L’ennemi américain

L’ennemi américain

À peine plus de six mois après son élection, les orientations de George W. Bush apparaissent désormais clairement. En politique étrangère, alors qu’on s’attendait à un retour à l’isolationnisme, le nouveau président américain s’est empressé d’accentuer tous les côtés durs de la diplomatie de son prédécesseur. Dès son entrée à la Maison-Blanche, sans autre raison apparente que de rassurer Israël, il a bombardé l’Irak et décidé le maintien d’un blocus qui a déjà provoqué la mort de plus d’un million de civils, en majorité des enfants. Peu après, prenant prétexte de la tension en Macédoine, il ajournait le plan de retrait des Balkans annoncée par son entourage lors de sa campagne électorale.

Au Proche-Orient, Bush a fait opposer son veto à l’envoi d’une force internationale d’observation dans les territoires palestiniens, où la répression israélienne a déjà fait plus de 500 morts. Il s’est également engagé auprès d’Ariel Sharon à transférer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, légitimant ainsi l’annexion de l’ensemble de la ville par Israël en 1967, en violation de toutes les résolutions de l’ONU. En compensation de cet appui inconditionnel apporté aux Israéliens, il soutient les islamistes du Pakistan et appuie discrètement les terroristes de l’UCK en Macédoine et au Kosovo.

Mais surtout, en même temps qu’il s’apprête à relancer le nucléaire civil pour faire face à la pénurie d’énergie que connaît actuellement son pays – on prévoit la construction de 65 nouvelles centrales nucléaires par an pendant vingt ans ! –, Bush a annoncé la mise au point d’un projet de bouclier antimissile (Missile Defense System ou MDS), projet particulièrement flou sur le plan budgétaire (les estimations de son coût total varient entre 240 et 400 milliards de dollars), mais dont on sait déjà que les visées sont autant offensives que défensives, puisque les systèmes antimissile dits « de théâtre » serviront d’abord à protéger les troupes américaines projetées sur n’importe quel champ d’opérations extérieur.

La mise au point de cette sorte de « ligne Maginot de l’espace » viole délibérément la plupart des accords de désarmement et de stabilité dans le monde, en particulier le traité ABM (Antibalistic Missile) signé en 1972 avec l’Union Soviétique. Il aura pour conséquence de remettre en cause le principe de la dissuasion nucléaire et de relancer la course aux armements chez tous les États qui en possèdent les moyens, à commencer par la Chine, que les Américains n’hésitent plus aujourd’hui à qualifier de « concurrent stratégique ».

Ce projet antimissile, officiellement destiné à faire face à la prolifération balistique et aux menaces représentées par des « États voyous » (rogue states) qui sont pourtant bien incapables d’atteindre le territoire américain, vise en réalité à asseoir définitivement la puissance hégémonique des États-Unis, sans excessif souci de la « communauté internationale » ni même de leurs alliés. Il ne s’agit plus, comme à l’époque de la « guerre des étoiles » de Ronald Reagan, de gagner la guerre froide, mais bien d’assurer à Washington la suprématie militaire absolue sur terre et dans l’espace à l’ère de la globalisation.

Au-delà, il s’agit aussi de favoriser, en lançant un immense programme de recherche et de développement à base de « ruptures innovantes », le mariage de plus en plus étroit d’entreprises civiles et militaires dans le secteur de l’information, de l’électronique et de la communication, de creuser toujours davantage le fossé avec les Européens qui se refuseront à devenir les sous-traitants de ce programme, et de prendre définitivement le contrôle des centres européens de recherche, notamment anglais et allemands, qui accepteront de s’y associer. Tous objectifs conformes aux ambitions du complexe militaro-industriel, qui vient de retrouver toute sa vigueur avec l’arrivée aux postes clefs de l’US Navy et de l’US Air Force de Gordon England et James Roche, représentants de General Dynamics et de Northrop Grumman, deux des principaux fournisseurs de systèmes d’armement des États-Unis.

Le projet MDS a été imposé au reste du monde sans consultation ni discussion. Les Européens ont été les premiers mis devant le fait accompli. Washington reste d’ailleurs plus que jamais hostile à toute forme de défense européenne autonome, qui se mettrait en place en dehors du contrôle de l’OTAN. Et le système américain « Échelon » continue d’espionner les communications en Europe.

Mais c’est dans tous les domaines que les États-Unis de George W. Bush ont apparemment décidé de faire cavalier seul. Le président américain a ainsi décidé l’abrogation des contrôles sur le CO2 responsable de l’effet de serre, avant de refuser de signer le protocole de Kyoto sur le changement climatique au motif qu’il « causerait un dommage sérieux à l’économie américaine ». Les États-Unis qui, avec 5 % seulement de la population, rejettent près du tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre, resteront ainsi les premiers pollueurs de la planète. Plus récemment, Bush a également refusé de s’associer au projet de code international mis au point sous l’égide de l’OCDE pour lutter contre les « paradis fiscaux », l’évasion fiscale à grande échelle et le blanchiment de l’argent des pires trafics. Il pourrait maintenant s’opposer à la signature du projet de protocole, négocié à Genève depuis six ans, visant à interdire la production d’armes biologiques.

George W. Bush confirme ainsi les liens privilégiés qui l’unissent aux milieux d’affaires qui ont financé sa campagne, ainsi qu’aux deux grands lobbies qui le soutiennent : le lobby pétrolier, surtout représenté par le vice-président Dick Cheney et le secrétaire au Commerce, et le complexe militaro-industriel, dont les principaux représentants sont le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, et la conseillère pour la Sécurité nationale, Condoleezza Rice. L’idée générale propagée par les businessmen texans qui occupent aujourd’hui les allées du pouvoir à Washington, est que la politique étrangère se réduit au commerce et à la guerre, et que la défense des seuls intérêts économiques américains est le meilleur moyen de « promouvoir la démocratie » dans le monde. Plus encore que sous Clinton, ce projet est sans équivoque. Il est impérialiste et « globalitaire ». Et surtout fort de la faiblesse, de la pusillanimité et de l’habituel degré de soumission des « alliés » européens.

Alain de Benoist