Le règne de la quantité

Le règne de la quantité

Nous voici donc à l’ère de l’Homo oeconomicus. Constatation élémentaire, mais dont beaucoup – parmi ceux qui la font – ne perçoivent même plus l’étendue. Elle est pourtant considérable. On ne dit plus : qui est-ce ? Ou que vaut-il ? Mais : combien vaut-il ? Car il est entendu, désormais, que le bonheur n’est qu’affaire de biens matériels. La propriété familiale, elle-même, ne vaut plus que sa valeur en argent. Tout se vend, tout s’achète : les souvenirs et l’honneur également. Le dernier homme, décrit par Nietzsche, ne cesse de prendre la parole : « Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. La terre sera devenue plus aiguë et sur elle sautillera le dernier homme qui amenuise tout (…) Nous avons inventé le bonheur, disent les derniers hommes et ils clignent de l’œil ».

La « loi du marché » – c’est-à-dire la loi des marchands – a pris le pas sur les impératifs de souveraineté nationale, de préservation du patrimoine, d’enracinement des cultures, de retransmission de l’héritage. Tout peut être cédé au « plus offrant » : à celui qui met le plus sur la table. La richesse qui ne peut être l’objet de commerce ou d’échanges ne vaut rien. L’homme lui-même ne vaut plus que ce que valent les choses qu’il possède. L’homme se « technomorphise ». Il devient également une chose. On sait d’ailleurs combien vaut la vie d’un homme : les variations ne dépendent que de son statut socio-économique. La rentabilité matérielle à court terme nous dicte ce que nous devons faire ; elle détermine nos choix. Dans « rentable », il y a rente : un idéal de petits vieux. Quand on veut redresser la natalité, on fait valoir que c’est nécessaire « pour payer les retraites ». Aucune autre motivation ne serait plus audible.

Le matérialisme inhérent, en dernière analyse, au libéralisme comme au marxisme, n’est finalement que la dissolution de l’âme intérieure. Disparition de l’action non motivée par l’intérêt personnel ou l’existence immédiate. Refus d’un « autre monde », façonné par l’éternité des souvenirs. Dissolution de ce qui, nous dépassant, pourrait nous contraindre et, nous contraignant, nous mettre en forme. Le règne de la quantité, pour reprendre une expression de René Guénon, c’est aussi cela : hic et nunc, rien de plus.

La chute du spirituel au matériel, de l’âme à l’esprit, de l’esprit au corps : voilà l’itinéraire classique de toutes les décadences. L’ère de l’Homo oeconomicus est liée à l’avènement du bourgeois, de la bourgeoisie, moins comme classe que comme type d’homme et système de valeurs (distinction très simple : les bourgeois font en sorte de préserver ce qu’ils sont). L’égalitarisme, rappelons-le, n’égalise que par en bas et cet effondrement de tout ce qui est élevé et différencié dans tout ce qui est homogène, indifférencié, équivaut en fait à l’inversion des hiérarchies. Mettre la « troisième fonction » au niveau des deux autres, ce n’est pas mettre tout le monde sur pied d’égalité – c’est renverser la hiérarchie des instances et des ordres. Dès lors, la « troisième fonction » ne peut qu’avoir le pas sur la première. En clair : dès lors que l’économique s’est émancipé du politique, il tend inéluctablement à se l’approprier.

On aboutit alors à ceci que l’égalitarisme supprime les inégalités… sauf celles qui sont contestables. Les garanties accordées au nom de la liberté politique sont reprises au nom de la liberté économique. On donne à l’Homme en général des droits abstraits que les hommes particuliers ne peuvent pas concrètement mettre à profit. Il ne faut pas oublier cela, pour éviter bien des malentendus.

Mais c’est aussi l’échec. Aucun système – libéral ou socialiste – fondé sur l’autonomie intégrale et le primat de l’économique ne procure de satisfaction générale. L’Homo oeconomicus existe, mais ce n’est pas un homme heureux. La satisfaction de ses besoins matériels, de ses besoins centrés sur une seule sphère, n’apaise pas son désir, mais au contraire le renforce, le rend à la fois insatiable et désabusé. Toute conception de la société fondée sur le bien-être, sur le welfare, ne peut qu’échouer à susciter le bonheur. Car le bonheur résulte de l’appropriation par l’homme de son propre, de l’appropriation par l’homme d’une personnalité spécifique à l’intérieur d’une identité collective – tandis que la société marchande, massifiante, déculturante, dépersonnalisante, ne se construit que par agglomérat d’hommes-quantités, c’est-à-dire sur les ruines des différences et des personnalités.

Nous n’avons pas le mépris de l’économie. L’économie, ce n’est pas le diable. Et du reste, la  « troisième fonction  » est aussi nécessaire que les autres. Elle est nécessaire à sa place. Les trois fonctions sont complémentaires ; elles sont indissociables. Mais elles doivent aussi être hiérarchisées : le social dans la dépendance de l’économique, l’économique dans celle du politique. Et la souveraineté justifiée par les formes d’autorité qui la rendent légitime. Rétablir la première fonction à sa place, replacer la troisième à la sienne, mettre fin au « règne de la quantité », à la conception de l’économie comme destin, au  « social » comme raison d’être du politique – c’est tout un.

Robert de Herte, Éléments n°28-29, 1979.