Un autre moyen du politique

Un autre moyen du politique

De quelque côté que l’on se tourne, on ne peut que constater, depuis un certain temps, un dégoût et un refus étonnamment marqués de la politique. Des observateurs habituellement équanimes et avisés s’empressent de déclarer et de démontrer que l’ère de la politique est indiscutablement sur le déclin, suite à la défaite subie par les processus, plus ou moins « messianiques », de changement social. En substance, le schéma auquel on recourt pour justifier la décadence de la politique peut être ainsi résumé : le socialisme réel a échoué partout où il a été expérimenté ; le réformisme n’a jamais pris racine de manière sérieuse et décisive ; l’« assistentialisme » succombe à la démagogie et à l’abus ; quant à l’imagination qui aurait dû aller au pouvoir, tout le monde sait qu’en Italie, par exemple, elle a fini derrière les barreaux ou, plus tragiquement, qu’elle s’est dissoute dans la contemplation d’existences irrémédiablement brisées, auxquelles notre société d’égoïstes n’a pas reconnu de circonstances atténuantes, ni offert la moindre possibilité de renaître.

Ce diagnostic est, dans une large mesure, lucide et fondé. Mais les conclusions le sont beaucoup moins. Je me demande en effet s’il suffit d’enregistrer ces échecs pour alléguer que la politique n’existe plus, ou du moins qu’elle n’a plus de raison d’être pratiquée. Et si au contraire ce qui était réputé « politique » au plus haut point ne l’était plus beaucoup aujourd’hui, tout simplement ? Ce sont des questions dont je suis le premier à chercher les réponses. Quelques-unes de ces réponses commencent à affleurer, plus comme hypothèses que comme certitudes absolues, mais cela ne les rend pas pour autant négligeables.

En regardant autour de moi, et abstraction faite des canons « classiques » de la politique, qui ont peut-être contribué à déformer souvent la réalité, je me suis rendu compte qu’il existe plus de politique là où en apparence il n’y en a pas ou peu, que là où il y en a officiellement, et j’ai fini par me convaincre que le politique n’est pas du tout sur le déclin. En fait, nous vivons peut-être, de façon totalement inconsciente, au centre de l’ère de la politique intégrale dont Carl Schmitt apercevait à peine la montée à l’aube des « décisives » années trente.

Les changements sociaux et technologiques rapides qui se sont succédé au cours des quarante dernières années nous ont « jetés », pour parler comme Heidegger, dans une époque dont il était difficile, même quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, de prévoir l’avènement. Personne ne pouvait imaginer que la politique nous aurait absorbés de concert avec d’autres mécanismes, nous transformant, malgré nous, en êtres « politiques » sous tous rapports, et de toute façon en participants d’une « socialité » nous impliquant jusqu’à l’habitude inconsciente. L’un des aspects les plus bruyants de cette annulation dans la sphère du « politique » aujourd’hui, est certainement représenté par le sport, et plus particulièrement par ce sport de masse qu’est le football. C’est un des champs modernes de l’incarnation du politique en dehors de son espace traditionnel, et qui conforte la thèse – sans aucun doute hardie aux yeux de certains – selon laquelle le politique, en se développant ailleurs, n’est pas mort mais s’est transformé.

L’observation non superficielle des masses du dimanche ou du samedi soir, enthousiastes et querelleuses (parfois au-delà même du simple échange verbal), dans cette cuvette d’« énergies canalisées » qu’est le stade, nous met en contact avec de « nouveaux sujets » dont l’existence n’a, jusqu’à présent, pas été prise en considération, à quelques exceptions près, par la science politique et la sociologie. Ces « nouveaux sujets », ce sont les « supporters », plus ou moins organisés en bandes, qui retrouvent sur un autre plan, spécifiquement sportif, la logique du clan, de la faction, des groupes opposés.

Les groupes de voyous, objet d’une réprobation générale, possèdent, si l’on y regarde de près, une structure rituelle – faite de slogans, de mots d’ordre, d’invectives, de chants et d’attitudes extérieures – qui renvoie à des schémas et à des modèles politiques de type traditionnel légitimement reconnus dans les sociétés. Le clan ou, mieux, le club sportif dans ce cas précis, trouve son pôle d’agrégation « naturel » dans le stade, gigantesque éprouvette où se mêlent enthousiasmes, délires, haines, esprit de corps, esprit de clocher et, pourquoi pas ?, patriotisme (on se rappelle la tornade vert-blanc-rouge provoquée par la victoire des footballeurs italiens lors du précédent Mundial, à Madrid). Comment ne pas interpréter ce type d’agrégation comme un rejet des désagrégations qui se sont produites à l’intérieur de la société contemporaine pour toute une série de raisons, à commencer par la prévarication des partis, qui a mené un nombre considérable de jeunes à se désintéresser de la politique politicienne ?

Au stade, le clan se défend, parfois même sous une forme violente, afin de conserver son identité. Le fanatisme sportif est bien plus qu’une manifestation passionnelle en faveur d’une équipe de football : il est un lien avec quelque chose de vivant, de concret, d’évident. Inconsciemment, en se sentant « d’un camp », le supporter exprime le besoin de se reconnaître dans une communauté. Et lorsque la famille est détruite, la patrie niée, la tradition culturelle et civile d’un peuple offensée, humiliée, méconnue, que reste-t-il, et c’est tout de même quelque chose, sinon l’équipe préférée, à laquelle on peut se référer pour se reconnaître dans une structure assurément moins abstraite que les communautés idéologiques ?

De nombreux observateurs des phénomènes sportifs ont dû constater que, ces dernières années, la passion pour le football a considérablement augmenté en Occident. Il doit y avoir une raison à cela, qui ne se réduit pas totalement à l’apparition, au firmament du football, d’étoiles comme Maradona, Rumenigge, Platini, Falcao, etc. Hier, il y avait les Charles, Sivori, Pelé, Di Stefano, Kopa, et ce qui se produit aujourd’hui ne se vérifiait pas alors. Je crois qu’on peut expliquer l’irrésitible « footballisation » qui « contamine » toutes les classes sociales par un besoin communautaire inconscient, qui serait donc l’un des fondements de la « nouvelle politique » à laquelle on a fait allusion plus haut. Du reste, le ton même des conversations qu’on entend dans les stades en dit long sur le besoin d’agrégation manifesté : elles expriment dans une égale mesure l’agressivité et la conservation, selon un lexique de type politico-militaire que la presse spécialisée, d’ailleurs, reprend et emphatise. Je me souviens du gros titre du Corriere dello sport au lendemain de la conquête italienne du titre mondial en 1982 : « Héroïques ! ».

Ce n’est là qu’un exemple parmi tant d’autres. Au stade, par conséquent, on est ami ou ennemi. L’adversaire, malheureusement, désigne une catégorie n’existant que dans les bonnes intentions de ceux qui commentent le match le jour suivant. Telle est la réalité qu’intellectuels, journalistes et politiciens font semblant de ne pas reconnaître.

Mais il y a plus. Le clan a besoin de points de repère que l’équipe, à elle seule, ne peut pas lui fournir. Une société du ballon rond est constituée de très nombreuses personnes, parmi lesquelles le supporter veut découvrir le leader, plus ou moins charismatique, qui soit à la fois, comme le rappelait Max Weber, élément entraînant, défenseur des droits du clan, reconnaissant, qui participe liturgiquement aux volontés de son peuple, et qui soit comme tel disposé à exalter l’équipe et à crucifier le malheureux de service, qui est presque toujours l’arbitre ou l’entraîneur. La plupart du temps, ce leader est le président-patron ou le conducador sur le terrain. Le clan et le chef, par conséquent : ne s’agit-il pas là de deux catégories « politiques » ? Et le stade lui-même, lieu d’affrontement privilégié où se heurtent d’irrésistibles instincts agonistiques, n’est-il pas la métaphore pacifique du conflit entre d’autres « éléments », comme par exemple la guerre ? Tout cela, n’est-ce pas « politique » ? Si l’on considère, en outre, les intérêts économiques énormes qui sont actuellement liés au monde du football (on entrevoit déjà à l’horizon les premières multinationales du ballon rond) et qui finissent par influencer, bien souvent, les orientations financières de groupes de pouvoir inconnus et « inconnaissables », alors comment ne pas voir dans le football un autre moyen du politique ?

Les Italiens disent volontiers que leur championnat est « le plus beau du monde ». En réalité, on pourrait en dire autant des championnats espagnol, anglais, français, brésilien ou argentin. Voyons plutôt ce qu’il y a derrière, observons les mécanismes de pouvoir, de conflit et de suggestion qu’il alimente, cherchons à comprendre les angoisses, les refoulements, les désirs de revanche qui s’agitent dans le flottement dominical des drapeaux et dans les menaces belliqueuses proférées par les fans qui remplissent les gradins des stades. On s’apercevra alors que le sport, et le football plus particulièrement, devient de plus en plus un destin – un « destin politique » –, plutôt que ce qu’il devrait être : un divertissement agréable ou un authentique fait culturel, à savoir l’enchantement par un souffle divin de force et de beauté qui résume, comme dans le cas du discobole de Myron, la grâce de l’athlète, la puissance d’un homme orgueilleusement conscient de posséder une âme.

Gennaro Malgieri, Éléments n°59, 1986.