La machine à décerveler

La machine à décerveler

L’homme est à la naissance un être inachevé. Pour se parfaire, il a besoin d’apprendre. D’apprendre que : ce sont les connaissances ; d’apprendre à : c’est le savoir-faire. Il y avait autrefois diverses manières d’acquérir connaissances et savoir-faire. Aujourd’hui, il n’y en a plus qu’une : l’école. Or, l’école est en crise dans tous les pays industrialisés. Particulièrement en France, pays qui consacre chaque année près de 100 milliards d’euros à l’éducation et où les ressources affectées à ce secteur ont pratiquement doublé en l’espace de vingt ans, chacun s’accorde à constater que l’école va mal. Beaucoup se bornent à constater des pathologies quotidiennes (violences, drogue, « incivilité », baisse de niveau, etc.) qui ne sont que des épiphénomènes. D’autres, non sans raison, dénoncent le centralisme étatique, l’inefficacité bureaucratique du « mammouth » de l’Éducation nationale, les aberrations du « pédagogisme » ou la croyance selon laquelle tout le monde peut suivre une scolarité normale jusqu’au niveau du baccalauréat. Mais c’est encore s’en tenir à la surface des choses. L’école est toujours le reflet de la société, en même temps qu’elle la renforce en reproduisant ses traits essentiels.

L’idéal qui visait à « transformer l’homme » par l’éducation (à « régénérer l’humanité » par le « perfectionnement général de l’espèce », comme disait Condorcet) a de toute évidence fait faillite. Celui, plus modeste, qui visait à transformer les individus en citoyens (« c’est l’éducation qui doit donner aux âmes la forme nationale », assurait Rousseau) a pareillement échoué. Au moins ces deux idéaux reconnaissaient-ils la nécessité d’apprendre et de transmettre. C’est cette nécessité qui est aujourd’hui en question. L’école peut-elle transmettre (des noms, des récits, des symboles, des savoirs, des obligations) dans un monde qui ne veut plus transmettre, mais seulement communiquer ? Peut-elle instruire dans une société qui ne jure que par la performance utilitaire et le pragmatisme de l’efficacité ? Pourquoi apprendre si une machine peut le faire à ma place ? Pourquoi apprendre si ça ne me rapporte pas ? Pourquoi apprendre si le seul but dans la vie est de prendre ? Ce sont bien les finalités de l’acte d’apprendre qui ont changé. Et c’est pourquoi il y a quelque paradoxe à tout attendre de l’école au moment même où, après avoir depuis longtemps renoncé à éduquer, elle est en passe de ne plus savoir comment instruire.

Mais il faut aller plus loin. L’enseignement privé a toujours été, en grande partie, un enseignement confessionnel. Il le demeure, sauf que la religion de l’économie a remplacé les autres – et que, sous son influence, l’école publique se privatise à son tour. Au fur et à mesure que la logique du capital étend son emprise, l’école devient de plus en plus l’antichambre du cabinet d’embauche. « C’est à l’école que se forge la compétitivité des nations, des entreprises et des individus », lisait-on récemment dans Valeurs actuelles (8 février 2002). L’éducation est alors perçue comme processus d’entrée sur le marché, perspective purement utilitaire selon laquelle la formation dispensée aux élèves doit être considérée avant tout comme un investissement économique et un service rendu au monde de l’argent. Derrière le duel dérisoire des « républicains » et des « libertaires », des partisans d’une restauration de l’ordre et des tenants du laisser-faire, il faut savoir lire l’offensive du marché.

L’école, dans le meilleur des cas, n’est plus alors que le moyen d’inculquer des recettes – le savoir en étant une parmi d’autres – permettant d’être le plus performant possible. À l’« école du capitalisme total » (Jean-Claude Michéa), on apprend à acquérir des connaissances « utiles », c’est-à-dire les raccourcis et les techniques nécessaires pour naviguer, en pilote automatique, dans « le monde qui fait le malin, le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre » (Péguy). On apprend à maximiser son intérêt personnel toute sa vie durant. On apprend à se satisfaire du présent en le considérant comme seul possible, c’est-à-dire à oublier le passé tout en désespérant de l’avenir. Cette façon d’apprendre se nourrit tout naturellement du manque de curiosité, de la démission de l’esprit critique. Elle s’en nourrit et elle les stimule.

Ce n’est en effet pas l’inculture qui surprend le plus chez les jeunes (leurs aînés sont majoritairement tout aussi ignorants), mais l’absence totale de curiosité, l’absence de cet esprit de rébellion, fût-il sommaire, qui fut de tout temps le propre du sortir de l’enfance. « L’acte d’apprendre dans la perspective de (se) comprendre fait de nous des hommes libres et critiques », écrit Charles Coutel (Pourquoi apprendre ?, Pleins Feux, Nantes 2001). De fait, l’école a longtemps été vue comme un moyen d’émancipation privilégié. Mais elle est devenue l’inverse : un lieu de vie à la fois barbare et conforme, un concentré de tout ce qui aliène au sein de la société globale. On n’y apprend plus à être libre, à penser par soi-même, mais à se conformer à la logique du capital. L’école ne remplit plus son rôle ? Du point de vue de l’idéologie dominante, elle le remplit au contraire parfaitement. La réflexion constitue une entrave à la consommation, qui exige des individus sans repères. Il est donc nécessaire que les individus soient dissuadés de réfléchir. L’école s’y emploie à merveille. Elle produit en série des sujets non critiques, des êtres inauthentiques échappant à tout rapport de sens, des individus flottants qui grandissent dans la passion des « marques », déjà ouverts à toutes les pressions et suggestions consommatoires. La télévision, dont la fonction éducative a largement supplanté celle des parents, pousse déjà les jeunes à confondre le réel et l’imaginaire en leur désapprenant la maîtrise des catégories symboliques de personne, d’espace et de temps. L’école fabrique à la chaîne des enfants à la fois informes et prodigieusement conformes.

On voit bien, alors, vers quoi l’on se dirige. La montée du consumérisme scolaire avec la complicité de parents qui sont les premiers à détourner leur progéniture de toute forme d’enrichissement culturel inutile à leurs yeux pour « s’épanouir » et « acquérir un métier » – autrefois inscrit d’abord dans le social, l’enfant ne s’inscrit plus aujourd’hui que dans l’affectif –, conduira à laisser le marché réguler l’offre éducative, ce qui accentuera les inégalités sociales et géographiques. Avec d’un côté un enseignement « unique » produisant une masse informe de consommateurs et d’individus décérébrés, et de l’autre des élites entraînées et dressées au service exclusif du capital, l’école est appelée à reproduire la société à deux vitesses dont elle est déjà l’une des pierres angulaires. Système en forme de miroir aux alouettes, système qui attire et désespère à la fois. Sait-on que, par rapport à celles nées autour de 1945, le taux de suicide des générations nées autour de 1960 a déjà plus que doublé ?

Robert de Herte, Éléments n°104, 2002.