L’ère des virus

L’ère des virus

L’un des effets de la mondialisation est la généralisation du mode de propagation virale. Dans le monde des réseaux, le virus est partout : instantané, généralisé, diffus. Il constitue à la fois une réalité, une virtualité et une métaphore. Inexorablement, malgré les mesures adoptées pour empêcher son extension, le virus du Sida continue à s’étendre un peu partout dans le monde. Le continent africain est particulièrement dévasté. D’autres maladies nouvelles, dont certaines sont en fait des maladies anciennes que l’on croyait avoir éradiquées, apparaissent ici et là, menaçant de se répandre dans des continents entiers. Mais l’homme n’est pas le seul touché. En l’espace de quelques années, l’encéphalopathie spongiforme bovine (la maladie de la « vache folle ») a dévasté les élevages, plongé dans la crise tout un secteur économique, et continue d’inspirer les plus vives inquiétudes quant à l’ampleur de sa transmission à l’être humain. Et voici maintenant l’épidémie de fièvre aphteuse qui, partie d’Angleterre, s’est à son tour lancée à la conquête du monde.

Le virus est encore une notion-clé des nouvelles technologies de l’information. La diffusion rapide du système Internet est allée de pair avec l’apparition de virus informatiques qui, partis d’un point quelconque du globe, se transmettent en quelques jours, voire en quelques heures, aux ordinateurs du monde entier. Les marchés financiers, qui fonctionnent désormais en « temps zéro » à l’échelle planétaire, se reconfigurent eux aussi conformément au mode de propagation virale. Une crise financière localisée se propage instantanément d’un bout à l’autre de la planète, entraînant par une sorte d’« effet de dominos » une succession de crises qui menace à tout moment d’aboutir à un krach généralisé. Il n’est enfin jusqu’aux croyances idéologiques et religieuses qui se transmettent aujourd’hui sous une forme « virale », se jouant des frontières traditionnelles et utilisant les nouvelles techniques de communication : l’islamisme, pour ne citer que lui, relève de ces nouvelles formes de contagion.

Le mode de propagation virale obéit à des lois qui lui sont propres. Le virus se propage de manière imprévisible, mais selon le principe des réseaux polycentriques. Ce n’est pas une propagation en chaîne, de type linéaire : chaque point touché se transforme en centre de diffusion à son tour. Cette propagation acquiert du même coup une extraordinaire rapidité. Elle saute par dessus les barrières géographiques, politiques, institutionnelles. Elle fait le tour de la terre dans un mouvement sans fin.

Pour faire face aux virus, les pouvoirs publics se transforment en autorités sanitaires. Dans tous les domaines, et pas seulement dans celui de la santé, les métaphores les plus fréquemment employées sont de type biologique ou médical. Pour enrayer l’extension des épidémies (ou des pandémies), on établit des « cordons sanitaires », on met en « quarantaine ». Parallèlement, on tend à assimiler tout ce dont on souhaite se débarrasser à des « microbes » ou à des « bacilles ». Contre un ennemi invisible, diffus, qui peut être partout, même là et surtout où on ne le voit pas, on a recours au principe de précaution. On abat des cheptels entiers sans être sûr que les bêtes qu’ils contiennent sont véritablement malades. L’internaute, devant son ordinateur, jette par prudence, sans les ouvrir, les messages dont il ignore la provenance. On en arrive ainsi à une sorte de généralisation de la loi des suspects : la simple possibilité d’infection conduit à mobiliser contre des catégories de populations entières. La suspicion se généralise. On sait combien, dans le passé, ce type d’attitude vis-à-vis d’un ennemi invisible mais considéré comme omniprésent, et donc d’autant plus redoutable que sa visibilité était nulle, a pu nourrir de redoutables fantasmes et inspirer de durables persécutions.

Dans le domaine de la politique et des idées, les conséquences sont évidentes. Les idées regardées comme « dangereuses » sont elles aussi traitées par le principe de précaution. Pour éradiquer leur propagation, on commence par grossir la menace en représentant des périls imaginaires (qui détournent l’attention des périls réels). On pratique l’amalgame, en identifiant l’un à l’autre des phénomènes qui n’ont entre eux que des ressemblances ou des affinités superficielles. On s’emploie ensuite à les éliminer, en transformant ceux qui sont censés en être les représentants ou les porteurs en citoyens de seconde zone, sinon en sous-hommes. On établit autour de ces derniers des « cordons sanitaires ». Pour finir, de surveillance en contrôle, de procès d’intention en persécution contre ceux qui sont suspects de déviance par rapport aux normes de l’idéologie dominante, la société tout entière devient « orwellienne » et tend à ressembler au célèbre Panoptique de Bentham. C’est ainsi que l’ère des virus ouvre la voie à un nouvel hygiénisme social.

Alain de Benoist