Les grandes vacances de la politique

Les grandes vacances de la politique

Il faudra bien le reconnaître, la fin de la Chiraquie n’est qu’un épisode de plus dans ce règne des fins de règnes misérables qu’un personnel politique de faible envergure et de moralité douteuse inflige au pays. Des avions renifleurs aux diamants d’un roitelet d’Afrique, on se souvient de l’effondrement lamentable du giscardisme, trahi par un lieutenant jaloux (un certain Chirac), comme si c’était hier. On était sorti des pesanteurs gaullo-pompidoliennes pour foncer vers le tout-libéral en ouvrant à tout vent, pour des raisons bassement matérielles et politiciennes, les frontières du vieux pays gaulois à une immigration dont l’ampleur et l’inassimilabilité allait poser problème plus tard… Puis on versa dans le tout-social avec la longue parenthèse mitterrandienne qui se referma comme à l’accoutumée sous une cascade d’affaires tout aussi sordides les unes que les autres : les « enquêtes impossibles » sur les caisses noires destinées à alimenter les campagnes électorales du Parti au pouvoir (peu importe lequel), les trafics d’armes et d’influence, les liquidations extérieures (Rainbow warrior) ou intérieures (Grossouvre ?…), l’emploi des services secrets de la République et de ses immeubles pour l’intérêt personnel du Monarque (la manipulations des Irlandais de Vincennes par la cellule anti-terroriste de l’Élysée, la mise sur écoute systématique de journalistes, écrivains et politiques jugés subversifs, le logement de fonction offert à la favorite de l’autocrate…) et le mensonge aux Français sur l’état de santé de celui qui n’était plus capable de les gouverner…

Avec l’affaire Clear Stream, la République n’en est pas, loin s’en faut, au premier de ses coups tordus. Il suffit d’évoquer l’affaire des fiches, l’affaire Dreyfus et l’affaire des piastres, entre cent autres pour se souvenir qu’affaires de la République et République des affaires sont presque interchangeables depuis l’avènement de la démocratie à la française. Et pour clouer le bec à une gauche en campagne de Sainte Nitouche, répétons que les coups tordus et l’atmosphère de corruption ordinaire de la Chiraquie n’ont rien à envier à ceux de la Mitterandie. Entre ces deux maux déjà éprouvés, il n’y a pas à choisir le moindre et rien ne nous garantit que la nouvelle génération de loups aux dents longues qui nous donne le spectacle dérisoire de son affrontement pour le poste suprême (du style lénifiant de « madame tout-sourire-et-sans-programme », Ségolène Royal, aux propos « tape-dur » de M. Sarkozy, « l’Américain ») ne soit plus capable que ses aînés de résister aux puissances de corruption qui gangrènent la République.

Plus qu’à une fin de règne, il est clair que c’est une fin de régime, une débandade sans précédent, depuis 1940, qui nous tombe dessus (car en 1958 de Gaulle, après un bref intermède, s’était succédé à lui-même). Certes, nous n’avons pas les convois de fuyards sur les routes, jetés dans les fossés par le passage des auto-mitrailleuses ou le piqué des stukas (ce qui nous eût peut-être permis de nous ressaisir), mais nous fuyons tout de même, élites politiques en tête, à vive allure devant nos responsabilités. La fuite des responsabilités face au chômage persistant, à la précarisation de certaines catégories de travailleurs, à la montée incontrôlée et durable de nouvelles pathologies sociales, à la disparition généralisée de l’esprit civique, au déclin national et à l’impuissance de l’Europe sur le théâtre mondial… n’a pas les couleurs de la droite, ni celles de la gauche. Ceux qui se sont contentés de tenir des propos chics sur « la misère du monde » ou la « fracture sociale » au lieu de réunir des états généraux de la crise, non partisans, de chercher à rassembler dans l’urgence et non de diviser le pays constamment sur des lignes partitocratiques pour mieux le gouverner selon l’adage romain, ne peuvent que s’en prendre à eux-mêmes lorsque ces manœuvres se retournent contre eux. Les diadoques du gaullisme finissant se sont caractérisés par un manque d’envergure et de vision toujours plus criant, un amenuisement de toutes les perspectives.

C’est surtout en politique internationale que cette course à l’implosion s’est manifestée le plus clairement. Alors qu’il restait des bribes du grand héritage carolingien (au double sens de la consonance), alors qu’on ranimait timidement la flamme du couple franco-allemand, épine dorsale d’une Europe politique potentielle, alors même qu’en pleine crise internationale causée par l’attaque unilatérale et illégitime (sans accord à l’ONU) de l’Irak par les États-Unis, on a assisté à l’ébauche d’un axe géopolitique Paris-Berlin-Moscou, seul susceptible de restituer à notre continent la liberté, la sécurité et la souveraineté qui lui reviennent, les « responsables » qui se sont retrouvés un peu par hasard sans doute au cœur de cette grande occasion, se sont effacés peu à peu du théâtre des opérations au moment même où l’Europe attendait d’eux qu’ils fissent preuve de suite dans les idées et de détermination.

Où est aujourd’hui le Dominique de Villepin qui tenait tête fièrement à l’hyperpuissance américaine et à ses supplétifs italiens, britanniques, polonais… en train de déployer autour du petit Irak la plus formidable armada aéronavale et terrestre jamais réunie dans une seule bataille, sous le prétexte (mensonger) que ce pays disposait de quelques armes de destruction massive ? Ce ministre-là, et son président suscitèrent un bref instant l’admiration des Français de tous horizons politiques et de nombreux autres peuples qui eurent la naïveté de penser que la France, à la tête d’un puissant noyau européen et de ses alliés arabes, chinois, indiens.., allait enfin reprendre la main dans les affaires internationales dangereusement troublées par le comportement irresponsable et égoïste des États-Unis afin de les infléchir dans l’intérêt de la paix et de la justice. En changeant de porte-feuille ministériel, l’actuel premier ministre donnait l’impression que les affaires du monde ne l’intéressaient plus (on nomma un médiocre à sa place), qu’il vendait son âme pour tremper son pain dans le réchauffé de soupe française, un pauvre potage de sempiternelles petites rivalités. Mais avait-il une âme ? La médiocrité du plaidoyer pour l’Europe qu’il écrivit en collaboration au moment du référendum sur le projet de constitution européenne, nous permet d’en douter. Dominique de Villepin est aujourd’hui dans la soupe jusqu’au cou et son sort n’intéresse plus grand monde, même parmi ses propres troupes.

Mais depuis sa fière péroraison onusienne et ses intenses tractations pour rallier d’autres membres du Conseil de sécurité à sa cause, la France n’a fait que reculer sur tous les fronts des affaires mondiales :
À propos de l’Irak, malgré l’échec patent de l’occupation étasunienne, reconnu aujourd’hui par tout le monde, y compris certains experts aussi peu suspects d’anti-américanisme que Thierry de Montbrial (cf Le Monde, 3/05/06), sanctionné par la déroute électorale de ses plus ardents alliés et la désaffection croissante des électeurs américains, la France, et dans son sillage, l’Europe, qui auraient pu lancer une contre-initiative hostile au droit du plus fort imposé par Washington, s’est contentée d’une posture attentiste et passive qui, volens nolens, envoie un signal de connivence discrète ou, à tout le moins, d’impuissance à l’impérialisme étasunien, à ses alliés et ses opposants.

À propos de l’Iran, comme d’ailleurs de tous les États ostracisés par Washington, la France, qui avait au départ une position nuancée, se dissociant des sanctions américaines, a évolué significativement dans la direction d’un rapprochement avec la doctrine israélo-américaine fondée sur une perception paranoïde et revancharde de la République islamique. La question des armes nucléaires potentielles (alors que les voisins pakistanais, indiens, israélien en sont dotés, n’est, là aussi qu’un prétexte pour tenter le renversement, par la force, directe ou subversive, d’un régime réfractaire aux dictats de l’Occident américanisé. La menace par Jacques Chirac, dans son discours de l’Île longue en janvier dernier, d’employer le dispositif nucléaire français, au besoin préventivement, contre les « États terroristes » qui menaceraient notre sécurité, est inédite et irresponsable de la part d’une grande puissance. Inédite, parce que cette arme n’a été considérée jusqu’à présent que comme l’ultime recours défensif et dissuasif en cas d’attaque massive. Jamais son usage n’a été envisagé offensivement, même en réponse à une menace, dans une guerre conventionnelle ou « asymétrique » (comme on désigne aujourd’hui les campagnes terroristes), sauf par les États-Unis qui ont employé de l’uranium appauvri sur tous les théâtres d’opérations depuis leurs attaques aériennes contre la Serbie en 1999, et ont depuis lors envisagé une escalade opportuniste de la guerre nucléaire en rupture avec les conventions et traités en vigueur. Posture irresponsable car, en s’alignant sur le transgresseur au lieu de le réprimander, elle appelle d’autres transgressions au sein d’un club nucléaire toujours plus grand, qui n’a rien d’un club d’amis et où l’individualisme du franc-tireur est le plus mauvais exemple que puissent donner les grands anciens aux petits nouveaux !

À propos de la Serbie, la France, et derrière elle, l’Europe, persiste dans l’erreur (d’un François Mitterrand malade et affaibli) qui a consisté à exacerber les micro-nationalismes pour démanteler, juste après la chute de l’empire soviétique, l’État yougoslave, sous la pression conjuguée de l’Allemagne, alliée traditionnelle des Slovènes et des Croates catholiques contre l’ennemi serbe orthodoxe, des États-Unis, désireux d’enfoncer ce coin slave dans le flanc de la Russie, et de la Turquie, ancien conquérant musulman chassé manu militari du royaume de Serbie. Rien n’y fait, ni l’échec de l’ingérence occidentale au Kosovo qui n’a fait qu’inverser l’épuration ethnique en faveur des Albanais contre les Serbes et les autres minorités (Gitans, Juifs, Turcs…), ni l’échec du règlement international du problème de la Bosnie multiculturelle où les communautés musulmane, croate et serbe sont plus divisées et hostiles entre elles qu’elles ne l’ont jamais été au temps de la Yougoslavie. La France et l’Europe dans son sillage persistent à réclamer la tête des héros de guerre serbes, Mladic et Karazic transformés en criminels de guerre ayant soi-disant orchestré les massacres de Srebrenica dont la version officielle (occidentale) est très contestée. Ce fragile édifice d’accusation s’appuie sur un tribunal fantoche à la solde des États-Unis, le TPI, où l’ex-président serbe, Milosevic, est mort dans des circonstances douteuses au terme d’un procès à la Nuremberg qui tentait difficilement d’en faire le bouc-émissaire de tous les maux de la guerre civile yougoslave attisée par l’Occident. Qui d’autre que la France, son ancien allié, de concert avec la Russie, aurait pu faire entendre une voix dissonante dans le concert anti-serbe, et plaider pour l’intégration rapide à l’Europe de ce vaillant petit peuple pour réparer les injures qui lui ont été infligées depuis 1992 ? Mais, une fois de plus, la solution de facilité de l’alignement systématique derrière Washington a été privilégiée…

Même et surtout lorsqu’il s’agit de l’Europe, de sa souveraineté, de sa liberté, de sa défense autonome et de ses frontières, c’est l’Europe à l’américaine qui est promue au détriment d’une Europe européenne : un grand marché sans volonté politique, sans frontières définies au sens géographique, ethnique et culturel, sans dispositif de défense propre, inféodé à l’OTAN, cette alliance anti-communiste héritée de la guerre froide, qui n’a plus aucune raison d’être aujourd’hui, sauf à vouloir maintenir l’Europe indéfiniment dans l’orbite étasunienne. La volonté de Jacques Chirac, de Tony Blair et de G.W. Bush d’intégrer à toute force la Turquie, pays musulman et plate-forme militaire états-unienne, dans cette Europe amorphe et invertébrée qui peine à réaliser son unité, est une provocation qui a pesé lourd dans le sens d’un rejet du projet de Constitution européenne lors des récents référendums en France et en Hollande.

Il serait facile de multiplier les exemples de l’inconscience européenne manifeste chez les dirigeants qui ont entre leurs mains nos destinées politiques à cette période cruciale de l’histoire en mouvement où tout est possible à condition de se montrer à la hauteur des enjeux.

Or ces enjeux, multiples et contradictoires, en apparence au moins, exigent une force de compréhension, un recul, une envergure et une volonté politique qu’aucun des candidats, probables ou annoncés, aux prochaines élections présidentielles en France, ni leur entourage d’« experts » ne semblent posséder. Leur attitude, à en juger par leurs apparitions médiatiques, est essentiellement partisane, paroissiale et réactive.

1. Partisane, parce qu’ils ne parviennent pas à briser les cloisonnements artificiels droite-gauche qui, depuis l’éclipse des idéologies face au rouleau-compresseur du marché totalitaire, n’a plus aucun sens hormis, justement, la douteuse caricature médiatique du monopole du cœur (à gauche) et de celui de la sécurité (à droite). Mais où sont les programmes et l’organisation des moyens derrière ces images pieuses et ces promesses sans fondements ?

2. Paroissiale, parce qu’aucun des camps en présence n’élève sa perspective suffisamment pour obtenir une vision d’ensemble des enjeux mondiaux et du rôle que peuvent, que doivent y jouer nos peuples pour ménager un espace de survie et d’expression aux générations montantes d’une Europe en pleine implosion démographique et politique. Nous en sommes toujours à la petite politique qui consiste à jeter des pierres dans le jardin du voisin, aux querelles de préséance et de susceptibilités froissées… La dimension continentale nous échappe alors que nous la possédons et que nos rivaux s’appuient sur elle pour nous évincer et nous dominer.

3. Réactive enfin, parce que nos politiques n’agissent que piqués par l’aiguillon de la crise. Leur rôle de pompier les empêche de préparer la reconstruction à long terme d’un tissu social gravement distendu, d’un système d’éducation, national et familial, en pleine déliquescence aux dires des principaux intéressés, d’une absence de vision politique internationale (et de politique arabe en particulier, ancienne spécialité française) qui nous conduit, à chaque occasion, à confier notre destin au « protecteur » yankee malgré son égoïsme patent et son impéritie catastrophique.

On est fondé à penser que l’exploitation politique et médiatique de la crise sert à occulter les carences des politiques à long terme. Crise du CPE qui masque la persistance d’un chômage structurel et la fin du travail au sens traditionnel du terme, réalité qui échappe encore à la plupart des économistes et des sociologues. Crise à propos de l’Iran pour masquer l’échec de la politique étasunienne au Moyen-orient en général et de la politique israélo-palestinienne en particulier. Crise de l’énergie pour masquer l’échec des Occidentaux à réformer un mode de vie impossible à prolonger bien longtemps au rythme actuel. Crise de l’immigration qui occulte l’hypocrisie des pays affluents dans leurs rapports à un tiers-monde soumis, vivier inépuisable d’une main d’œuvre sous-payée, taillable et corvéable. Crise des institutions européennes qui n’est qu’une conséquence de l’impuissance de l’Euromachin à se doter d’une volonté politique guidée par l’intérêt général, transcendant les divisions de ses provinces nationales… Crise du terrorisme international, crise de la violence dans les banlieues « à problèmes », du racisme, de l’antisémitisme, de la mémoire de l’esclavage et du colonialisme…

Ce chapelet de crises entretenues et exploitées, n’est certes pas la convergence de catastrophes que certains aimeraient voir pour nourrir leurs pulsions messianiques. Tout va encore beaucoup trop bien au pays de Cocagne où l’on se prépare, en toute quiétude, au mondial du foot en devisant sur la publicité trompeuse du pouvoir couvrant de la crème solaire ! Toutefois, en promouvant, pour réveiller les électeurs, la version névrosée, paranoïde de la politique à laquelle nous assistons, on paralyse toute initiative de véritable changement qui commencerait, avant la réforme de l’État, par une réforme de l’état d’esprit et des mœurs sociétales et politiques.

Il est hors de question de laisser interpréter cette réflexion comme une négation de la crise. C’est son mode d’emploi par les politiques et les médias qui est récusé. L’agitation en politique, l’activisme verbal, la démagogie desservent toujours la cause de ceux qu’ils prétendent soutenir. Nous sommes en crise, c’est indéniable, mais on ne peut honnêtement laisser mettre en avant tel ou tel aspect, partiel et partial, de nos difficultés comme étant LE problème pour lequel tel ou tel politicien a LA solution.

« La France s’enfonce, l’Europe se couche », ce pourrait être un sujet de dissertation philosophique proposé au Baccalauréat, ou le thème de recherche d’un Grand Laboratoire du Changement de Paradigme, pour accompagner par une pensée soucieuse l’ère de turbulences dans laquelle nous entrons.

Pour poser autrement cette question si pertinente compte tenu de la médiocrité générale du personnel politique qui parade actuellement sur les scènes française, européenne et mondiale : « Comment remettre à l’honneur la réflexion comme inspiratrice de la politique ? ».

Question pertinente en d’autres temps sans doute, mais terriblement impertinente aujourd’hui. Seule une révolution pourrait y répondre. Mais l’ère des révolutions vient de s’achever.

À quoi bon la poser, demanderez-vous ? Par sens du devoir envers nos enfants, envers les générations qui vont grandir sur ce fond de paysage ruiné, ce gâchis, ces mensonges… Pour les inciter à recouvrer la colère sereine et réfléchie indispensable à la renaissance d’une volonté politique européenne.

Jacques Marlaud, L’Esprit Européen n°2006-5.