Et si on relisait Genet ?

Et si on relisait Genet ?

C’était le premier jour de vrai printemps après un long hiver pluvieux. Sur le trottoir une vieille mendiante me précédait. J’accélérai le pas. Je n’ai jamais beaucoup aimé les clochards. Question d’odorat, probablement ! Mais selon mon habitude, je me retournai sur elle lorsque je la dépassai et vis qu’elle avançait à pas lents, retenant de sa main droite en le soulevant légèrement, un pan de son haillon. Cette femme déchue avait le maintien et la démarche d’une infante d’Espagne. Le matin même, on m’avait demandé cet article sur Jean Genet qui venait de mourir, et voilà qu’il m’envoyait ce clin d’œil bien caractéristique de son œuvre.

Pauvre Jean Genet, hissé par le chœur des pleureuses au rang des écrivains officiels ! Depuis Sartre, les intellectuels bien-pensants, en bons pédagogues soucieux de normaliser un délinquant, n’ont jamais désespéré de mener cet ancien taulard sur la « voie de la socialisation ». Le temps de la récupération semblait enfin venu avec la France socialiste : l’inévitable Jack Lang lui remettait en 1983 le Grand Prix national des Lettres (mais Genet eut le bon goût de se récuser) ; la Comédie-Française l’inscrivait à son répertoire. À cet éloge funéraire tendancieux, il fallait une fausse note. Elle est venue de l’extrême-droite. Ceux qui n’ont pas encore digéré le scandale des Paravents à l’Odéon, pour y avoir vu une atteinte à l’honneur de l’armée française – qui en 1966 en avait subi bien d’autres – se sont déchaînés contre l’auteur de cette pièce plutôt ratée. Pour les inconditionnels de la « France d’abord », celle qui ne fait pas la moue sur Peyrefitte, ce Voltaire de pissotière, mais reproche à Genet « de s’enorgueillir de ce que l’on cache », la disparition de cet écrivain laisse « un monde un peu plus propre » (Minute, 18 avril 1986). Je suis sûr que des deux hommages, celui des embaumeurs et celui qui crache sur son cadavre, Jean Genet aurait préféré le dernier. Sous sa plume, les crachats se transfiguraient en roses.

Quand Jean-Paul Sartre assassine Genet

Il ne s’agit pas de défendre Genet pour ce qu’il a revendiqué être : homosexuel, traître, voleur, presque criminel (mais trop lâche pour cela). Avec ce palmarès il a excité les salons littéraires et conforté le masochisme de la caste intellectuelle.

Mais si Genet se prêta un peu à ce jeu au tournant des années cinquante, il cessa rapidement d’être l’otage de qui que ce fût. Ceux qui voyaient en lui un révolutionnaire et espéraient des manifestes pleurnichards sur l’injustice, les prisons et la peine de mort, durent ravaler très vite leur déception. Ils n’avaient découvert qu’un révolté, un solitaire taillé dans la plus belle eau.

La vie de Jean Genet offre peu d’intérêt : en fait l’écrivain a toujours transfiguré le réel. Quelques repères s’imposent cependant. Il naît en 1910 de parents inconnus, passe son enfance chez des paysans du Morvan, commet très tôt quelques vols qui le conduisent en maison de redressement. Puis, c’est l’errance d’une vie de mendiant et de prostitué dans toute l’Europe des ports, des bas-fonds où grouillent voleurs, trafiquants et maquereaux, et toujours, quel que soit le pays, la prison et l’expulsion.

À Fresnes, il écrit son premier poème, le Condamné à mort, à la gloire d’un assassin qu’il transforme en demi-dieu. Pour chanter l’abjection, le crime, le monde des réprouvés, il choisit la métrique la plus conventionnelle – l’alexandrin –, usant d’une langue superbe, parfois précieuse, extrêmement musicale, plus proche des symbolistes que celle des surréalistes anarchisants :

J’ai tué pour les yeux bleus d’un bel indifférent

Qui jamais ne comprit mon amour contenue,

Dans sa gondole noire une amante inconnue,

Belle comme un navire et morte en m’adorant.

Toujours prisonnier, Genet écrit en moins de cinq ans l’essentiel de son œuvre poétique et romanesque. Son lyrisme chatoyant se déploie pour magnifier les travestis (Notre-Dame des Fleurs), les délinquants du bagne d’enfants de Mettray et les condamnés de la centrale de Clairvaux (le Miracle de la Rose), les matelots et les policiers (Querelle de Brest)et, dans son roman le plus sulfureux, le plus irrécupérable, Pompes funèbres, les SS, les miliciens et les résistants. Lorsqu’il est gracié en 1948, il entreprend une autobiographie héroïsée dont seul paraîtra le premier tome, Journal du Voleur (1949). Délivré des contraintes carcérales, Genet n’a plus besoin de s’évader dans la littérature.

Pour son malheur il intéresse Sartre qui « commet » sur lui un énorme pavé, Saint Genet, comédien et martyr (1952). Mis à nu, violé par un philosophe insensible au sacré, qui nie la dimension métaphysique de sa révolte et lui explique qu’il n’y a pas d’archétype du Mal, voici Genet réduit à un pauvre garçon en délicatesse avec la société. D’un trait de plume, un professeur à lunettes a évacué ses fleurs de rhétorique et piétiné ses jardins secrets : Genet ne se livrera plus. Le romancier-poète meurt assassiné par l’Université. Après quelques années d’hébétude, de vide intérieur, il a cru trouver son salut dans le théâtre qu’il avait déjà abordé à la prison de la Santé avec Haute Surveillance et Les Bonnes (1944), sa pièce la plus jouée. Le Balcon (1956), Les Nègres (1958), puis enfin Les Paravents (1961) ont été accueillis avec ferveur, mais non sans ambiguïté, par les partisans de l’antithéâtre. Aujourd’hui l’audace des pièces de Jean Genet nous apparaît bien émoussée. Moins objets de divertissement que cérémonies funèbres, ses pièces visent au Sacré. En exprimant l’intention que les théâtres soient établis au milieu de cimetières afin d’associer les morts aux vivants, Genet a voulu renouer, sans en prendre tout à fait conscience, avec les origines les plus lointaines du théâtre grec, né du culte des héros morts. Malheureusement étouffée dans le moule sartrien, la langue de Genet s’intellectualise, se prend à penser et ne trouve comme lieu sacré de représentation qu’une architecture bourgeoise – l’Odéon – ou les maisons bétonnées de la culture. Dans ce monde qui a perdu le goût de la cérémonie, le théâtre de Genet, du moins tel qu’on peut le rêver, n’a guère sa place.

Conscient de son échec, Genet se réfugie dans le silence. Il n’en sort que pour défendre les plus rejetés, ceux qui ne trouvent pour s’exprimer, que la violence : les Black Panthers en Amérique, les Palestiniens, les immigrés en France et la bande à Baader en Allemagne. Il intervient sans a priori idéologique, se justifiant par cette phrase superbe qui a dû en faire sursauter plus d’un : « Ils ont le droit pour eux, puisque je les aime ». Jean Genet prônait le droit suprême à l’injustice.

Une œuvre éminemment aristocratique

Réprouvée par les tenants de l’ordre moral pour les « vices » qu’elle met en scène, jugée réactionnaire par les partisans du nouveau roman pour le classicisme de sa phrase, l’œuvre de Jean Genet occupe une place singulière. Mauriac lui reprochait de charrier de la merde dans la langue de Racine. Cette accusation de pornographie qui contribua quelque temps à sa réputation scandaleuse ne tient pas. La grossièreté, l’obscénité de Genet, constamment magnifiées par un vocabulaire somptueux, ne sont jamais vulgaires. Dans un monde intellectualisé, distancié, Genet se comporte comme un primitif (ou un enfant, c’est pareil) pour qui la sensation – surtout toucher, sentir et voir – constitue un moyen de connaissance. Toute sa relation au monde passe donc par le corps qu’il convient de nommer. En citant les lieux de son désir – la pâleur d’un teint, une main coupée, des couilles blondes et rondes – et non en les contournant par une allusion, il provoque en lui une terreur sacrée qui le met en contact avec les forces de l’Univers.

Évoquer Sade à son propos relève donc du malentendu le plus total. Pour Genet le corps est moins un objet désiré à soumettre qu’une ouverture vers la divinité du monde. Le situer dans la tradition des blasons du corps en vogue au XVIe siècle ou des stupra de Rimbaud ne m’apparaît guère plus convaincant. Il y a trop de ferveur religieuse dans son désir pour ne pas penser immédiatement aux mystères dionysiaques : rencontre, signes, exaltation qui provoque le chant poétique, tout un parcours initiatique aboutit à un dévoilement du sexe, à cet Eros qui chez les Grecs animait le monde.

On a également reproché à Genet sa préciosité. Roger Nimier l’avait surnommé « la Mademoiselle Scudéry du bagne ». Formule méchante, mais assez juste. Malgré les personnages qu’il met en scène, Genet n’a vraiment rien d’un auteur populaire. Sa phrase est mouvante, fuyante, parfois alambiquée, souvent truffée d’imparfaits du subjonctif ; son vocabulaire emprunte beaucoup aux symbolistes et à leurs excès. L’argot, qu’il emploie presque uniquement dans les dialogues, intervient non pas pour donner une couleur locale – Genet n’a cure du réalisme – mais plutôt comme un bijou, une pierre monstrueuse (étymologiquement un barroco) destiné à rehausser ses truands. On peut juger que cette langue surchargée comme une toile de Gustave Moreau, non exempte parfois de saint-sulpiceries, de maniérismes, a parfois vieilli. Mais rien de moins gratuit que son lyrisme. Outre qu’il maîtrise parfaitement son style, Jean Genet a besoin de sublimer, de retrouver la Beauté par l’écriture, d’inverser pour son salut en ceintures de roses, en palais, en héros ce qui en réalité n’étaient que chaînes, cellules grises et voyous minables, bref de créer comme il l’a écrit « une légende dorée ».

Est-ce l’effet d’une critique trop intellectuelle, paralysée par Sartre ? On a surtout souligné chez lui certains aspects négatifs, comme la révolte sociale, la marginalité, les cris de haine, l’inversion totale des valeurs, sans se rendre compte que son œuvre retrouve d’instinct la construction mythique. Primitif, ce qui ne veut pas dire naïf, il transfigure le réel par le chant ; il ritualise. Le Miracle de la Rose, par exemple, tient plus de la chanson de geste que du roman. À partir d’une réalité sordide – l’univers des prisons rempli d’individus vomis par la société –, Genet se créé un royaume qui a ses lieux magiques (le mitard, la salle de discipline avec « sa tinette impériale »), son île merveilleuse (la Guyane), et même son Graal (la cellule du condamné à mort Harcamone, éclairée jour et nuit). Tous ces réprouvés sont des aristocrates du Mal, des êtres nobles au sens strict du terme, qui se déplacent lentement, transforment leurs gestes en signes, portent chacun, telle une armoirie, une particularité, tatouage, cicatrice ou expression argotique. Ils calquent leur attitude sur des modèles qu’ils élèvent au rang de Puissances archétypales : le Dur, le Voleur, l’Assassin. Par toute une série de rites de passage proches de la société guerrière qu’ils reconstituent spontanément, ils vont de dureté en dureté, de mitard en mitard, subir les épreuves d’où ils sortiront purifiés. Pour Genet qui refuse de se reconnaître en tout homme, car chacun porte en soi une royauté secrète, le héros absolu, « celui qui a élevé son destin comme on élève une tour », est le Condamné à mort, modèle inaccessible, dépouillé de toutes contingences terrestres, à la fois nouveau Parsifal et victime expiatoire.

Rien de moins anarchique que ce monde clos. Les prisons de Genet sont des palais où l’étiquette pèse autant qu’à l’Escurial. On y obéit à un rituel strict dont le langage codé, les règles vestimentaires, les échelons de peine, les cortèges nuptiaux et funèbres n’ont d’autre but que d’établir une hiérarchie que nul n’envisagerait de transgresser. « Fils de rois, princes, conquistadors », les durs appartiennent à une caste noble, une sorte de garde de fer. Au-dessous d’eux, à leur service, s’agitent les favoris, les courtisans, les clodos enfin, « peuple noir et laid, chétif et rampant sans qui le patricien n’existe pas ». Tous cousins, comme les Atrides ou les princes de la Renaissance italienne, ils se désirent, s’aiment, s’injurient en formules homériques, se battent pour leur honneur, s’entretuent ou immolent l’un d’entre eux, bref portent au paroxysme leur existence « tragique et noble ».

Parce qu’elle parle d’assassins, de voleurs, de traîtres et de pédés, on a oublié que l’éthique de Jean Genet est éminemment aristocratique, à l’opposé de la sentimentalité baveuse qui fait florès depuis des décennies. « La noblesse est prestigieuse », écrit-il dans Notre-Dame des Fleurs. « Le plus égalitariste des hommes, s’il n’en veut convenir, subit ce prestige et s’y soumet. Deux attitudes en face d’elles sont possibles : l’humilité ou l’arrogance, qui l’une et l’autre sont la reconnaissance explicite de son pouvoir ». L’idée que tous les hommes puissent être frères l’écœure. Il préfère s’en tenir à une fraternité d’Ordre, proche du clan, qu’il a connue en prison. Si, plus tard, il choisira de défendre certains opprimés – les Palestiniens par exemple –, il ne justifiera pas son engagement par des raisons idéologiques, mais seulement émotionnelles : les frères qu’il entend se choisir sont maudits et debout dans la révolte. Amateurs des droits de l’homme, s’abstenir. Tout ce qu’a écrit Genet sur la prison ou la peine de mort est à cet égard significatif. Pour lui, le casseur, le dur, en volant ou en tuant, met son corps en péril tel un guerrier. Il ne mérite pas la prison : c’est la prison qui se doit d’être à sa hauteur, d’où la nécessité d’un code sévère et strict, d’un règlement sans faille. « L’enfant criminel, c’est celui qui a forcé la porte sur un endroit défendu. Il veut que la porte ouvre sur le plus beau paysage du monde : il exige que le bagne soit féroce. Digne enfin du mal qu’il s’est donné pour le conquérir » (L’Enfant criminel, 1948 ; ce texte écrit pour la radio sera interdit).

Le rôle de la prison est donc de travailler le condamné comme la matière la plus dure, d’en faire, en le mettant à l’écart, une espèce de « supra-terrestre », ce qui lui permettra au sommet de son ignominie d’accéder à la sainteté. Inutile d’ajouter que Genet rejette l’indulgence de la Justice. Il demanderait plutôt un surcroît de répression. Il refuse une société qui, par hypocrisie ou par lâcheté, trouve toujours une excuse aux criminels, « car c’est insulter un coupable que de le vouloir innocent » ; il regrette la suppression de Cayenne comme si on l’avait « opéré de l’infamie » ; il va même jusqu’à souhaiter qu’on rétablisse les bagnes d’enfants, « car détruits, ils seraient remontés par des enfants ». Peut-être n’est-ce là que littérature, mais n’oublions pas qu’il écrivait ceci en prison. En fait, il estime que tout un système s’est dégradé à partir de 1940 ; en enfermant un grand nombre d’innocents, la guerre a dissous la dureté des prisons pour les transformer en « lieux de lamentations ». Depuis, l’air du temps a même contaminé les prisonniers : ils accusent, ils militent contre les Q.H.S., ils pleurnichent. Refusant d’assumer les conséquences de leurs actes, ils sont « incapables de se tenir au-dessus de leur propre abjection ». Ils ne demandent qu’à réintégrer la société. Leur absence d’orgueil ne les rend plus dignes d’être « les enfants des anges ».

Genet revendique le droit aux honneurs du Non

Loin de lui faire horreur, la peine de mort le fascine. L’assassin, instrument du destin, porte en lui-même sa condamnation : il espère le châtiment. Devenu le grand bouc émissaire de la société, il est nécessaire qu’il meure. Mais sa mise à mort ne peut pas être accomplie sans un rituel quasi-religieux. Le lourd cérémonial de la Cour d’assises vise à recréer sur terre le jugement des Enfers. Tel un roi, le condamné à mort est à la fois seul et entouré, servi et gardé, couronné en Cour d’assises, revêtu d’insignes sacrés – ses chaînes et ses fers –, conduit en cortège funèbre jusqu’à la guillotine. À suivre Genet au bout de son raisonnement, la suppression de la peine de mort ne serait qu’un signe de plus de la désacralisation de notre société, une incapacité à isoler l’Intouchable, à désigner le tabou, en un mot à assumer l’horreur qu’est chaque crime.

S’il place le Mal et la Mort au centre de son œuvre, Genet, on le voit, n’a rien d’un écrivain contestataire. Il revendique seulement « le droit aux honneurs du Non » : non à la société américaine « qui prétend bannir le mal » ; non même à la réussite de sa révolte qui lui ôterait toute raison d’être. « Je voudrais, écrit-il, que le monde ne change pas, pour me permettre d’être contre le monde ». Être contre le monde. En érigeant la Traîtrise et l’Ignominie au rang de valeurs exceptionnelles, le poète dans sa prison voulait accéder à une sainteté monstrueuse, irrécupérable. La liberté lui ouvre une société où chacun y va de son petit reniement, se vautre dans l’infamie comme un poisson dans l’eau. Devenu courant le mal ne présente plus aucun intérêt. Genet aurait pu gérer sa réputation d’écrivain maudit. Il a préféré le silence à la récupération de son cri. Belle destinée pour un traître que de mourir en homme d’honneur.

Denys Magne, Éléments n°59, 1986.