pour justifier l’interdit a-t-il été le refus de l’« idolâtrie » : alors que pour les Grecs, la vie religieuse était indissociable du culte de la beauté, le Dieu jaloux de la Bible enjoint à ses disciples de s’interdire (et d’interdire aux autres) toute représentation « de pierre sculptée ou de métal fondu ».

L’interdiction vise, du même coup, à marquer une distance et à légitimer une hostilité : interdire la pratique des images conduit inévitablement à lutter contre ceux qui l’autorisent ou ne l’interdisent pas. Le refus de l’« idolâtrie » justifie ainsi la lutte contre les « idolâtres », c’est-à-dire la guerre pour anéantir ou faire taire les autres. La foi alimente dès lors l’intolérance. Au cours des âges, on ne s’en est pas privé.

Le christianisme naissant, dressé contre le paganisme, fut iconoclaste aussitôt qu’il en eut les moyens. Pendant plusieurs siècles, les temples dédiés aux anciens dieux furent systématiquement brûlés ou détruits, les autels renversés, les statues démembrées ou démantelées. Dans les campagnes, des troupes de moines s’employèrent à piller les sanctuaires, en saccageant les œuvres d’art qui s’y trouvaient. Ces destructions atteignirent leur apogée sous le règne de Théodose (380-395), époque à laquelle le célèbre Sérapeion d’Alexandrie, l’un des plus grands et des plus beaux sanctuaires de l’Antiquité (il abritait la statue chryséléphantine de Sérapis), fut détruit par des émeutiers brûlant du désir de faire disparaître ce témoignage de la foi ancienne.

L’admirable floraison de l’art religieux à partir du Moyen-Âge a fait oublier que les chrétiens des premiers siècles refusaient eux-mêmes toute représentation de la divinité, soit par fidélité à l’interdit mosaïque, soit pour bien marquer leur différence par rapport au paganisme. Eusèbe de Césarée et Épiphane de Salamine, pour ne citer qu’eux, récusent comme absurde toute tentative de représenter le Fils de Dieu. En 306, le synode d’Elvire interdit encore l’introduction des images dans les églises. Ce n’est que dans la seconde moitié du VIe siècle que le culte des images, au début tout juste toléré, commencera à se diffuser, tandis qu’en Orient se développera le culte de l’icône.

Deux grandes crises iconoclastes marqueront encore l’histoire de la chrétienté. La première sera la « guerre des images » déclenchée en 730 par la décision de l’empereur byzantin Léon de faire disparaître les images saintes. La seconde éclatera au moment de la Réforme. Sans entrer dans les péripéties de ces crises, on rappellera seulement que l’une et l’autre se soldèrent par des destructions innombrables.

L’iconoclasme calviniste a particulièrement sévi à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe. En France, entre 1550 et 1630, plus de 20 000 églises et monastères furent ainsi brûlés, rasés ou ravagés, entraînant la disparition de toute une part de l’héritage monumental roman et gothique. Vers 1570, l’ambassadeur de Venise à Paris constatait que les protestants de son temps avaient détruit les églises et autres édifices sacrés en si grand nombre que des années de revenus de la Couronne ne permettraient pas de les rebâtir. « On ne voit partout que des ruines », écrivait-il alors.

Entre 1792 et 1794, les révolutionnaires français furent à leur tour saisis par la même fièvre de démolition sacrée. Cette fois, il s’agissait de faire disparaître les témoignages de l’Ancien Régime. Les châteaux brûlèrent par milliers, les statues furent brisées. Là encore, la destruction des trésors culturels fut donc assimilée à une lutte éternelle entre le Bien et le Mal, visant à supprimer les traces d’un passé honni pour faciliter l’avènement d’un avenir certifié radieux. Au XXe siècle, les grands régimes totalitaires ne procédèrent pas autrement.

Aujourd’hui, la logique du capital ne détruit pas les œuvres d’art créées par l’homme – elle préfère les vendre sur le marché –, mais elle détruit ces œuvres d’art naturelles que sont les paysages et les équilibres écologiques. Les villes deviennent des ensembles chaotiques de constructions désordonnées. Les campagnes et les régions côtières sont défigurées par l’activité industrielle, la publicité et le tourisme de masse. L’usage des méthodes agricoles productivistes augmente la pollution des nappes phréatiques, accroît l’érosion des reliefs, appauvrit la biodiversité. Ainsi la réduction de toutes choses à leur valeur d’échange, c’est-à-dire à leur valeur marchande, aboutit-elle à son tour à détruire, non seulement la diversité du monde, mais aussi sa beauté.

Les talibans afghans n’ont pas d’excuse. Ils ont des prédécesseurs.

Alain de Benoist