La civilisation du football

La civilisation du football

Que le football soit un des phénomènes contemporains les plus caractéristiques et les plus étranges, nul ne songe à le nier. Sa mondialisation, son impact médiatique, les sommes fabuleuses qui s’y investissent depuis quelques années, les débordements parfois sanglants qu’il provoque, tout cela contribue à en faire souvent l’« événement » d’une actualité en quête de sensations fortes. Mais dès que l’on essaie de soulever un peu le voile, de comprendre ce qui se passe derrière tout ce remue-ménage, bref de savoir de quoi il est si caractéristique, on se heurte à un néant d’analyse assez fascinant.

D’une part, les professionnels de ce genre de spectacle s’interrogent en pure perte et ne peuvent que masquer leur crainte et leur manque de maîtrise de l’ampleur qu’il atteint : l’argent, le jeu dur, la violence dans les stades, les enjeux qui couvent laissent pantois. Où va le football ? On n’en sait rien, mais on y va. D’autre part, les sociologues patentés qui dissèquent avec amour les moindres changements de rythme de la marche de notre belle civilisation occidentale, refusent de se pencher sur ce qui n’a pas selon eux la noblesse nécessaire pour mériter une analyse sérieuse. Sous l’influence de l’école de Francfort, le sport de masse a été déclaré une bonne fois pour toute un simple moyen d’infantiliser les masses en les précipitant dans un investissement émotif régressif. Aussi, la sociologie critique (tendance gaucho-libertaire-marxiste) ne peut-elle que passer à côté d’un phénomène social total.

L’actualisation d’un vieux fonds de valeurs populaires
Car le football n’est pas seulement un sport : s’accumulent sur ses épaules diverses strates d’investissements populaires, d’imaginaire, de pulsions qui font sa complexité : seule leur distinction peut permettre une appréciation et non pas seulement des jugements à l’emporte-pièce.

Un sport relève toujours d’une civilisation spécifique. Si, à l’origine, le football était essentiellement anglais, il s’est en l’espace d’un siècle étendu sur le globe tout entier : la terre n’est-elle pas ronde comme un ballon de foot noir et blanc ? L’Europe d’abord, mais aussi l’Amérique latine, les pays de l’Est, l’Afrique et bientôt le Sud-Est asiatique sont touchés par la fièvre du football. Et il ne s’agit pas d’une mode superficielle, éphémère et cantonnée dans un ghetto de spécialistes : c’est un sport profondément populaire, qui draine les foules, qui s’inscrit dans la vie quotidienne des populations. C’est la preuve indéniable qu’il permet l’actualisation d’un vieux fonds de valeurs essentiellement populaires, que l’on retrouvera partout, compte tenu des particularismes de détail.

Ce qui apparaît d’emblée au plus profane, au simple regard des manifestations de ses spectateurs plus ou moins engagés, c’est l’aspect festif, chaleureux, convivial que les commentateurs, dans un bel élan d’enthousiasme, rassemblent sous le terme générique de « grande fête du football ». Trois moments sont à distinguer, en fonction du degré d’investissement et de ferveur. Dans un premier temps, entre les matchs, le football fonctionne comme un espéranto de culture : au café, dans le métro, entre copains, chez soi, c’est un sujet de discussion idéal : le fond de référence commune est constitué par la connaissance des tactiques de jeu, le rappel de matchs historiques, l’évocation de souvenirs de ceux auxquels on a assisté, les mérites de telle ou telle équipe, les problèmes et la grandeur de tel ou tel joueur. Le dynamisme et l’intérêt de ces confrontations verbales sont fondés sur une prise de position, un simulacre d’engagement pour telle ou telle équipe, sans que ce côté partisan vienne détruire l’harmonie : il est autorisé puisque le consensus général peut s’obtenir sur le précepte fameux que des goûts et des couleurs, on ne discute pas.

Ensuite, il y a l’aspect carnavalesque de l’avant et de l’après-match : il n’y a pas de frontière temporelle bien définie, la fête, spontanée, populaire, existe avant et continue après l’événement proprement dit. Aucun signal officiel ne donne le départ et ne vient l’interrompre. C’est un peu le côté fête des fous, fête de l’âne : avec drapeaux, fanions, chants plus ou moins grivois, invectives, chacun rivalisant de déguisement, d’attitude grotesque. On se fout du bourgeois à la triste figure tassé sur son siège, du coincé muré dans sa réprobation muette parce qu’un peu craintive, on est « cool », on se marre entre copains, « très bière », bref on se défoule et on se paie une bonne tranche de rigolade. Alors avec l’entrée dans le stade commence l’apothéose. Le terrain fait figure d’arène, d’enceinte sacrée. Un destin véritable se joue sous nos yeux, ouvert, entre deux équipes de champions que l’on s’est choisi : l’avenir se décide en deux mi-temps, qui rangeront les uns dans la honte des vaincus, les autres dans la gloire des vainqueurs. Le stade est un réceptacle populaire où l’on peut voir surgir l’ineffable. L’être biologique isolé est pris dans l’exaltation des spectateurs plus ou moins entassés : l’émotion est là du début à la fin dans un jeu qui opère sur le mode constant de l’intensité maximale. L’investissement est total : pas question de regarder du bout des yeux, il faut chanter, crier, trépigner, exploser de joie, de tristesse ou de colère. Le stade étant, surtout en Europe, un des derniers endroits d’émotion collective active devant un destin qui n’est pas joué d’avance, on mesure sans peine tout ce qui peut s’y investir.

Mais si le football permet l’expression de ferveur populaire, il doit présenter quelques caractères propres qui font que cet investissement n’est pas accidentel. À eux tous, ils contribuent également à expliquer l’extraordinaire succès de ce phénomène.

Des héros dont la gloire n’est pas contestée
Le jeu en lui-même comporte déjà plusieurs éléments de réponse. Il est d’une simplicité de règle assez fascinante : deux camps sur un terrain cherchent à loger un ballon dans les buts adverses. C’est tout ce qu’il faut savoir pour suivre le jeu : avantage certain sur le rugby ou le football américain, par exemple, plus compliqués et qui peuvent connaître par là des difficultés à l’exportation. C’est également un sport très visuel, qui réalise le maximum d’individualisation dans le collectif : les joueurs se détachent très bien, il n’y a pas de masse trop importante, d’entassement.

Par là même, c’est un sport psychologiquement dur : paradoxalement, le fait qu’il y ait de nombreuses empoignades, des corps à corps, des contacts, en diminue le caractère tragique. Les courses fulgurantes et solitaires des footballeurs renforcent en revanche la tension, de même que dans le jeu théâtral des acteurs dans la tragédie classique, il est de règle de ne pas se toucher. Ainsi s’explique le résidu de pulsions primitives qui constitue à notre sens un des fonds du football. Desmond Morris, par exemple, considère le football comme un spectacle simulé des attributs de la chasse primitive : ce n’est pas pour lui, non plus, un simple jeu musculaire, mais une théâtralisation de pulsions tribales. Sans admettre l’exclusivité de son analyse, on peut en effet se référer à la guerre, aux raids et rapines entre clans : il nous semble en effet évident que s’exprime dans ce sport un instinct vital moins policé qu’ailleurs.

Il permet également la réalisation de valeurs populaires (est-il besoin de préciser que ce terme n’a rien de péjoratif pour nous) par son dénuement, sa facilité pratique, son aspect fraternel. En effet, jeu collectif, il impose un esprit d’équipe, ce qui implique une certaine solidarité qui permet d’échapper à cette loi de la jungle qui se fait d’autant plus dure que l’on n’a pas les moyens de lui résister.

D’autre part, son caractère agonal, avec des notions telles que le fair-play, le respect des règles, instaure une certaine égalité des chances : il n’y a rien d’autre qu’un homme et un ballon, pas d’artifice, pas de tricherie, sur le terrain, le joueur doit faire ses preuves. Le footballeur est méritant, il souffre et son effort est réel, d’autant plus visible qu’il est physique. Il donne prise à un mythe qui n’empêche pas la proximité: Platini est issu d’une famille modeste d’immigrants en Lorraine, Pelé sort du ghetto et tapait dans une boîte de conserve, etc. Ce sont des héros issus du peuple, qui ne sont pas distants comme les stars du cinéma : leur gloire et leur richesse sont justes et ne sont pas contestées. Ce mythe est parfaitement illustré par cette phrase d’Eva Peron : « Est-ce que nous, les pauvres, nous n’aurions pas autant que les riches, le droit de porter des manteaux de fourrure et des colliers de perles ? ».

Tout cela explique l’adéquation exceptionnelle dans le stade entre les joueurs et leur public, toutes classes confondues, qui n’est pas simplement spectateur, mais surtout membre à part entière de l’aventure de l’équipe et de ses héros.

Cette analyse, si elle est juste, n’est pas pour autant satisfaisante. Sans doute correspond-elle à une des strates ; mais elle ne saurait rendre compte de la totalité du phénomène. Elle pêche par naïveté : elle se réfère à un âge d’or, qui n’a peut-être jamais existé, d’une activité qui appartiendrait à la sphère de la culture pour reprendre la distinction de Spengler. Or, à notre avis, le football, comme sport, appartient beaucoup plus à la sphère de la civilisation : des esprits chagrins peuvent s’en lamenter, pleurer sur le bon vieux temps du foot, qui n’a jamais existé à notre sens. Nous leur rétorquerons la vieille maxime de Spinoza qu’il faut bien parfois pratiquer : « Ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre ».

En préambule de ce deuxième niveau d’analyse, une réflexion sur l’agôn nous semble indispensable. Le terme grec, dans ses multiples significations de jeu, concours, combat, débat, évoque l’idée de compétition, d’émulation. Précisons un peu ses conditions : une égalité des chances entre les participants est nécessaire, de même que le respect absolu des règles afin de voir l’excellence du meilleur reconnue dans un domaine très précis. Ceci défini, il reste une ambiguïté puisque le sens n’est pas donné à cette compétition. À quoi correspond la volonté de gloire ? Deux significations sont possibles : ou bien la gloire est volonté de briller seul, en tant qu’individualité atomique, la reconnaissance officielle jouant le rôle de confirmation narcissique, de même que l’étang pour le héros du même nom, ou bien elle rejaillit sur la lignée, l’idéal, la volonté de dépassement dont le participant est le représentant. Dans un cas, il y a l’exclamation « I do it », dans l’autre « ce que j’ai fait aucune bête ne l’aurait fait ». L’agôn nu, aussi stérile que l’art pour l’art, le sport pour le sport est pour nous son expression la plus dégénérée ; elle fait d’ailleurs sauter le caractère spécifique original : de meilleur dans tel ou tel type d’activité, l’individu atomique prétend à la valeur suprême en soi. Ce caractère agonique nu, privé de sens, constitue le fondement du libéralisme. Ce que nous allons essayer de démontrer, c’est qu’à ce deuxième stade de l’analyse, il constitue aussi l’essence du phénomène du football.

Ce sport, en effet, joue le rôle de mise en scène de l’idéal de l’Occident. Non pas, bien sûr, qu’il soit cela en soi ; mais, simplement, telle est sa fonction. Il peut être conçu comme figure de l’entreprise : même avant le rachat de l’O.M., Bernard Tapie aimait à répéter inlassablement qu’une entreprise c’est comme une équipe de foot, il faut que tout le monde soit saisi de la sacro-sainte volonté de gagner. L’équipe est donc le simulacre de l’entreprise moderne : elle doit être, comme chacun sait, compétitive, marquer des buts, rafler des coupes à défaut de marchés. Dans son sein, des individualités marquantes se dégagent qui font la force de l’équipe ; et comme il est sûr et certain que la réussite des uns profite à tous les autres, merveille des merveilles, l’équipe réalise le microcosme libéral idéal. Comme l’économie, le football est mondial : peu importe la provenance, l’enracinement des joueurs, le football n’a pas de frontière, seule la valeur compte, ou se monnaye, c’est tout un. Le mythe du gagneur trouve donc sa réalisation dans ces joueurs qui font de la compétition pour la compétition, qui gagnent pour gagner, puisque c’est là l’idéal humain proposé. Il n’est pas jusqu’à l’arbitre qui ne subit le contre-coup de la vague libérale : épouvantail de l’État, c’est un empêcheur de jouer en rond, de gagner en rond ; il faut bien distinguer sa contestation par les supporters, sur laquelle nous reviendrons, et sa contestation par les joueurs, les entraîneurs les présidents de club, qui est en constante augmentation. Si on perd, c’est à cause de lui, il faudrait réduire ses compétences au minimum pour laisser les joueurs libres, libres de s’exprimer, libres de triompher. Sans se rendre compte qu’il est, comme le fait bien remarquer un journaliste de l’Équipe, l’ultime garant du jeu.

Le jeu dur se porte de mieux en mieux, merci !
Ce caractère est bien entendu renforcé, endurci par les enjeux financiers qui s’instaurent à tous les niveaux. Les joueurs stressés par la course au salaire se doivent de faire des bons matchs, d’être à la hauteur de leur mise à prix : modernes sacrifiés à l’autel de la réussite, tous les coups leur sont permis, le tacle a un bel avenir et le jeu dur se porte de mieux en mieux, merci. Pour l’équipe et les supporters, l’enjeu est le même : une bonne place, c’est des rentrées de fonds. On sait le drame que constitue en France la chute en deuxième division (où sont les beaux jours de Saint-Etienne ?), et même tout le manque à gagner consubstantiel à une chute en dessous de la quinzième place. À l’inverse, une équipe gagnante est une bonne vitrine pour une municipalité soucieuse de son image de marque de dynamisme et de bonne gestion, ou bien pour un groupe privé qui, outre les bénéfices, se fait une bonne publicité. Il n’est pas jusqu’à la nation qui ne s’investisse dans de telles démarches : les divagations patrioticardes dans les « mundials » ne sont plus à souligner. Curieusement, alors que la guerre est unanimement condamnée, dans le foot, son vocabulaire réapparaît, les journalistes s’improvisent correspondants de guerre, et toutes les énergies nationales sont mobilisées, qui dans le loto sportif, qui dans les stades, qui devant les postes de télévision. Dame, c’est que le jeu en vaut la chandelle : l’entreprise France ou autre y va de sa réputation, de son honneur. Ainsi réapparaissent en tapinois les enjeux de la guerre économique, guerre « clean » s’il en est, donc présentable. Sans compter que la réussite d’une grande nation bénéficie à toute l’humanité, n’est-il pas vrai ?

La géographie du football constituera notre ultime argument. Où le football s’implante-t-il et règne ? En Europe de l’Ouest, plutôt bien, en Amérique latine, en Afrique ; il commence dans le Sud-Est asiatique, en Chine, peu au Japon ; dans les pays de l’Est, il est l’objet d’une surveillance sévère ; peu aux États-Unis d’Amérique. Sa courbe de progression suit celle de l’occidentalisation. L’exemple de l’Amérique du Nord n’infirme en rien cette thèse : les États-Unis n’ont pas besoin du football comme support du rêve américain, ils l’ont réalisé. C’est encore un des rares pays qui peut se permettre d’avoir des sports nationaux comme le football américain et le base-ball, qui ne souffrent pas de leur extrême particularisme.

Ainsi, le football constitue un bon miroir de la société qui le met en valeur : et comme la conjoncture mondiale ne prête pas à l’apaisement, on peut supputer sans risque qu’une attitude détachée dans le football sera de plus en plus difficile.

La description ne serait pas complète sans une interrogation sur le rôle des médias dans l’affaire. En effet, le football n’est que la mise en scène d’un certain idéal : c’est parce qu’il n’est que mise en scène qu’il bénéficie d’un tel enthousiasme. En effet, sont ainsi permis un désamorçage et une sacralisation. Désamorçage tout d’abord par l’image : le spectateur ne vient pas retrouver sa vie de tous les jours. Si le football était purement et simplement de la compétition sauvage, il n’intéresserait personne ; mais entre les joueurs et les spectateurs se crée une distance qui met entre parenthèses le caractère dur de la compétition pour n’en garder que la représentation, qui tue le drame, le tragique, et permet l’espoir sans impliquer la crainte. On ne perd rien réellement quand on perd un match : seule l’émotion est réelle. Par ce désamorçage peut toutefois s’instaurer une sacralisation : il ne faut pas négliger ce phénomène, ni se méprendre sur sa valeur. Comme dans la tragédie grecque où une âme collective mettait sa structure en forme par le héros tragique et le chœur, le football présente un peu un rôle de catharsis. Les joueurs sont les héros modernes, les journalistes le chœur qui commente, apprécie, juge ou soutient. Ainsi le spectateur peut s’investir, se décharger, selon la notion de dépense, au sens de Bataille, indispensable à l’économie d’une société. C’est donc une erreur de croire que le voyeurisme de l’image au Heysel est condamnable : au contraire, il donne à la dimension d’horreur un simple caractère d’effroi qui désamorce « l’insoutenable », et joue donc à plein la logique du football comme spectacle, comme fait social total.

Il n’en reste pas moins que, quant à nous, ces grandes messes du football nous laissent un goût désagréable en travers du gosier. Pour citer Pierre Emmanuel, « les fêtes de l’humanité aliénée sont parfois des saturnales de sang, et elles sont loin d’être des délivrances ». Un troisième et ultime niveau d’analyse est nécessaire pour épuiser le sujet.

Quand le politique investit le football
La culture contemporaine engendre des positions paradoxales sur le rapport du spectateur au spectacle. D’une part, elle rend nécessaire et possible une attitude passive face au spectacle : soit que l’on assiste à un spectacle en chair et en os « de qualité », où l’on aura le bon ton d’applaudir chaleureusement à la fin, soit que l’on se place en position de réceptacle, prêt à recevoir un flot de sons ou d’images diverses. D’autre part, elle insiste sur la nécessaire participation du spectateur, à la fois raison d’être et destinataire privilégié du spectacle. Dans la logique de la conformité au modèle de consommation de loisirs, cette participation ne peut prendre que deux formes : soit les spectateurs se font l’écho de meneurs de jeu, chanteurs, animateurs et se donnent l’illusion d’une participation en amplifiant les initiatives des meneurs, soit le spectateur devient l’acteur total, se regarde dans son action solidaire, même si une masse est là, dans un culte narcissique de lui-même, comme dans la récente vague des sports genre body-building ou aérobic. Deux attitudes qui sont une même tromperie : dans le premier cas, il n’y a pas participation véritable, dans le second cas, il n’y a plus spectacle, l’acteur jouant seul sans public véritable. La tendance participatrice est donc canalisée, anesthésiée, assagie. Elle n’en existe pas moins, ne serait-ce qu’à l’état de désir diffus. Et le football, justement, peut devenir alors le moyen de concrétiser ce désir.

Dans ce moderne jeu du stade, aux contours peu délimités dans le temps, où les spectateurs sont rassemblés pour quelque chose d’à la fois prévu pour eux, et d’incontrôlable pour les organisateurs, peuvent se réveiller de façon spontanée, caractère reconnu par tout le monde, des vieilles passions que l’on croyait définitivement évacuées.

La plus évidente, peut-être, est la manifestation dite politique spontanée. Comme le peuple, de façon presque généralisée, a de moins en moins la possibilité d’orienter son propre destin, soit que des systèmes totalitaires verrouillent l’accès au politique, soit que les gestionnaires excluent les populations des grandes décisions et ne leur laissent qu’une apparence de choix entre démocratie sociale et sociale-démocratie, le stade constitue l’un des derniers domaines où une contestation reste possible, parce que la foule protège l’anonymat, parce que sont rassemblées de manière spontanée et cohérente un grand nombre de personnes, qu’il est d’autant plus difficile de contrôler que, théoriquement, c’est un spectacle qui n’a rien à voir avec la politique. Un bon exemple de ce genre de manifestation est donné par l’anecdote suivante. En Argentine, à la suite du putsch militaire et du renversement du second péronisme sous le prétexte plus ou moins justifié de se débarrasser d’une « clique de voleurs », lors d’une rencontre de championnat la foule se mit à scander à la mi-temps : « Nous voulons les voleurs ! ».

On rétorquera que cela n’a rien à voir avec le football. En soi non, en effet ; mais puisqu’il s’agit de l’une des dernières manifestations de cet ordre, puisque même dans les pays où un rassemblement de plus de cinq personnes prend figure d’émeute révolutionnaire, même dans les pays où les raisons de quitter la télé sur le soir s’amoindrissent, il est une raison suffisante de se rassembler, le football est bien obligé de tenir compte d’une volonté de participation. Il est vrai qu’il est aussi assez grand pour engendrer tout seul un autre type de sociabilité active.

Cette participation forte, anormale, est le fait des clubs de supporters qui connaissent une ampleur fabuleuse. Pour notre part, nous ne l’étudierons qu’à l’échelle européenne parce qu’elle nous touche de plus près et parce que nous la connaissons mieux.

Les supporters réinventent la société organique
La genèse est claire : sous la poussée des facteurs de dissolution des réseaux traditionnels d’appartenance et d’identification, la société éclate en multiples ensembles néotribaux, le clan des supporters représentant une des variantes de ce processus. Mais il ne s’agit pas d’une variante comme les autres, groupes d’intérêts, minorités sexuelles ou raciales, clubs de fans, bandes traditionnelles. Le groupe de supporters ne revendique rien et réinvente complètement en marge, à sa façon il est vrai, les fondements d’une société organique. Le clan a ses grands axes de fonctionnement avec ses fonds propres, ses chants, ses bannières, son rituel, ses messes, ses héros. L’osmose est d’ailleurs complète entre ces derniers et leurs supporters : le salut rituel des joueurs à leur public n’est plus alors un « morituri te salutant », mais une reconnaissance explicite du tout qui les englobe, dont ils ne sont que les hérauts et qui les portent. Ce phénomène se retrouve, plus ou moins structuré, dans toute l’Europe. En Espagne, en Italie, en Allemagne, en Angleterre bien sûr, où il joue peu son rôle de vecteur d’occidentalisation dans la mesure où il est sport du cru, national, enraciné, traditionnel, peu en France où le cartésianisme tient encore.

Même dans les pays de l’Est, malgré le peu d’informations qui nous parviennent, on sait cependant que les supporters sont « actifs ». Cette « activité », un peu violente, unanimement condamnée, mérite quelque attention. Certains s’empressent de dire que le hooliganisme n’a rien à voir avec le foot : mieux vaudrait dire une certaine idée du football, et qui n’est pas celle des supporters. Au contraire, la capacité à une certaine violence d’attaque ou de défense prouve la vitalité du phénomène : vouloir la séparer, c’est détruire la tendance à la participation dure, sauvage. Car dans la mesure où il y a là une émergence d’un désir de sociabilité organique, il y a forcément contestation de ce qui ne l’est pas. D’où la haine du flic, du service d’ordre, de l’arbitre qui deviennent dans cette optique, le bouc émissaire traditionnel, qui doivent être sacrifiés pour cimenter la cohésion du groupe. Pour le supporter à part entière, tout ce qui n’est pas de son mode est négatif : rien d’étonnant à cela puisque c’est parce que son mode quotidien lui paraît insuffisant qu’il trouve refuge dans les clubs.

À ce titre, il faut faire rendre gorge à la légende tenace de la pauvreté et de la marginalité des hooligans : c’est vrai qu’il y a des chômeurs, fils de chômeurs qui n’ont plus rien à perdre, mais il y a aussi d’autres couches sociales qui prouvent par leur présence cette volonté de participation dure qui ne peut s’exprimer collectivement nulle part ailleurs.

Il n’en reste pas moins qu’aucun néotribalisme ne peut nous agréer. Le dionysiaque a ses côtés positifs, mais seul il ne mène pas loin. Aussi, si nous voyons d’un bon œil ce phénomène, ce n’est pas pour ce qu’il contient, mais pour son caractère de symptôme de ce à quoi nous aspirons.

Reste maintenant, au terme de l’analyse, à nous interroger sur l’avenir du football. Il est certain que ce qui correspond à notre premier niveau d’étude, ne peut plus avoir que le charme désuet de survivances archaïques d’une totale innocuité. Tout se joue entre les deux dernières strates. Il nous semble que toutes les chances sont, pour le moment encore, du côté de l’occidentalisation qui finira par avoir raison de la résurgence du clan.

Son attirail guerrier se compose de deux possibilités d’annihilation. Ou bien par l’intermédiaire du jeu médiatique, il fait dégénérer la volonté d’action réelle des supporters en simulacre. L’acteur vivant ne sera plus alors que la figure d’un spectacle à la « roller-ball », où l’on goûtera à la violence du bout des lèvres avec une moue dégoûtée, tant pour l’exorciser que pour la canaliser. Ou bien on choisira de policer les stades : c’est ce qui se produit déjà en Union soviétique où chacun peut applaudir entre deux files de miliciens. C’est ce qui se met en place ici même, où l’on envisage des fouilles, des flics et des systèmes vidéo, l’œil du maître qui servira Big Brother. Ou bien les deux à la fois. Ne soyons pas chiche ! Les possibilités de contrôle sont infinies et la violence est un bon moyen de jouer sur les réflexes sécuritaires, le dualisme police-terrorisme allant en crescendo pour la plus grande gloire de la bourgeoisie libérale.

Mais même le développement libéral du foot ne va pas sans risques. D’une part parce que la surenchère financière peut conduire à un « jeudi noir ». D’autre part parce que le durcissement des enjeux économiques mondiaux, les clivages entre continents, peuvent déboucher sur une autre violence. L’avant-guerre se dessine partout. Alors, préparons-nous.

Cercle Héraclite, Éléments n°59, 1986.